Terre des Hommes — Partie 28

Un son parvint soudain à ses oreilles, aussi limpide que le cristal, comme en assentiment au puzzle qu'il venait de reconstituer.

- Hydra… enfant moi…

Cette créature semblait bien loin de la bête assoiffée de sang décrite dans les anciennes légendes. Certes elle pouvait faire preuve d'une violence sans pareil, mais elle n'avait rien d'à proprement monstrueux, si ce n'était sa couche de crasse… Elle avait plus l'apparence fragile d'un animal traumatisé poussé à l'agressivité dans un souci de sauvegarde. C'est ainsi qu'Ichi, conservant toutefois sa prudence, se résolut à faire preuve de coopération envers Echidna. La regardant faire, à la manière dont elle caressait la protection de l'Hydre, au léger sourire éclairant son horrible faciès, il comprit quelle dut être sa douleur lorsque cette dernière perdit son enfant. Pour lui c'était différent : il n'avait jamais connu sa mère, et même s'il s'était souvent interrogé quant à son identité et sa personnalité, il n'avait pas subi la douleur de sa perte. Il lui semblait qu'il était né sans mère, ayant toujours vécu de manière plus ou moins indépendante.

Comme réagissant à sa réflexion Echidna l'attira par la main à travers le dédale de galeries obscures pour arriver enfin en un lieu gigantesque, à en juger par l'écho des gouttes d'eau chutant des hauteurs au sol. Néanmoins l'émissaire d'Athéna ne distinguait rien jusqu'à ce que, répondant à son attente inexprimée, la femme sauvage s'entoura d'un halo de lumière améthyste qui, spontanément, s'étendit dans tout l'espace. L'albinos ferma quelques instants les yeux, blessé par une si vive lumière après tant de noirceur. Relevant lentement les paupières, il resta médusé devant l'ampleur du spectacle s'offrant à lui.

Il se trouvait en une obscure caverne souterraine dont la voûte était soutenue par d'imposantes colonnes de marbre, toutes plus larges les unes que les autres. La grotte, même si immense, pouvait néanmoins être discernée de manière globale de l'endroit où il était en faction. Echidna en effet l'avait mené en ces lieux par un conduit dont l'issue s'avérait être une corniche surplombant l'espace. Le plus étrange néanmoins était l'omniprésence de matière végétale soudain devenue phosphorescente et conférant à l'endroit une atmosphère magique. Dans un coin quelque peu reculé poussaient quelques tiges de menthe, aux abords d'un étang bleu azur. Leur essence emplissait l'air d'un léger embrun parfumé contrecarrant un tant soit peu la lourde odeur de souffre qui, jusque là, dérangeait fortement le jeune homme. De même, et tout aussi étrangement, un peuplier blanc bordait le ruisseau en contrebas du bassin. Le fin torrent s'écoulait vers une arche au fond de la caverne, au dessus de laquelle était apposé un panneau de marbre. Dessus, en lettres de sang, était gravée cette menaçante mise en garde :

"Vous qui entrez ici laissez toute espérance."

La stupeur le frappa alors, plus violente encore que la gifle d'Echidna. Le royaume d'Hadès ! Ainsi se trouvait-il dans l'une des anti-chambres du monde des morts, sinistre royaume de la divinité récemment défaite… Son sang ne fit qu'un tour lorsqu'il osa jeter un regard vers celle qui, lui semblait-il, l'avait mené tout droit dans la gueule du loup. Elle descendait lentement le long de la paroi inclinée, ses cheveux glissant derrière elle telle une affreuse queue de reptile, soulevant un léger nuage poussiéreux. Leurs regards se croisèrent et il lui sembla qu'elle l'invitait à sa suite. Inconsciemment il se retrouva tout près d'elle, comme si la volonté monstrueuse pliait la sienne en un charme mythique connu d'elle seule. Néanmoins la crainte ne le tenaillait plus depuis qu'elle distillait calme et confiance à travers son aura légèrement embrasée. Une osmose, tel était le terme approprié : leurs cosmos semblaient en parfaite union et c'était par ce biais qu'elle lui communiquait ses plus intimes sentiments. Puis, à travers ce lien si spécial qui les unissait, elle s'adressa à lui, clairement.

