Terre des Hommes — Partie 26
- Car je suis le jeune cygne, le cygne brun, celui qui n'a pas encore tout à fait son plumage d'adulte. - C'est donc ça qui explique la soudaine apparition de ces oiseaux de malheur ?! - En effet. En un sens tu avais raison lorsque tu disais que nous étions tous trois semblables. Mais tu vas connaître à présent nos principales différences ! Le destin aura voulu qu'en cette contrée perdue, en cette ère de grands changements, se décide le destin du cygne. Trois oiseaux pour les représenter, trois êtres pour s'y incarner. Tu es le cygne noir, le véritable et l'unique, cygne noir dans l'âme et dans le corps, car même si tous les cygnes ont la chair noire, tu es le seul à arborer fièrement cette teinte… Je suis l'intermédiaire, arborant le plumage de l'oiseau grandissant, ni enfant ni adulte, encore brun de teinte. Ni toi ni moi ne resterons définitivement, telle est notre destinée, car à présent les dés sont jetés. Regarde le seul à véritablement demeurer.
Elle lui fit un signe de tête et tous deux tournèrent leur regard vers l'armure au moment où celle-ci redressait la tête, portant en digne diadème…
- … " l'oiseau immaculé dont la blancheur et la grâce font une vivante épiphanie de la lumière. " - Alors toi aussi tu l'as entendu, de sa bouche, à cet étrange et insaisissable individu !? - Oui, et nous avons maintenant la preuve qu'il n'y aura bientôt plus qu'un cygne : Hyoga. - Tu rêves ma mignonne !
Faisant exploser son cosmos noir comme l'Erebe il lui fonça dessus à une vitesse atteignant celle de la lumière. Croisant ses deux armes devant elle, elle parvint à arrêter le poing de son agresseur qui arriva à quelques centimètres de son visage : la main de Phylée était bloquée entre les deux tranchants des plumes du cygne que tenaient Léda. Profitant de l'opportunité, elle rabattit les pennes dans un mouvement semblable à celui d'une cisaille et ce, afin de lui trancher l'avant-bras. Et le membre tomba. Un indicible hurlement se fit alors entendre à travers toute la vallée.
- Hiérodule ! Je vais te saigner comme une truie. Tu vas subir ma plus puissante attaque et plus jamais tu ne te relèveras ! Toi et ton " saint ange " brûlerez sur le bûcher que j'érigerai en votre honneur !
Le regardant avec un sourire non dissimulé, Léda le laissa accroître son cosmos sans mot dire. Lorsqu'il exécuta sa technique elle ne bougea pas. La terrible " roue punitive " arriva droit sur elle, et elle accomplit son devoir : punir ! A quelques centimètres à peine de son visage, l'attaque sembla se heurter à un mur invisible, surpuissant, indestructible. Mais non satisfaite de stopper ce terrible arcane, la muraille renvoya l'attaque sur Phylée qui, malgré ses efforts, fut emporté dans les airs et subit l'impact létal de sa propre offensive. Toutefois, en un ultime effort, il se releva et fit face à la représentante du cygne brun qui, s'étant approchée de lui, se tenait à quelques centimètres.
- Qui… qui es-tu ? lui demanda-t-il, crachant du sang. - Je croyais que tu me connaissais ? Je suis Léda bien entendu, lui répondit-elle sur un ton moqueur. - Pourtant, ce pouvoir, cette puissance… Tu n'es pas ? - Ca y est, tu as enfin compris ! Et moi qui te pensais demeuré. - Tu as dit que seul le cygne blanc survivrait. Pou… pourtant tu es encore là ? - Et je disparaîtrai, moi aussi…
Sur ce elle lui tourna le dos et s'en alla, impérialement, triomphante mais humble, car consciente que face à elle il n'avait aucune chance, il n'en avait jamais eu même l'once. Elle n'était qu'un filament dans la tapisserie universelle, un minuscule grain de sable dans un rouage qui la dépassait, un second rôle qui, patiemment, avait attendu l'instant propice où elle devait entrer en scène. Et elle le pressentait, avant même qu'il n'ouvre la bouche :
- Attends ! On n'en a pas encore fini toi et moi ! - C'est tout comme !
Et sans même se retourner elle lança d'un geste vif les deux majestueuses plumes métalliques qui vinrent se ficher dans la poitrine de Phylée, mettant définitivement terme à sa vie.
- Puisses-tu te réconcilier avec ton père… car nul doute que dans l'infâme geôle où il subira une éternité de tortures, tu croupiras aussi. Vous êtes de même sang, votre destinée sera liée dans l'autre monde. Malheureusement ta mort ne rendra pas vie aux centaines de gens morts par ta faute. Fiodor, Agraféna… Je vous ai vengés mes parents…
Et alors qu'une larme se détacha de son visage, tombant au sol comme une étoile déchue, le corps du souverain barbare fut soudain agité de soubresauts. Un étranger aurait pu penser que le damné revenait à la vie, mais en vérité il n'en était rien. Les deux pennes perforant les entrailles du défunt s'agitaient pour sortir de sa chair et s'en retourner à leur forme première, à savoir réintégrer leur emplacement originel. En quelques secondes elles revinrent se fixer aux ailes étendues de la Cygnus Cloth devant laquelle Léda venait d'arriver.
