Terre des Hommes — Partie 25

L'ange blond souffrait le martyre, couvert de blessures, à l'article de la mort. Il se réfugiait dans de sourdes oraisons divines, les cygnes funestes lui rendant écho de leur chant. Le démon obscur, bourreau mais intimement supplicié, souffrait également : il avait perdu un père, tant de fois haï, mais également secrètement affectionné. Sa propre attaque avait achevé son géniteur, cet être qu'il abhorrait mais à qui, et il s'en rendait à présent compte, il ressemblait effrontément. Toutes ses actions n'étaient dictées que par la haine, et là encore ça n'était pas lui qui s'exprimait, mais le sang paternel bouillonnant en ses veines, cette animosité latente qui explosait enfin, cette rage sourde qui n'avait plus qu'une cible : son reflet qu'il tenait à bout de bras ! Oh non il n'était pas dupe ! Celui qu'il se ferait un plaisir d'achever était le fautif : en le voyant son père s'était pris d'affection, allant même jusqu'à se sacrifier pour lui permettre de continuer son chemin. Vain sacrifice ! A présent il gisait plus mort que vif en son ascendance, et son pouvoir était tel qu'en moins d'une seconde il lui transpercerait le cou.

Quelques secondes s'étaient écoulées depuis qu'il avait prononcé ces terribles paroles :

" Pour être sûr de ta mort, je vais t'égorger, ainsi tu ne risqueras plus de me déranger. Le joli Cygne va bientôt perdre la tête ! "

C'était en effet un Cygne qu'il tenait à bout de bras, fragile oiseau venu malencontreusement se mettre en travers de sa route : Hyoga, un Chevalier d'Athéna protégé par " la Croix du Nord ". Quant à lui, il était le digne descendant d'Augias, fils d'Hélios et Roi d'Elis : on l'appelait Phylée.

Il était temps, la fin était proche : achèvement d'un combat, dénouement d'une vie, terme d'un avenir meilleur, perte de tout espoir. Tous deux, ignorants qu'ils étaient les faces de la même pièce, avaient le cœur empli de résignation : chacun en sa pensée prodiguait ses adieux.

Phylée, qui avait le bras gauche en arrière, prêt à asséner un coup létal à sa victime, sentit une brise glaciale caresser son visage. Soudain une impulsion le prit et son bras s'avança, tel un éclair dont la cible précise est la délicate trachée de l'impudent qui lui faisait face.

Une giclée d'hémoglobine vint tâcher le sol recouvert d'une fine couche de givre, un bruit sourd se fit entendre, celui d'un corps inanimé, masse pantelante tombant à même la terre. L'armure divine du cygne se détacha du corps de celui qu'elle devait protéger. Elle s'envola dans les airs, en une évanescente et aveuglante lumière, avant de se recomposer sous sa forme totem. Finalement la protection redescendit à quelques mètres à peines, majestueuse, les ailes grandes ouvertes le cou allongé. A peine toucha-t-elle le sol que les trois cygnes du haut des cimes traversèrent l'air et se posèrent sur l'armure : un cygne blanc sur la tête, un noir sur l'aile gauche, et un brun sur la droite.

Leur regard à tous trois se posa sur Phylée : il se tenait là, les yeux haineux tournés vers le vide. Il entourait de sa main droite son poignet gauche, tranché par une plume métallique de couleur ocre qui s'était fichée dans la croix ornant la tombe d'Augias, à quelques mètres de là. De larges gouttes écarlates, malgré sa main apposée sur sa blessure, abreuvaient le sol d'Elis.

- Qui a osé ? Qu'il subisse à son tour mon châtiment !

Une voix se fit alors entendre.