N'aie plus peur mon enfant. Si je t'ai emmené en cet antre c'est que l'atmosphère y est chargée de bien des mystères : ton cosmos est bien plus réceptif ici qu'il ne le sera jamais à la surface. Sache que nous sommes en un lieu mythique et emblématique : c'est en cette enceinte qu'Hadès et Perséphone descendirent au Tartare, par là également que Dionysos vint soustraire Sémélé à la mort, de même c'est ici que le Seigneur des Enfers offrit les derniers honneurs à ses défuntes amantes… Ainsi cet endroit est devenu Sanctuaire béni d'Hadès et par le sacrement reçu je suis à même de pouvoir communiquer, moi, créature infernale et primitive. Je ne pourrai pas longtemps communier avec toi, cela me demande trop d'efforts, pourtant je trouverai la force de te dire à quel point tu m'as manqué et pourquoi je souhaite que tu me venges, moi ainsi que tes innombrables frères…

Sur ce elle désigna de la main tout un pan du mur sur lequel Ichi n'avait encore posé le regard. Là était dessinée une myriade de créatures, toutes plus monstrueuses les unes que les autres : d'abominables félins aux dents aussi aiguisées que des lames de rasoir et aux griffes plus longues encore que celles de l'armure de l'Hydre ; des chiens aux multiples visages, parfois deux, parfois trois, crachant des torrents de flammes à travers leur gueule béante ; des reptiles indescriptibles, amas de nœuds indistincts, d'atroces visages rongés par la haine et la douleur ; toute une engeance pervertie par une nature désordonnée et cruelle ayant transformé le destin d'une femme en une éternité de douleur. Et derrière toutes ces abominations trônait, gigantesque, une colossale forme obscure étendant ses ailes sur l'ensemble du mur et dominant largement de sa hauteur l'ensemble des monstres, les reléguant ainsi au rang de simples insectes. Cet être dissimulé dans la pénombre, ombre lui-même, inspirait à lui seul plus de peur que toutes les autres représentations. Interrogeant mentalement Echidna, cette dernière répondit :

Typhon, mon compagnon et votre père à tous. Le Olympiens tremblaient de peur devant sa puissance, Zeus le premier. A présent il n'est plus, mais toi, son dernier descendant, le vengera, nous vengera tous !

Elle posa alors sa main sur le crane d'Ichi. Une multitude d'images toutes plus sanglantes les unes que les autres passèrent en son esprit, kaléidoscope fatal d'une existence rongée par les maux. Alarmant, un cri d'intense colère traversa les lieux.

- Athéna !!!!!!!

Athéna ! C'était elle la responsable ! Ce fut elle qui railla Zeus alors transi de peur pour qu'il prenne les armes face à Typhon et le damne à jamais. Elle encore qui amena le mythique Pégase à Bellérophon pour qu'il tue la Chimère. Toujours elle armant Héraclès lors de sa croisade contre les descendants d'Echidna… achevant son œuvre par le meurtre du Cerbère lors de la dernière Guerre sainte.

Une fureur intense submergea le Chevalier. Son armure semblait vouloir le posséder, vibrante de puissance comme jamais encore auparavant. Une intense lutte se déroulait à même sa volonté. Ses yeux révulsés de haine prenaient progressivement la couleur pourpre. Un rire strident se fit entendre, résonnant en une pléiade d'échos sur toutes les parois rocheuses. Echidna riait, se glorifiant de sa victoire. Elle venait de récupérer un fils et, qui plus est, de prendre un défenseur à sa plus féroce ennemie. Caressant le visage d'Ichi, elle tendit l'oreille afin de percevoir un murmure n'ayant plus rien d'humain…

- Mort… tous mourir… aucun n'en réchappera… Tous !