- Mon beau cygne, je t'ai déjà dit qu'il ne fallait pas courber l'échine devant moi.
Puis elle caressa l'oiseau sacré qui demeurait toujours sur la tête de l'armure. Sur ce il étendit noblement ses ailes et s'envola vers les cieux, en une direction inconnue des mortels…
Regardant Hyoga ainsi étendu au sol, celle qui venait d'achever le fils d'Augias repensa à ses troublantes paroles :
" J'avoue qu'au fond, après avoir entendu tout ce que tu viens de me révéler, je le plains. Tu dis toi-même que sa vie jusqu'à présent n'a été faite que d'affres et de tourments, et tu l'aides à demeurer ainsi pour l'éternité !!? En réalité c'est toi le monstre. "
Peut-être Phylée avait-il raison concernant Hyoga… Au fond, si telle est sa volonté il y arrivera par lui-même. J'ai déjà parié sur le destin en espérant qu'il saurait me sauver d'une mort certaine, même si mon âme ne risquait pas grand chose. Mais son âme à lui… Je n'ai pas le droit d'être égoïste : il vit pour les autres. Ainsi je dois également vivre pour eux, et il fait partie de ces " autres ", même s'il m'est particulier. Ah Hyoga ! Si tu savais réellement, si tu savais la vérité, à propos de toi, de moi, ainsi que des autres.
Elle le regarda attentivement et, presque malgré elle, son regard dévia vers celui duquel elle venait tout juste d'expulser la vie. C'est alors qu'elle prononça ces mots :
- Tu avais raison, nous sommes semblables tous les trois, seulement nous assumons différemment nos peines et nos douleurs. Je savais que tu l'aimais, ce père que tu disais tant haïr, et jamais tu ne t'en serais remis de l'avoir tué. J'ai en quelque sorte abrégé ton calvaire. Tu n'as pas eu la chance de connaître l'amitié, la vraie, ni même l'affection ou l'amour. Comment aurait-il pu en être autrement, avec le père qui t'engendra ?… Malgré tout tu te battis, car tu savais que tu n'étais pas rien : en toi brûlait l'étincelle qui anime les hommes dotés d'une influence supérieure, celle qu'entretenait à ton égard le cygne noir. Tu n'as jamais renoncé, et c'est pour oublier cette indicible douleur, cet innommable tourment, que tu t'es montré si cruel et violent envers les autres. Au fond tu voulais qu'ils ressentent tous sans exception un fragment de ce que tu pouvais ressentir, mais eux au moins avaient droit à la quiétude de la mort… Tu étais comme Hyoga, Phylée, trop fort pour mourir, et en vérité tu demeurais aussi proche du neuvième sens qu'il l'est à ce jour. Adieu incompris, tu n'avais d'autre destin que celui de périr par ma main, même si j'avoue y avoir pris du plaisir. Va-t'en ignoble bête, puisses-tu renaître un jour et recouvrir la pureté de ta lignée.
Sur cette dernière parole le cygne noir qui gisait étendu au sol, près de Phylée, s'en alla lui aussi après avoir jeté un regard qui s'apparenterait chez un être humain à de la haine. Sur quoi Léda se baissa à hauteur du sibérien et, caressant du dos de son index le visage clair de l'inanimé, dit à haute voix :
- Nous voilà seuls à présent, Hyoga. J'ai tant souffert de te voir ainsi en proie à la douleur, tant physique que morale, mais j'avais foi en toi. Depuis des temps immémoriaux aucune déesse mieux qu'Athéna n'a su prendre soin de ses suivants. Oh bien sûr je sais que votre destinée à tous est de mourir au combat, pour vos frères humains. Mais vous le faites en un innocent sacrifice qui, surpassant la douleur, vous comble d'une joie et d'une fierté sans commune mesure. Voilà pourquoi jadis le cygne quitta Apollon : il avait compris qu'un univers basé uniquement sur un idéal de perfection physique et artistique ne serait que superficialité et inutilité en contrepartie de toutes les souffrances qu'il aurait été possible d'apaiser. De par ton caractère sacré et ce que tu représentes, le dieu solaire te menaça de son courroux si jamais tu songeais à t'en aller. Mais malgré tout, malgré ses menaces, tu rejoignis Athéna lorsqu'elle cherchait protecteurs pour ses guerriers. Alors il te maudit, et sa malédiction fut énoncée ainsi, répondant à chacune de tes sincères paroles :
Oh Cygne ! Messager de vertu et de lumière, Porteur de sinistres nouvelles sur Gaïa la Terre, Promets-moi de toujours rester à mes côtés De crainte que mon âpre colère vers toi soit guidée.
Majestueux céleste, ose tenter de me tromper. Et sera tien le châtiment des exilés. Partageant le destin des créatures mortelles Tu subiras pertes, affliction, douleurs et peines.
