Terre des Hommes — Partie 27

Malgré tout, un événement étrange se produisit encore, événement qui acheva très probablement la fin de l'épreuve du Saint des glaces : à l'instant où il sortit de la grange abandonnée, il perçut comme un appel. Faisant face à la douce brise du vent, il se tourna sur sa gauche et discerna, à plusieurs dizaines de mètres sur une colline, cet être mystérieux vêtu d'écorce qui lui avait édicté ces paroles sibyllines lors de son arrivée. Il lui sembla alors qu'il pleurait, malgré un sourire, mais il était trop loin pour en être sûr. Hyoga ferma quelques secondes les yeux, une forte bourrasque soufflant soudainement. Lorsqu'il les rouvrit, plus personne alentour… Accompagnant la brise redevenue légère, un long fil d'or traversa l'air pour être attrapé par l'adolescent. Il se perdit alors dans la vision de ce fin cheveu blond.

Mama…

Terre des hommes

Un paysage luxuriant entre terre et mer : ainsi aurait pu être décrite cette contrée. C'est ici qu'il avait atterri, sans pouvoir donner nom à cet étrange pays. Lorsqu'il était arrivé, à demi-inconscient, une voix enrouée résonnait inlassablement dans sa tête :

" Tu portes l'habit sacré de la bête, son enfant chéri. Elle l'a perdu et cherchera sans nul doute à le reprendre. Mais peut-être n'est-elle pas seule la clé de l'énigme. Loin, plus loin encore, se cache la lumière qui éclairera cette épreuve. Et lorsqu'il fera son apparition, résigné tu devras affronter ta véritable destinée. "

Alors, sans chercher à se perdre dans d'intenses réflexions quant à ces énigmatiques paroles, il partit, sans perdre un instant : il savait qu'il n'avait que très peu de temps. Comme toujours il arborait un visage grave, un faciès qui terrifiait bon nombre de gens : après tout n'était-il pas un monstre, comme on le lui répétait sans cesses depuis sa naissance ? Aussi loin qu'il s'en souvenait, c'est-à-dire depuis son enfance à l'orphelinat, il avait toujours été mis à l'écart, étant l'objet des railleries de ses camarades.

- Eh t'as vu comme il est laid ! - On dirait un zombi, et puis ses cheveux… - Oui ! Comme ceux d'un vieillard ! Hihihi…

Voilà pourquoi il avait conquis cette armure sacrée, la raison pour laquelle il avait travaillé si durement durant ces sept années d'entraînement au fin fond de la Finlande, aux abords du lac Holts, une étendue d'eau connue de quelques élus seulement. Il avait juré de prouver sa valeur et de revenir leur montrer qu'il n'était pas quelqu'un d'anormal. Mais la malchance avait voulu qu'en lui sommeille réellement un monstre… Son corps, amas de poussière d'étoiles, était placé sous la constellation de la terrible créature de Lerne. C'était son destin, sa fatalité, même les astres le lui avaient prouvé : il deviendrait Ichi, le Chevalier de bronze de l'Hydre.

Le lac Holts… C'était cette étendue aqueuse s'étalant devant lui qui le lui avait rappelé. Bien que la teinte des eaux différait fortement, un magnétisme inhérent à l'endroit rapprochait en son esprit les deux lieux. Il se trouvait sur une sorte de bras de terre légèrement surélevé avec, sur sa gauche, un marécage s'étendant jusqu'au pied d'un mont recouvert de platanes et, sur sa droite, une mare aux teintes turquoise. Une fraîche brise venant de l'est rapportait une odeur iodée, évidente preuve qu'il n'était pas loin de l'océan. Il courait, pressé de venir à bout de cette épreuve et d'enfin retourner sur Terre, non qu'il soit poltron, mais simplement qu'il aimait son chez-lui. Les jardins ombrageux de la demeure Kido, l'antique statue d'Athéna surplombant l'Acropole, les inlandsis islandais : tant de belles œuvres de la nature et des hommes qui faisaient qu'il aimait profondément sa planète.