- Ton châtiment ?! Ton dernier meurtre aura été celui de ton père, vil parricide. Ne crois-tu pas qu'il est temps d'en finir enfin ?! - Je le crois en effet. Il est temps d'en finir avec TOI ! - Pff… Je ne ferai pas la même erreur que Hyoga qui, au fond de lui, et je l'ai vu dans ses yeux lorsqu'il amorça son arcane, pensait qu'un être humain sommeillait encore en toi. - Crois-tu que je ne suis pas humain ? Laisse-moi rire. Je suis justement l'être humain dans son sens le plus pur, délié de tout carcan, libre de ses pensées et de ses actes, agissant selon ses désirs propres, ses envies profondes. - Tu te trompes Phylée. Regarde ce jeune homme allongé au sol : vois ses larmes qui ne sauraient tarir que dans l'inconscience. - Signes de faiblesse ! - De compassion ! Lui aussi a tout perdu par le passé. Tous les êtres qui lui étaient chers sont morts, tués de ses mains. Même sa mère s'est sacrifiée pour lui. - Et c'est moi que tu traites de monstre ?! - En effet. Cet adolescent est digne d'être un saint. Il a fait passer l'intérêt des hommes avant ses propres envies. Chaque seconde de sa vie il a lutté contre la douleur et l'affliction, à tel point qu'il a fini par s'oublier lui-même. Il a lutté contre des hommes bien plus puissants que toi, sache-le, et il les a vaincus. Car pour lui la véritable bataille ne le destinait pas à affronter les autres, mais à s'affronter lui-même, dans sa propre peine, inépuisable et insurmontable, au risque de tomber dans un gouffre plus profond encore que celui qui l'amena jadis aux Enfers. Et il a réussi ! Douleur mille fois moins oppressante amena bien des hommes au suicide, mais jamais il ne tenta cette folie, non jamais ! Et même si son cœur et sa pensée l'y conduisaient inéluctablement, il s'accrochait à la vie, y mettant toute son âme. Et ses larmes ! Ses larmes jaillissent d'une fontaine dont la source profonde est intarissable : c'est la fontaine de l'Espoir ! - C'est ça. S'il n'avait vécu que pour lui il serait encore de ce monde, et il n'aurait jamais eu à subir tous ses tourments. Tu auras beau vanter la vertu de ce Chevalier, sache que devant moi il s'est laissé aller, désespéré, conscient de caresser non la vie mais la mort. Preuve en est : il gît au sol, inconscient du fait des blessures que je lui ai administrées. - Tu n'es qu'un sombre idiot ! Si je suis là c'est pour lui rappeler que l'espoir de revoir tous ces défunts qui lui sont chers peut encore attendre. Il n'a jamais cessé d'espérer, mais il pensait tout simplement que son devoir achevé il n'aurait plus besoin d'être, ayant pleinement accompli sa destinée. - Tu me fatigues avec tes discours sans queue ni tête. - Tu crois ça ? Je vais te prouver que j'avais raison. Regarde à tes pieds ! - Qu… Que !

Le jeune ténébreux baissa la tête et resta totalement incrédule : non seulement sa vue le trompait, mais ses sens également ! Ses jambes étaient prises dans un étau de glace qui rendait insensible tout ce qui se trouvait en dessous de sa ceinture, l'immobilisant par la même.

- N'as-tu pas senti ce souffle glacé, précurseur de ta terrible fin ? - Mensonge ! lui hurla-t-il au visage, les yeux exorbités. - Ecoute maintenant ce qui allait t'arriver. Au moment même où tu aurais transpercé la gorge de ce Chevalier, un souffle n'ayant en ce monde nul autre pareil t'aurait littéralement enveloppé dans son manteau frigorifique, t'emmenant aussitôt visiter les tréfonds du royaume des ombres. Il avait concentré toutes ses ressources à l'intérieur de lui-même, de sorte qu'en s'éteignant, son cosmos serait retourné à l'univers en s'échappant de son corps en une gigantesque déflagration. - Alors il est encore plus idiot que ce que je croyais. Qui est assez bête pour se laisser volontairement tuer ? - Les hommes de valeur, qui se battent pour des idéaux. Il n'était pas venu consciemment, il ne savait même pas que, quelque part en ce monde, Elis existait. Il est venu dans un tout autre but : celui de délivrer une déesse en qui il a foi, une déesse de bonté et d'amour. Pourtant, lorsqu'il a vu ce qu'étaient devenues ces contrées, il a immédiatement compris que son devoir était de mettre fin à ton infâme tyrannie. Et s'il avait eu connaissance avant du destin de ce peuple, il serait venu plus tôt, dans sa grande compassion. - N'a-t-il aucun défaut cet homme ?! Tu l'encenses comme s'il était Zeus en personne, et même le Père des dieux ne saurait être aussi parfait que celui que tu décris. - Non il n'est pas parfait, nulle divinité ne saurait l'être. - Divinité ?!!! hurla presque hystériquement Phylée. Pourtant s'il était une divinité mes attaques n'auraient jamais pu ne serait-ce que l'effleurer ! Quant à toi, pourquoi venir le sauver de la mort, puisqu'un dieu est par définition immortel ? - Cet homme n'en est pas encore conscient mais il est sur le point de s'éveiller pleinement à un état divin. La quasi-totalité des êtres divins peuplant cet univers sont initialement des hommes ou des femmes s'étant éveillés à un pouvoir incommensurable, force que les initiés nomment encore aujourd'hui neuvième sens. Jusqu'à présent il n'a fait qu'effleurer la conscience divine, mais j'ai bon espoir que bientôt il l'acquérra pleinement. Quant à sa quasi-défaite face à toi, cela n'était dû qu'à lui-même : inconsciemment il voulait accomplir son destin et y mettre dignement terme. - J'avoue qu'au fond, après avoir entendu tout ce que tu viens de me révéler, je le plains. Tu dis toi-même que sa vie jusqu'à présent n'a été faite que d'affres et de tourments, et tu l'aides à demeurer ainsi pour l'éternité !!? En réalité, c'est toi le monstre !

Ces paroles semblèrent profondément toucher son interlocuteur puisqu'un silence lourd de sens s'installa pendant quelques secondes.

- C'est que… Je l'aime.

