Terre des Hommes — Partie 23
- Je ne peux rester là inactif à ne rien faire, reprit le Scorpion. Il me faut de l'action, une occupation. Quelque chose ou je vais devenir fou !
Une lueur inquiétante traversa alors ses yeux si connus pour leur hypnotisant éclat …
- Il a bien raison ! tonna une forte voix. Moi l'attente me donne faim ! Alors qui m'aime me suive. On ramènera quelque chose à ceux qui resteront ici.
Un sourire pointa alors sur les lèvres de certains Chevaliers, tandis que d'autres restaient impassibles. Bien entendu Saga resta là, secondé par Dohko, Shaka, Mû et Masque de Mort. Milo quant à lui força l'Aquarius Saint à les suivre tandis qu'Aldébaran poussa dans les escaliers un Aphrodite légèrement décontenancé par l'attitude bienveillante de son confrère. Derrière eux Aiolia et Aioros discutaient, le deuxième essayant de raisonner son cadet quant à faire fi des griefs passés et de se tourner à présent vers l'avenir. Seul en retrait, derrière ce petit groupe, le Chevalier du Capricorne semblait se demander quel était son rôle. Après tout, mis à part lors des réunions les réunissant tous, il n'avait véritablement eu beaucoup de contacts ces trois derniers mois, ci ce n'est avec son nouveau disciple du Lionnet. Aioros semblait lui avoir pardonné, mais peut-on vraiment pardonner à son bourreau ?… Il avait à tout jamais perdu son meilleur ami, et il le savait. Son regard passa en avant, se dirigeant sur la silhouette de celui qui jadis avait mortellement bravé le tranchant d'excalibur…
- Je me demande pourquoi cela ne te fait rien. Franchement réponds-moi : tu ne vas pas me dire que tu ne tiens pas rigueur à tous ces traîtres pour les ignobles actes qu'ils ont commis par le passé ? - Aiolia, je n'ai jamais dit que j'ai oublié ce qu'il s'était passé. C'est juste que… Que je suis passé par bien des choses qui m'ont faites relativiser et m'ont enseignées que les gens changent. Le passé nous construit et les erreurs que nous commettons nous forgent de nouvelles forces. Pense à Kanon par exemple : il a abusé dieux et mortels, et pourtant il a trouvé une incommensurable puissance dans le chemin de la rédemption. Apprend à pardonner, car le pardon est bien plus formateur et humble que la fierté et l'orgueil. - Je ne sais pas comment tu fais. Je ne peux pas, désolé ! Chaque fois que je croise le regard de Saga j'ai une irrépressible envie de le faire disparaître. Quand je pense à tous ceux qui ont péri par sa faute… Ca me dégoûte ! Et l'autre là, Masque de Mort. Sais-tu ce qui trônait dans son temple il y a encore quelques mois de ça ? Je suis sûr qu'il doit y en avoir caché dans son antre de psychopathe, et de belles ! Quant à ton plus fidèle ami ? dit-il sur un ton ironique. Tu sais, celui qui t'a assassiné il y a de cela bientôt quatorze ans ? Et je ne parle même pas du dernier qui ne vaut pas bien mieux que les trois autres ! Tous ne sont que des opportunistes qui se rangent du côté qui les arrange quand ça les arrange !!!
Les Saints présents s'étaient tous arrêtés, impressionnés par le déchaînement soudain d'Aiolia. Ce dernier ne s'était même pas rendu compte qu'il ne contenait plus son cosmos et qu'il hurlait littéralement, exposant à l'entente de tous ses paroles amères. Aphrodite s'était contenté de baisser la tête, honteux. Après tout que pouvait-il répondre ? Et même s'il avait su quoi dire, le Chevalier du Lion était dans un tel état que mieux valait le laisser en paix. Quant à Shura… Il s'était esquivé derrière une colonne de marbre, souhaitant conserver son honneur intact. Une larme en effet luisait sur sa joue, larme qu'il se hâta d'essuyer, jugeant qu'elle n'était pas digne d'un Chevalier de son rang. Malgré tout il resta là, assis contre le pilier, attendant d'être enfin seul pour ressortir de sa cachette.
Le jeune guerrier avait enfin achevé de déverser sa colère, son frère le regardant, flegmatique, tout comme Camus un peu en avant. Sur le visage de Milo se dessinait ce sourire plein d'ironie, tant apprécié de certains, redouté d'autres. Enfin, Aldébaran tapa amicalement dans le dos du Chevalier des Poissons en lui intimant doucement l'ordre de continuer sa route, comme si de rien n'était…
Quelques instants plus tard
- Bon ben maintenant que nous y sommes, il ne reste plus qu'à nous préparer quelque chose ! Qui s'y colle ? demanda Aldébaran en dévisageant tour à tour ses frères d'armes.
Tous s'étaient dévêtus de leur armure et se tenaient là, attablés, regardant le Taurus Saint comme s'il venait de demander la lune.
- Il est bien loin le temps où les servantes venaient nous apporter nos repas dans des plateaux dorés… soupira Milo. - Il va bien falloir s'y mettre alors, répondit Shura, fraîchement arrivé. - Te voilà enfin. Il t'en a fallu du temps pour nous rejoindre. - Laisse-le Camus. Il faut croire que ces derniers mois il n'a pas dû beaucoup s'entraîner, sa vitesse a dû régresser au même stade que celle d'un bronze, plaisanta Milo en faisant un clin d'œil au Capricornus Saint. - C'est ça, moque-toi !