Poursuivant sa route en de longues enjambées, il aperçut un hameau à moins d'un kilomètre en flanc de colline. Utilisant la vitesse inhérente à un guerrier de son rang il ne lui fallut guère plus de quelques secondes pour arriver sur les lieux où, surpris, il ne trouva âme qui vive. Le village semblait désert. Ça et là des vêtements fraîchement nettoyés virevoltaient sur leur corde à sécher, au gré du vent. Sur la place centrale, des étals de commerçants révélaient leur marchandise aux ombres grisâtres des maisons abandonnées, comme si les habitants avaient quitté leur domicile dans une profonde hâte. Qu'avait-il donc bien pu se passer ici ?

Continuant ses investigations, Ichi, de plus en plus poussé par la curiosité, arriva bientôt dans une sorte de petite cour bordée d'une muraille de pierres. Au centre de celle-ci se trouvait un puits, archaïque, mais qui pourtant le fascinait. Des entrailles de la terre retentissait un chant, hymne à la gloire du sang. Ce qui laissait à penser cela ? Les répercussions brutales qui jaillissaient de l'ouverture terrestre, telle une malédiction adressée aux cieux et à la lumière.

Sans même s'en apercevoir les pas du japonais le conduisaient vers l'ouverture béante menant si bas dans le sol. Soudain il s'arrêta, aussi brusquement que si on l'avait tiré par le bras : sur le sol gisait un seau duquel s'égouttait lentement un liquide écarlate. Du sang, pensa-t-il, du sang… Cela ne faisait aucun doute. Et la plainte s'intensifia, pénétrant à nouveau la fine ouïe du Chevalier. Maintenant il commençait à comprendre : il avait été sciemment attiré ici !

Alors il chercha à fuir, non par lâcheté mais par prudence. Mais malgré une volonté de fer ses membres refusaient d'obéir à sa pensée. Effroyable émotion née de la perte de contrôle lorsque l'on est plus maître de son corps… Ainsi que se sentait Ichi : perdu, désorienté, impuissant et effrayé. De larges gouttes de sueur descendaient le long de ses tempes, plaquant sa chevelure d'argent sur sa peau. Il aurait souhaité courir : ses jambes restaient clouées au sol… Puis l'angoissant chant cessa, et ce fut le silence, inquiétant, pesant. Tournant la tête vers le puits il aperçut la corde raide tressaillir : quelque chose grimpait…

Crier ne servirait à rien, il était un Chevalier, il lui faudrait affronter son destin. Un insupportable bruit de griffes frottant contre la paroi montait de l'ouverture béante. Un son semblable à un cri, à la fois humain et animal, incomparable avec tout ce qu'il avait déjà pu entendre, venait d'être émis par cette " chose ", entité des profondeurs. C'est en cet instant que, mystérieusement, le charme cessa : il se sentit à nouveau libre de tout mouvement. Se tournant pour jeter un dernier regard vers l'endroit d'où venaient les " grognements ", il se sentit soulagé de constater qu'ils ne se faisaient plus entendre, comme si l'entité mystérieuse s'en était retournée en son antre. Il fit alors volte face pour s'en aller lorsque, devant lui, se dressa une monstrueuse créature. Sur le moment Ichi crut avoir un infarctus tellement la stupeur avait été grande, mais réagissant aussi vite qu'il le put, presque par réflexe, il envoya un uppercut au monstre qui feinta. Aussitôt après avoir évité la frappe, la chose envoya de ses deux mains jointes un terrible coup au Saint qui fut brutalement projeté contre le mur de la cour. La respiration coupée, tenant sa poitrine comme si elle fut défoncée, le guerrier d'Athéna put enfin observer son opposant.

