Terre des Hommes — Partie 24
Sur cette pertinente réflexion elle recula de quelques pas juste avant se précipiter par-dessus la rue en un saut gracieux et de se rattraper sur la poutre préalablement remarquée. Tournant deux fois autour de la saillie grâce à l'élan acquis, elle s'élança alors pieds en avant pour atterrir en un équilibre parfait et sans aucun bruit sur le toit.
Elle était fière de son agilité, elle avait axé pratiquement toutes ses années d'entraînement à parfaire sa maîtrise de la furtivité, en dépit de sa puissance pourtant. C'était d'ailleurs cela que Shina ne supportait pas : pour elle la seule manière de vaincre était d'utiliser son cosmos de façon offensive en le maîtrisant à un niveau optimum. Pourtant le Chevalier du Caméléon restait intimement persuadée que l'utilisation de la force n'était qu'un ultime recours et que si l'on ne se faisait pas prendre, il n'y aurait pas même question d'affrontement. Voilà pourquoi depuis sa plus tendre enfance elle s'exerçait à la dissimulation.
Son maître Albior, ainsi que Shun, étaient les deux seuls êtres à savoir cela à propos d'elle. Ce n'était d'ailleurs pas pour rien qu'elle et le jeune homme aux cheveux verts s'étaient tout de suite entendus : ils avaient la même appréhension de la violence, même si June paraissait plus terre à terre. Mais au fil du temps ils ont traité différemment cette répugnance à faire couler le sang : Shun avait assumé sa puissance latente à travers le sacrifice, symbole inhérent à Andromède, alors qu'elle avait choisi la dissimulation, en parfaite symbiose avec sa constellation. Tel était le résultat : agilité, souplesse, discrétion, mais également solitude et souvent incompréhension… jusqu'à ces derniers mois d'entraînements acharnés avec l'Ophiucus Saint, cette période qui lui a fait entrevoir de nouvelles perspectives : une utilisation offensive de son cosmos, une autre réalité, à la fois plus dure et plus noble, mais également l'amitié, ce sentiment qui lui faisait jusque là défaut depuis son départ de l'île dévastée d'Andromède. Et puis il y avait aussi, lui…
Souriant derrière son masque à la pensée de ces derniers mois, elle n'en oubliait pas pour autant l'enjeu de sa quête : le réveil d'Athéna. Etrangement cependant, elle n'agissait pas pour la déité, mais bien plus pour elle-même : elle souhaitait avant tout honorer l'entraînement d'Albior et de Shina et se prouver à elle-même que, tout en étant un Chevalier de l'ombre, femme qui plus est, elle pouvait réussir là où d'autres en seraient incapables. Elle désirait se montrer à la hauteur des autres Saints de son ordre, même si elle se savait pouvoir rivaliser avec certain d'entre eux. Elle désirait surtout, par cet acte, prouver aux autres et à elle-même qu'elle existait. Etrange paradoxe que de vivre dissimulée lorsque l'on ne se sent vivante qu'à travers les yeux des autres. Ainsi parfois, même lorsqu'elle se trouvait seule, elle se sentait invisible… peut-être commençait-elle doucement à entrevoir une partie de ce que la Magna Mater avait voulu lui expliquer.
Mais quoi qu'il en soit, ça n'était pas le moment de bailler aux corneilles. Avançant prudemment le long des toits, elle entrevit quelque chose qui pourrait faire son affaire : une corde à linge sur laquelle étaient suspendus quelques vêtements visiblement secs. En faction durant une bonne dizaine de minutes, attendant patiemment que la rue se vide, elle profita d'une accalmie pour descendre de son perchoir et s'enrouler dans une longue tunique damassée de couleur sable. Ainsi vêtue il ne lui restait plus qu'à ôter son masque et elle passerait totalement inaperçue dans la foule, chose faite puisqu'à présent elle était déjà dans l'avenue principale mélangée à la population.
Mais dissimulée dans l'ombre deux yeux brillants d'un inquiétant éclat scrutaient ardemment la jeune femme.
Se promenant au gré du hasard, l'éthiopienne se rendit vite compte que les villageoises parlaient un dialecte qui lui était inconnu. Toutefois, il lui arrivait parfois de surprendre des conversations en grec, irréfutable preuve que cette langue malgré tout devait être connue de tous, preuve en était les rares livres qu'elle avait pu voir dans une des quelques boutiques. Avançant dans son exploration elle arriva, étonnée, devant une sorte d'hémicycle au sein duquel quelques jeunes femmes se livraient à de rudes joutes. Elles étaient toutes de cuir vêtues, s'exerçant au maniement d'armes plus diverses les unes que les autres : javelot, glaive, épée, fouet, mais surtout arc et flèches. Dans un coin en effet, d'habiles archers s'entraînaient sur des silhouettes faites de sacs de toile rembourrés et représentant à ne pas se tromper… des hommes !!