* * *

Une aura étrange prenait peu à peu ampleur tout autour du Sanctuaire d'Athéna. Un cosmos, n'ayant aucune équivalence à travers la Chevalerie, venait de faire son apparition au bas des douze temples du zodiaque, galvanisant l'atmosphère tout en le rafraîchissant de manière notable.

Mû, Masque de Mort, Saga, Shaka, ainsi que le Vieux Maître, contraints de rester au sommet de l'Acropole devant l'ouverture dimensionnelle de la statue d'Athéna, ne pouvaient qu'espérer que cette étrange manifestation de pouvoir ne leur soit funeste. Le regard de Dohko brillait d'une vive lueur tandis qu'il percevait ses autres compagnons d'armes regagner leur antre respectif. Aldébaran néanmoins, gardien du temple du Taureau, fonçait rapidement prendre faction en la demeure du Bélier, premier rempart face au mystérieux envahisseur.

Camus le premier l'avait remarqué : la température s'abaissait au point que la neige se mit à tomber, lentement, en un irrégulier ballet aussi somptueux que glacial. L'hiver était encore loin, pourtant… Ses pouvoirs n'avaient aucun effet sur l'impromptue manifestation. Il se résigna donc à placer sa confiance en le Chevalier du Taureau qui, le premier, saurait tirer la situation au clair.

Le Taurus Saint arriva bien vite sur le perron du temple de son prédécesseur zodiacal, si promptement même qu'il ne put cacher sa surprise à la vue du spectacle s'offrant à ses yeux. Toute la plaine en contrebas était recouverte d'un manteau neigeux aussi éclatant que l'astre solaire à son zénith. En effet, ce dernier, opalescent à travers les nuages gris, conférait contre toute attente son éclat à la neige amassée au sol. Ainsi recouverte la plaine semblait perdue sous une broderie d'argent… Quoique ce qui surprit le plus le colosse fut la teinte même de l'atmosphère : on eut dit que la couleur même de l'air s'était sensiblement muée en un irisant reflet né dans les profondeurs d'un saphir, fins cristaux de glace descendant solennellement des cieux. Et là, la divine apparition !

Une magnifique jeune femme au port altier et au regard perçant, vêtue d'une robe à la fois simple et raffinée, parut sur un puissant destrier à la toison virginale. Nul doute que l'enchanteresse créature était de noble condition. Toutefois ses yeux, clairs topazes bleues, exprimaient non pas l'orgueil des gens de haute condition mais bien une tendre humilité. Son visage délicat laissait transparaître douceur et bonté et, lorsqu'elle avançait, agrippant fermement les rênes de sa monture, sa longue chevelure argentée ondulait harmonieusement le long de son corps drapé. Elle possédait le teint pâle des gens du Nord, cette grâce propre aux femmes n'ayant pas, ou peu, connu l'apprentissage de la bataille. Rien en elle ne semblait prouver qu'elle était une guerrière, rien si ce n'était la cosmoénergie quasi-divine qui émanait de son être tout entier. Cette force sereine emplissait de sa toute puissance la presque totalité du Sanctuaire pourtant réputé comme protégé par le cosmos millénaire d'Athéna. Maintenant qu'il avait devant lui l'être duquel émanait cette gigantesque aura, Aldébaran ne put croire qu'il soit d'une quelconque hostilité. Toutefois, sécurité et protocole obligent, le Chevalier ordonna à l'inconnue de stopper son chemin et de bien vouloir se présenter. Baissant la tête en signe d'assentiment, elle descendit de cheval et clama, d'un ton ferme et assuré :

- Je suis la Grande Prêtresse d'Odin, Hilda de Polaris. N'ayez crainte Chevalier, je viens en paix. - Ainsi seriez-vous donc la souveraine d'Asgard ?! - En effet, je viens porter mon aide à votre déesse. C'est le Grand Pope qui m'a fait quérir. - Il ne nous a pourtant pas avertis. Je suis donc dans le regret de vous faire patienter ici le temps de lui faire parvenir votre demande. - Quelle demande ? Je ne demande rien. Ma seule volonté ainsi que celle de mon dieu est d'aider celle qui jadis mit fin aux desseins du mal en mon royaume. De plus le temps presse, j'ai d'importantes nouvelles à partager avec le représentant d'Athéna. - Soit. Veuillez excuser mon manque de manière, gente dame. C'est qu'ici nous n'avons pas l'habitude de recevoir de si charmants hôtes. Si vous voulez-bien me suivre, lui demanda-t-il en un geste univoque. Je me porte garant… pour votre sécurité bien entendu, ajouta-t-il en un grand sourire.