Il devait faire dans les un mètre quatre-vingts, moyennement musclé, avec une démarche hésitante, comme s'il ne savait pas vraiment s'il devait se tenir sur ses deux jambes ou se mettre à quatre pattes… Retombant comme un vêtement sur l'ensemble de son corps, dissimulant son visage, une épaisse chevelure dont la couleur originelle devait être le châtain… Mais le mélange infâme de terre et de vermine empêchait de distinguer quoi que ce soit à travers cette coiffure hirsute qui donnait l'impression de lianes recouvrant un corps semblable à un arbre centenaire. La ressemblance avec un arbre était saisissante : sa peau semblait avoir la couleur de l'écorce, sans compter les plaques purulentes qu'il avait pu distinguer. Il se doutait bien que cela n'était pas naturel : ce devait être le résultat d'une éternité passée sans avoir recours à ce précieux liquide purifiant qu'est l'eau… Le plus insolite chez cette créature était que ses haillons, mêlés à sa chevelure désordonnée, laissaient à penser qu'elle était une sorte d'hominien à queue de reptile, le tout étendu à sa suite comme une longue et visqueuse traîne. Et l'observation fut mise à terme par la soudaine promiscuité de la chose qui, de ses mains hideuses, saisit l'adolescent.

A travers l'épais voile capillaire Ichi parvint à distinguer un éclat d'un noir absolu, non pas cruel et barbare comme il s'y attendait, mais plutôt affligé, comme empli de larmes. Il se sentit immédiatement touché par ce regard et ne put s'empêcher de repousser les mèches cachant ce visage crasseux. Là l'adolescent tomba en arrière, retenu par les bras fermes de ce qu'il croyait être un monstre et qui en réalité n'était autre qu'une femme, sauvage certes, mais femme avant tout. Elle ne semblait pas dans la fleur de l'âge, arborant les traits de la cinquantaine environ, quoiqu'il fut difficile de réellement l'affirmer. Et lorsqu'il plongea son regard obscur dans celui semblable de la féminine créature, il lui sembla que des larmes coulaient le long de ses joues. Puis elle le serra dans ses bras tandis qu'il tentait de s'en dérober. Quelques mots s'échappèrent alors de ses lèvres grises, des paroles dites grossièrement, pratiquement incompréhensibles, énoncées telles des sanglots…

- Pardonner… enfant moi… bête aimer.

Et sur ces énigmatiques paroles Ichi reçut un énorme coup sur la nuque qui le plongea vers un monde de ténèbres. Il avait été littéralement hypnotisé, sans plus aucun moyen : à présent il était emporté dans l'antre de la bête…

* * *

Une lancinante odeur de souffre régnait, insoutenable, dans les moites profondeurs d'un monde que l'on ne saurait définir. Réel, chimérique, fruit de l'imaginaire d'une quelconque divinité en mal de distraction ? Personne n'aurait su le dire, non personne, pas même cet être fraîchement éveillé qui, se croyant aveugle, vint troubler d'un cri le silence de ces lieux. Silence ?… A bien tendre l'oreille il n'en était rien : l'ouïe aiguisé d'un être aux pouvoirs presque paranormaux aurait pu distinguer le bruit d'innombrables vers grouillant sous la terre ; les eaux glissant le long des parois crépusculaires d'un monde privé à jamais de soleil ; un corps qui glisse, glisse, encore et encore, traînant sa triste carcasse à travers la boue putride d'un lieu oppressant. En de telles conditions le sang-froid se perd, la chair se glace, la panique vous gagne et la fin semble proche… Proche comme ce corps que l'on ne peut voir mais que l'on ressent, à travers un sens aiguisé par des années d'entraînement, ce fameux sixième sens.

Ichi venait de s'éveiller, émergeant d'un cauchemar qui lui parut éden lorsqu'il constata l'horreur de la réalité. Il avait poussé un cri, hurlement prenant source dans les abîmes d'une peur primale dictée par un réveil brutal, cruel. Il se pensait aveugle, réalisant que tout autour de lui n'était qu'impénétrable ébène, y compris ses mains qu'il passait devant son regard sans même pouvoir les discerner. Mais heureusement un Chevalier, bien plus encore qu'un simple être humain, sait surmonter ses peurs, tout du moins les dissimuler profondément. Reprenant lentement esprit, ce dernier se concentra quelques instants : inspiration… expiration… inspiration… expiration…