Contenant difficilement sa stupeur, June ressentit une légère pression sur son épaule qui la fit se retourner et réagir de manière bien imprévisible. Saisissant la main de celle qui l'empoignait elle la tordit tout en balayant d'un ample mouvement de jambe le corps de l'infortunée qui avait osé la toucher. Se rendant soudain compte d'à quel point son impulsivité l'avait conduite à se comporter violemment elle rougit et aida la pauvre jeune femme à se relever, bafouillant quelques confuses excuses. Quand soudain elle la rejeta brutalement au sol et se retourna vivement. Et, sous les yeux hallucinés de ceux qui assistaient à la scène, June arrêta d'une main une flèche perdue. La brisant d'un coup sec, on pouvait voir frémir tout autour d'elle une fine aura rosée, à peine perceptible, mais pourtant bien présente. Malheureusement si elle souhaitait passer inaperçue c'était raté maintenant : presque toutes les personnes présentes s'étaient retournées et avaient assisté au spectacle. La prenant alors sous son aile, Antiope, la victime involontaire de June grâce à qui cette première avait été sauvée, chassa alors les curieuses et l'emmena dans un coin plus tranquille, une sorte d'arche au bord d'un fin ruisseau bordé de galets. Assises toutes deux sur un banc de pierre, elles s'observaient mutuellement. La guerrière d'Athéna ne put s'empêcher de remarquer à quel point Antiope était d'une grande beauté : ses lèvres pulpeuses s'harmonisaient à merveille avec le teint halé de sa peau. Sa chevelure noire de jais encadrant un délicat visage retombait en larges boucles sur ses épaules. Le seul bémol à l'équilibre parfait de ce corps se trouvait être ses yeux : des pupilles d'un bleu aussi clair qu'un glacier, saisissant contraste qui aurait fait chavirer le cœur de plus d'un homme. La contemplation fut soudain interrompue.
- On ne peut pas dire que tu ne saches te défendre toi, lui fit remarquer Antiope en un grec parfait. - Disons qu'il m'a bien fallu apprendre, répondit June du tac au tac. D'ailleurs excuse-moi pour tout à l'heure - Ca n'est rien tu sais, j'ai déjà connu bien pire. C'est juste que c'était très "surprenant", dit-elle en riant. - Question d'habitude. - Tu dois être une grande guerrière alors. Mais je suis quand même surprise, je ne te connais pas et pourtant notre ville n'est pas si grande. Tu es étrangère je me trompe ? - Non tu as raison. Je viens d'une contrée lointaine. - En tout cas sois sûre que vu tes prouesses la nouvelle de ta venue ne tardera pas à se répandre. Ici nous sommes toutes des guerrières et je suis certaine que quelques-unes unes vont vouloir te défier. - Quelques-unes ? N'y a-t-il que des femmes dans cette ville ? - Ben oui pourquoi ? Que voudrais-tu qu'il y ait d'autres ? Nous avons bien des chevaux et quelque bétail… - Et des hommes ?
Antiope arbora une mine surprise, comme si June venait de dire la plus grosse bêtise qu'elle ait jamais entendue de sa vie.
- Des hommes ? Pourquoi veux-tu qu'il y ait des hommes ici ? Cela fait déjà bien longtemps, avant même ma naissance, que plus aucun homme n'a souillé nos terres de sa présence. - Souillé ? - Heureusement nos mères ont bien pris soin de les exiler, instaurant à nouveau l'ordre dans le chaos masculin. - Alors c'est pour ça les silhouettes d'hommes destinées aux archers ? Et pour cela aussi que vous vous entraînez toutes ? - Chaque femme de ce village possède la totale maîtrise d'une arme. Nous sommes toutes des guerrières émérites, mais l'une d'entre nous fait plus particulièrement la fierté de notre peuple : elle excelle en l'art du combat et est experte en maniement de bien des armes. Et c'est dans le but de l'égaler que nous nous entraînons toutes. - Mais pourquoi donc vous entraîner alors que vous vivez si profondément dissimulées dans la jungle ? - Car il est dit que les hommes reviendront un jour pour prendre leur revanche sur nous. Néanmoins, tant que notre reine sera sur le trône, aucun risque que cela n'arrive. Par malheur une triste prophétie plane au-dessus d'elle depuis sa naissance… - Les prophéties ne sont rien de plus que les paroles d'illuminés, il ne faut pas croire en ces balivernes. - Ne sois pas si sceptique : les prophéties relatives à notre peuple se sont jusqu'à présent toujours révélées justes. En vérité si nous nous entraînons si ardemment, c'est avant tout pour prévenir au mauvais sort qui risque de nous frapper : il est dit qu'un jour prochain l'envoyé de la mort foulera notre sol et viendra, sous la forme d'un reptile, apporter souffrance et désolation à notre peuple. Pour ce faire il nous trompera et dissimulera son vrai visage. Notre haruspice a récemment perçu de mauvais signes, les mêmes signes qui accompagnaient la naissance de notre souveraine… - Haruspice ? - Oui, notre prophétesse. En tout cas je souhaite que tu aies raison quand tu penses que tout ça n'est que sornettes…
Puis, passant d'un regard grave à une grande gaieté, Antiope se leva et demanda à June :
- Au fait tu ne m'as pas dit : qu'est-ce que tu fais dans notre ville ? - Si seulement je le savais… - En tout cas une guerrière de ton rang a tout à fait sa place parmi nous. Si tu ne sais pas où loger, je t'invite. - Ca sera avec grand plaisir alors, lui répondit June satisfaite, un sourire aux lèvres.