Cette dernière le lui rendit alors, les joues du brésilien s'empourprant légèrement.

- Vous me rappelez quelqu'un de bien, lui dit-elle tristement, le regard mélancolique.

Ce fut Kiki, en apparaissant brusquement, qui mit fin à cette rencontre. Venant serrer la main de la souveraine, il ne faisait aucun doute qu'il semblait heureux de la revoir. Attrapant le cheval royal par la bride, il l'emmena on ne sait où, promettant d'en prendre grand soin.

Puis Aldébaran et la protégée de l'étoile Polaris avancèrent tous deux en direction des premières marches, résignés à toutes les gravir…

* * *

- Bienvenue souveraine d'Asgard, salua Dohko lorsqu'il vit la splendide prêtresse. - Bonjour à vous, Grand Pope.

Les autres Chevaliers restaient muets devant le charisme émanant de l'élue d'Odin. Face à ce silence des plus dérangeant le Vieux Maître invita Hilda à le suivre dans son palais, s'assurant préalablement qu'en cas de problème il serait averti au plus vite. Avançant un confortable fauteuil pour la dame, ce dernier prit la parole.

- Je vous remercie d'être venue si rapidement. Votre aide nous est requise afin de délivrer Athéna actuellement captive. - Je souhaite payer ma dette envers Saori. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la délivrer. Mais avant tout je désire vous faire part d'un fait inquiétant auquel je ne souhaitai faire allusion devant vos guerriers. - Je vous écoute ? - Vous avez sans doute remarqué que les Chevaliers de l'Ophiucus et de l'Aigle n'étaient pas avec moi. Je suis dans le regret de vous dire que toutes deux ont été attaquées lors de notre voyage… - Comment ?! - Je ne sais si oui ou non elles sont encore vivantes… La seule chose qui est certaine est que grâce à elles j'ai pu arriver ici saine et sauve. - Connaissez-vous l'identité de votre agresseur ? - Malheureusement non. Après être descendues d'avion à Athènes, une limousine nous a conduites vers le Sanctuaire. Arrivées en rase campagne notre véhicule s'est brusquement arrêté face à un individu tout drapé de noir. Sortant pour voir ce qu'il se passait, Marine s'est faite violemment attaquer par un cosmos des plus agressif. Shina m'a alors montré une ferme dans laquelle j'ai pu trouver un cheval et grâce auquel je suis venu au plus vite. Elle est restée courageusement aider sa camarade. - Alors rien n'est perdu. Toutes deux sont des guerrières émérites bien que n'étant que de la caste des Chevaliers d'argent. Nous devons leur faire confiance. - Bénies soient-elle par Odin, il y a déjà eu assez de morts ces derniers mois… - En effet, et c'est pour cette raison que nous devons ramener Athéna en notre monde pour qu'elle mette fin une bonne fois pour toutes au mal qui s'attaque à notre siècle. D'étranges signes montrent que le mal est en recrudescence. - Nos vitki également ont pu lire dans les runes. Le Wyrd, toile universelle, est actuellement en grand désordre, empli de mauvaises vibrations se répercutant sur tout un chacun, sur le monde entier… - Ainsi le mal a déjà pris racine… - Indubitablement. Néanmoins, et même si je souhaite apporter ma contribution à Athéna, je ne suis en mesure de le faire. Vous devez savoir que mes…

Affliction et remords semblèrent refaire surface en cet instant, lorsqu'elle poursuivit d'une voix tremblante :