L'air était d'une lourdeur atroce : chaque aspiration paraissait emplir ses poumons d'innombrables particules de poussière. Toutefois l'exercice lui permit de regagner pleinement lucidité. Sa concentration le poussa dès lors à invoquer subrepticement son cosmos ivoirien, éclairant péniblement un lieu dépourvu de tout agrément, si ce n'étaient les insectes omniprésents et les racines éparses qui entravaient sol et parois. Rassuré quant à sa prétendue cécité, il lui parut impératif de regagner la surface au plus vite, se sentant fortement oppressé. Mais sa pensée fut bientôt dominée par son instinct, son cœur battant à tout rompre à travers sa poitrine. Quelqu'un, ou plutôt quelque chose, venait en sa direction. Faisant exploser son cosmos en une aura lumineuse il aperçut soudain, à quelques centimètres à peine de son propre visage, un horrible faciès aux pupilles plus sombres encore que la voie dans laquelle il se trouvait. Une sorte d'éclair jaillit soudain de sa psyché, prompte réminiscence le ramenant quelques instants à peine avant son évanouissement forcé.

- Arrière monstre ! hurla le Chevalier, menaçant la créature de son poing irisé.

Etrangement cette dernière ne se montra pas hostile, bien au contraire : elle recula et se laissa tomber au sol, pleurant de tout son soûl en d'atroces râles gutturaux. Ichi ne sut soudain comment réagir. Cette femme sauvage avait de toute évidence d'énormes pouvoirs, preuve en était l'état dans lequel elle l'avait laissé quelques temps auparavant. Toutefois il ne pouvait se résigner à frapper une femme au sol, encore moins lorsque cette dernière était proie aux larmes. Son cœur prit alors le pas sur la raison et, en un irrépressible élan aussi irréfléchi que son jeune âge, il lui tendit la main. Relevant la tête, ses interminables mèches crasseuses ondulant le long de son corps, elle plongea son regard terne en les yeux d'Hydra avant de se saisir de la main tendue et de l'attirer tout contre elle. Ichi se retrouva ainsi plaqué à même son corps. Aussi surpris que décontenancé il ne put s'empêcher de la repousser. Subséquemment cette dernière se redressa et lui administra une gifle d'une puissance colossale. Propulsé violemment contre un mur le jeune homme n'eut pas même le temps de se relever que déjà elle l'avait pris dans ses bras, telle une mère berçant son enfant, tendrement…

La décontenance du Chevalier fut totale : le comportement de cette créature était des plus imprévisible, sans cohérence aucune. Néanmoins quelque chose en elle faisait qu'il éprouvait de la compassion et non plus de la peur. Peut-être le contact de ses larmes chaudes sur sa main qu'elle passait sur les reliefs de son visage maculé, comme si elle demandait pardon pour ses fautes, comme pour se prouver qu'Ichi était bien réel. Toutes ces gouttes salines semblaient reflet d'une ancienne souffrance ravivée tout en éclairant indéniablement son visage d'un radieux bonheur. On eut dit qu'elle retrouvait… son enfant !

- Qui… qui es-tu donc à la fin ? questionna Ichi en un murmure, alors qu'il se voyait intensément fixé. - Toi changé… toi aimé… toujours… revenu enfin à mère. - Mère ? Je n'ai pas de mère et n'en ai jamais eu ! - Pas colère… Echidna reconnut toi fils… Pardonner… Bête aimer…

Echidna ? Non ! Impossible ! J'ai lu quelque part qu'elle avait été tuée par Argos-aux-Cent-Yeux lors des temps mythologiques. Cette créature dont l'engeance monstrueuse terrorisa l'Europe antique serait donc là, devant mes yeux… Pourtant… Si c'était bien Echidna cela ferait bien longtemps déjà qu'elle aurait tenté de me dévorer.

Un souvenir brutalement l'assaillit, comme inspiré par une puissance supérieure…

"Tu portes l'habit sacré de la bête, son enfant chéri. Elle l'a perdu et cherchera sans nul doute à le reprendre."