Impudent volatile, ingrat et malhonnête, Va-t-en donc rejoindre ta chère Pallas Athéna ! Tu goûteras aux horribles maux de ceux de là-bas.
Par l'enfer et le Styx je te le jure sale bête, Pour trahison tu subiras, abject impie, L'éternité jusqu'à te délier par la vie !
Et malgré cela tu n'hésitas pas, tu t'en allas, sans jamais te retourner. Au fond peu t'importait de subir le destin des mortels, puisque tu te proposais de les délester de leur peine. Et dans ta grande vertu tu ne lui en as jamais voulu, à Phébus Apollon : tu savais que malgré sa bonté il était juste ignorant, tout dieu qu'il était. Tu avais assez partagé son quotidien pour savoir que même si son orgueil n'avait aucune autre mesure, ni en Olympe ni sur Terre, il était bienveillant et généreux à l'ordinaire. Car c'est la douleur de ta perte qui l'a fait te maudire, ce sensible Pythios. Ah comme je suis heureuse ! Si heureuse qu'après tant de siècles d'infortunes sur tes protégés enfin le maléfice soit levé !
C'est ainsi qu'elle se releva et, laissant innocemment éclater son bonheur, dansa joyeusement en tourbillonnant tout autour de l'armure sacrée. Au bout de quelques instants elle se reprit, un sourire séraphique ne cessant d'éclairer son visage parfait.
- Me pardonneras-tu pour ce que je vais faire ? Cela fait si longtemps que je souhaite te revoir, si longtemps que j'entretiens la flamme en mon tendre cœur…
S'agenouillant sur le sol aride et froid, elle posa la tête de Hyoga sur ses genoux. Elle l'observa longuement, tentant de graver en sa mémoire chaque grain de sa peau, chaque courbe de son visage, chaque cil bordant ses paupières clauses, jusqu'à la sensation de son souffle lent faisant se soulever sa délicate poitrine. Sa longue chevelure blonde tombait en lisse cascade, offrant un dais de lumière au Chevalier inanimé. Et dans cette éphémère promiscuité, l'intimité de cette voilure faisant rosir ses joues nacrées, Léda approcha ses lèvres pâles de celles du russe. Retenant sa respiration, tremblante et le regard imbibé d'émotion, elle le sentit soudain bouger. Comme paralysée, elle ne put rien tenter lorsque les paupières closes du " Cygne " revinrent goûter à la lumière de la vie, plongeant leur éclat de glace aux tréfonds de son âme mise à nu. Mais elle se ressaisit, bien plus vite que lui qui émergeait à peine de son inconscience…
Lorsque enfin il s'éveilla, Hyoga crut qu'il avait atteint l'éden tant de fois imaginé : sa mère se tenait là, au-dessus de lui. En son regard il avait cru déceler une joie profonde, inexplicable émotion emprunte à la fois de tristesse de solennité et de résignation, mais surtout transpirante d'amour. Tout autour de lui semblait flou, elle seule demeurait comme son unique lumière. Il n'éprouvait plus aucun doute, il était bien au paradis, son paradis chrétien. Mais le flou fit bientôt place à la réalité, sa mère disparut aussi vite qu'elle était apparue. Quelques instants plus tard, après avoir repris ses esprits, il se leva et scruta le paysage alentour. Après avoir remarqué son armure à ses côtés, il distingua un peu plus loin, allongé au sol, une ombre immobile. S'approchant, il remarqua alors qu'il s'agissait de Phylée.
Qui peut donc être l'auteur de sa mort ?… Moi-même n'ai pas succombé alors que j'aurais dû… Quant à lui, ça n'est pas la glace qui aura mis fin à sa vie. Je n'y comprends plus rien, qu'est-ce qui ?… Ca y est, mon mal de tête me reprend.
Puis, examinant le corps du défunt, il remarqua deux profondes plaies à hauteur de son torse.
- Je ne sais pas qui t'a fait ça mais une chose est certaine : il devait posséder de bien puissantes armes pour ainsi t'amocher. Puisses-tu, toi ainsi que tes victimes, te pardonner à toi-même, Phylée.
Après quoi, malgré ses blessures, il prit le temps d'ériger une modeste stèle mortuaire à celui qui du roi était fils. Dès lors à tout jamais il demeurera aux côtés de son père, leurs deux tombes formant un édifice censé rappeler à ce pays jusqu'où la haine et l'incompréhension peuvent conduire. Lorsque le labeur fut achevé, un rayon de soleil, perçant à travers le manteau laiteux du ciel, tomba à l'endroit même où se trouvait Hyoga : devant les deux croix. Ainsi fut célébré la mort d'Augias et de son fils, à moins que ce ne soit le Cygne lui-même qui fut éclairé dans son incompréhensible triomphe…
Quoiqu'il en soit, le Chevalier avait un devoir sacré : sauver sa déité. Voilà pourquoi il s'en retourna sur ses pas, non sans avoir oublié la belle Léda qu'il avait laissé à son repos. Arrivant sur les lieux où il l'avait quittée, il découvrit sa couche vide : elle s'en était allée, le laissant seul avec ses insaisissables questions.