Devant Phylée apparut à même l'air une aura blanche d'une intensité sans pareille. Le pauvre immobilisé dut placer ses mains devant ses yeux pour ne pas être aveuglé. Quand il les rouvrit, la voix avait prit corps.

- Je, je te connais ! - Bien entendu que tu me connais, ordure !

Une jeune femme aux longs cheveux d'un blond éclatant et au visage pur mis en valeur par un regard semblable à celui de Hyoga, plus cristallin encore si cela était possible, venait d'apparaître. Elle s'approcha de Phylée et tourna lentement autour de lui, glissant narquoisement sa main sur le bloc de glace qui le figeait en cet endroit. Etrangement, malgré la liberté que lui accordait encore tout le haut de son corps, il ne tenta rien : il lui semblait tout simplement qu'il n'en avait pas le droit. Soudain, la fraîche femme s'arrêta devant lui et, de ses yeux sauvages bordés de longs cils, prit son visage entre le pouce et l'index et lui dit sur un ton visiblement très énervé :

- Touche encore à un seul de ses cheveux et le tourment d'Ixion semblera bien doux face à ce que je te réserve !! - C'est qu'elle ne plaisante pas la tigresse, lui répondit-il avec un sourire. - Oh non que je ne plaisante pas ! Insolent, comment oses-tu te moquer de moi ?! - Je te connais ! Je sais que d'un geste je pourrais te briser si je le voulais ! Ahahah ! Et tu oses me donner des leçons quant à cet homme. En réalité tu ne le connais même pas, il t'a juste tourné la tête ! - Mesure tes paroles, c'est toi qui ne sais pas qui je suis ! - Je ne le sais que trop bien, Léda, fille de Fiodor, un vulgaire paysan, et d'Agraféna, une roturière. Ton arriéré de frère n'est autre que garde au palais. Toi et ta famille n'êtes même pas d'ici : vous n'êtes que des étrangers du grand nord ! Tu étais là uniquement pour te venger de nous, croyais-tu que je l'ignorais ? Tu m'étais utile pour me renseigner quant à ce qu'il se tramait au palais de mon père, voilà pourquoi tu es encore en vie, sinon il y aurait bien longtemps que tu aurais rejoint ta famille.

A l'évocation de sa famille la svelte guerrière asséna à son ex-chef un regard d'une haine sans précédent. Il sembla au fils d'Augias qu'il brûlait de l'intérieur. Pourtant il soutint fièrement le regard de Léda, poussant l'audace jusqu'à reprendre la parole.

- Au fond nous sommes un peu tous les mêmes : toi, moi, lui. Nous avons tous perdu grand nombre d'êtres chers, et c'est ce qui nous a construit, qui a fait de nous des meurtriers. - Tu blasphèmes ! Comment nous comparer à toi ? - Comme l'on compare le chardon à la rose, ou encore le chacal au loup : quoi qu'on en dise, tous deux sont issus de la même race.

Un coup d'une grande intensité vint frapper Phylée au visage : une droite décochée avec tant de haine qu'elle le déracina de sa prison de givre. Il se releva en grimaçant, avant d'esquisser un sourire sardonique, du sang à la commissure des lèvres.

A quelques pas de là, perchés sur l'armure de Hyoga, étaient encore présents les trois cygnes : brun, blanc et noir. Tous trois semblaient observer la scène. Mais alors qu'auparavant ils étaient muets, à présent ils entonnaient le chant si caractéristique à leur espèce.

- Tu entends Phylée, tu entends le chant des cygnes, annonciateurs de mort ? - Je l'entends et m'étonne qu'il ne t'effraie pas, puisqu'il annonce ta proche fin ainsi que celle de ton soi-disant dieu gisant à terre. - Tes paroles sont de plus en plus grotesques. Mais toi qui crois me connaître, moi, la pauvre fille de paysan, avais-tu prévu cela ?

Soudain Léda étendit ses bras de telle manière qu'elle adopta la même position que celle d'un crucifié : dans son aura un auguste cygne brunâtre étendit ses ailes. Impulsant son cosmos, un éclat ocre partit de chacune de ses paumes. Tels deux rayons dotés de leur propre volonté, les volutes de cosmos partirent en direction de l'armure du cygne qui vibra alors à son appel. Le cygne noir ainsi brun s'envolèrent des ailes sur lesquelles ils étaient posés. Seul l'oiseau virginal demeurait encore, immobile et paisible… Un phénomène étrange se passa alors : l'armure de Hyoga sembla courber l'échine, baissant la tête, mais surtout les ailes. Puis, lorsque les voilures de l'armure touchèrent le sol, les deux plumes caudales, c'est-à-dire les deux plus grandes, se détachèrent et vinrent prendre place en les mains de la femme aux yeux bleus.

- Incroyable ! Il est pourtant impossible d'appeler une armure qui n'est sienne !! - Elle l'est en quelque sorte, mienne…

Sur ces derniers mots son regard sembla s'adoucir, une franche mélancolie s'y affichant clairement. Mais l'instant ne s'y prêtant guère, et elle se reprit aussitôt et continua.