Puis elles se serrèrent la main et Antiope invita la femme Chevalier à la suivre.
Et c'est ainsi qu'en cette fin de journée June fit la connaissance d'Antiope et s'en alla chez elle prendre une bonne nuit de repos avant une journée qui s'avérerait probablement des plus imprévisibles…
* * *
Quelque part dans une pièce richement décorée
- Tu me dis que cette fille a évité ta flèche ?!? Mais comment est-ce possible ! Espèce d'incapable !! - Mais c'est que… Elle est bien plus forte que ce que je m'imaginais. Elle aussi a la maîtrise. - La maîtrise ?! Mais n'importe qui peut l'avoir ! C'est juste que la plupart d'entre vous n'êtes que des incapables. Je t'ai laissé ta chance Valénia, tu n'as pas su la saisir. A présent tu vas payer ton incompétence de ta vie ! - Non maîtresse, non. Je vous en prie… sanglota la femme en se traînant au sol et en suppliant. - Assez !
Une cosmoénergie vert sombre presque noire émana soudain du corps de la femme emmitouflée dans un châle bordeaux. Un trait d'énergie sombre partit soudain de son doigt pointé en direction de la larmoyante… qui s'écroula d'une traite, crachant des gerbes écarlates.
- Bien fait pour toi incapable, je t'avais prévenu de ne pas échouer. Tel est le prix à payer pour ceux qui désobéissent aux ordres de la reine !
Un rire sardonique se fit alors entendre et sur ce l'inconnue quitta la sombre salle, laissant derrière elle le cadavre d'une femme blonde d'environ la trentaine sur la tombe de laquelle bientôt sera gravé le funeste nom de Valénia…
* * *
Cette nuit là June se réveilla en sueur : elle venait à nouveau d'avoir cette vision de Shina lui envoyant sa terrible Griffe du Tonnerre. Mais ce qui l'intriguait bien plus encore était l'oppressante impression que quelque chose ne tournait pas rond… Une profonde sensation de malaise s'emparait progressivement d'elle, s'insinuant dans les moindres recoins de son esprit.
Toutefois au prix de grands efforts elle parvint à se rendormir, se promettant que dès le lever du jour elle partirait en quête de ce qui perturbait si perfidement son sixième sens.
Terre des hommes
Loin, dans une contrée inconnue des hommes de notre temps, en un lieu protégé des simples mortels par des pouvoirs bien plus grands encore que ce qu'ils pourraient s'imaginer, une envolée d'oiseaux traversait à vive allure les cieux d'un gris neigeux. Dans d'anciennes légendes nordiques on raconte que ces oiseaux, compagnons des Walkyries, accompagnaient les héros morts au combat, leur ouvrant ainsi la voie menant au domaine de Freya : Sessrumnir. Car oui, en ce moment, une fratrie de trois cygnes traversait les airs au-dessus du pays d'Elis, le célèbre chant de ces maîtres des eaux se faisant entendre à travers la vallée. Et c'est sur cette terre si lointaine à leur regard qu'un être ensanglanté, porteur d'une magnifique armure aussi immaculée que leur plumage, vivait ses derniers instants de vie. Ses yeux étaient fermés et pourtant, à travers le voile d'obscurité qu'offraient ses paupières closes, des myriades de larmes souillées de sang s'écoulaient sur son visage d'adolescent : il priait.
En face, un personnage qui contrastait étrangement avec le premier, de par leurs différences en leur ressemblance : il avait la chevelure noire ébène alors que son vis-à-vis l'avait d'un blond d'or. Ses yeux étaient aussi profonds et sombres que l'est le Tartare, alors que celui qui les avait clos portait en son regard deux éclatants saphirs d'eau, reflets de la douloureuse douceur de son âme. Ils étaient tous deux jeunes, bien que celui aux teintes ténébreuses semblait surpasser d'âge celui qu'il tenait sous son emprise. Car ces deux êtres étaient acteurs d'une âpre bataille et, comme par une immuable constante naturelle, celui arborant les couleurs du mal s'apprêtait à trancher le fil vital de celui auréolé de lumière, preuve encore une fois que partout où réside le bien, le mal se tapit, angoissant et malfaisant, porteur d'auspices macabres. A moins que ce soit le bien qui, dans son infinie candeur et sa naïve bienséance, ne sache se tenir à distance du mal, trop miséricordieux pour pouvoir ne serait-ce qu'une seconde laisser son antagoniste à lui-même, sans quoi il disparaîtrait probablement, emportant toutefois son trop grand lot d'innocentes victimes… Si ce n'étaient leurs couleurs, la longueur de leurs cheveux, leur taille peut-être (l'agresseur semblait avoir quelques centimètres de plus), rien n'aurait pu les dissocier, tout du moins au regard de l'apparence. En réalité ils représentaient un paradoxe, en même temps qu'un insolent parallélisme.