Sur ce tous se mirent à rire, ce qui détendit l'atmosphère. Même Camus et Aiolia ne purent s'empêcher de sourire. Ainsi réunis on aurait pu croire à un moment simple entre sept hommes tout à fait normaux, et, en quelque sorte, c'était ce qu'ils étaient. Car non revêtus de leurs armures ils oublièrent pour quelques instants le lourd poids du destin qui pesait sur eux, tous ces douloureux souvenirs d'un passé par bien des aspects trop amer et douloureux. Soudain une question cruciale vint interrompre ce moment jovial, replongeant les protagonistes dans un monde indéniablement cruel :
- Alors, qu'allons-nous manger ? C'est que nous n'avons pas trop de temps : ils nous attendent aux pieds de la statue, argua le colosse brésilien en regardant les six autres. - On a qu'à appeler Marine ou Shina ! hâbla avec un grand sourire le Scorpion, se retenant pour ne pas rire. - Tu peux toujours essayer… si tu veux mourir ! rétorqua Aiolia avant qu'un nouveau fou rire ne les reprenne tous.
Au bout de quelques instants le protégé du signe du Lion reprit la parole :
- D'ailleurs quelqu'un sait où sont passées nos femmes Chevaliers ? Aioros ? - En mission depuis hier matin me semble-t-il, par ordre du Grand Pope. Mais je n'en sais pas plus que vous. Désolé. - Décidément, où sont les femmes quand on a besoin d'elles ?!
Tous regardèrent Aphrodite d'un air stupéfié. Ce dernier rougit brutalement, provoquant à nouveau l'hilarité.
Une gigantesque explosion de cosmos retentit alors à travers tout le Sanctuaire, mettant fin à cet instant de normalité qui n'aurait pas dû être… Il n'y avait aucun doute : cette soudaine déflagration provenait des premières marches menant au Temple d'Ariès. Aldébaran et Aiolia se précipitèrent alors, rappelés brusquement à leur dure condition de Chevaliers…
* * *
Quelque part dans une forêt luxuriante
La main au-dessus des yeux, June scrutait l'horizon du haut d'un arbre. Ici elle se sentait parfaitement à l'aise, dans son élément : la jungle s'étendait à perte de vue, à l'image d'un océan de vert. Pourtant, à quelques kilomètres à peine, elle apercevait une fumée s'élever dans le ciel, signe évident d'une présence en cette contrée perdue. Prenant la décision de se rendre sur les lieux d'où provenait l'effluve grisâtre, elle quitta le toit du monde pour s'enfoncer plus en profondeur dans les entrailles sylvestres, abandonnant par la même ce soleil qu'elle aimait à sentir sur sa peau, ce même astre brûlant qui jadis sévissait sur l'île d'Andromède.
Andromède… J'aimerais bien savoir où tu es en ce moment. Malgré le fait que tu aies survécu à tant de guerres, je ne peux m'empêcher de penser qu'un jour il t'arrivera malheur. Après tout la chance est bien imprévisible, et elle t'a trop souvent sauvée pour faire encore effet. Shun…
La femme Chevalier ferma les yeux, aspirant une grande bouffée d'oxygène. Soudain un éclair violacé fonça droit sur elle, l'obligeant à se décaler pour ne pas en subir l'impact.
Et merde !
Rouvrant brutalement les yeux, June mit quelques secondes à se remettre du choc. Elle connaissait cette attaque, elle l'avait vue des centaines de fois au cours de ces derniers mois.
" La Griffe du Cobra ?! Shina ? "
Quelle était donc cette étrange vision qu'elle venait d'avoir, l'interrompant si soudainement dans ses pensées ? Un étrange bruit se fit entendre, un son que l'Ethiopienne eut bien du mal à identifier, si ce n'est trop tard. La ramure sur laquelle elle se trouvait venait de se briser et l'emportait dans sa rude chute. Malheureusement pour elle, aucune prise n'était à sa portée. Alors qu'elle se rapprochait du sol, résignée à subir le choc, un nouvel éclair vint frapper son esprit, non pas une vision cette fois, mais plutôt un éclair de génie. Aussi rapidement que sa condition de Chevalier de bronze le lui permettait, elle dégaina son fouet et propulsa la lanière autour d'une épaisse branche. Ainsi stoppée dans sa chute, elle profita de l'élan que lui donnait sa vitesse pour se rétablir en un superbe salto sur le faîte de l'arbre.
- Clap ! Clap ! Clap !
La Chamaeleon Saint se retourna vivement et aperçut, debout sur une branche, à quelques mètres à peine, une femme d'âge mûre qui applaudissait sa prestation. Les rayons du soleil perçaient à travers la voûte sylvicole et tombaient en cascade sur les boucles de ses cheveux bruns, de même que ces derniers retombaient en ondoyant sur ses épaules. Ses épaules justement, tout comme le reste de son corps, étaient recouvertes de pièces d'armure d'une teinte allant du vert sombre à l'olivâtre. Cette protection était finement ouvragée, non pas imposante, mais harmonieuse, recouvrant juste ce qu'il fallait. Ce fut soudain comme si sa protection brillait, impulsée de l'intérieur… Mais en réalité ce qui donnait cette impression n'était rien d'autre qu'une des pièces de l'armure : une lanière de couleur turquoise enchâssée au niveau de la taille et rehaussée d'une pierre de feu. Le Chevalier ramena alors son regard vers celui de la nouvelle apparue : des yeux pers la fixaient intensément, un air malicieux y transparaissant, appuyé en cela par un sourire en coin.
- Je peux savoir ce qui vous fait sourire ? la questionna June, visiblement agacée. - Toi justement. C'est pas pour me vanter mais j'étais sur le point d'intervenir, lui répondit l'inconnue aux cheveux ondulés, lui montrant par la même la liane qu'elle tenait dans sa main, visiblement prête à s'élancer pour la rattraper. - Comme vous pouvez le constater je sais me débrouiller par moi-même ! Alors maintenant vous pouvez reprendre votre route et me laisser à la mienne.
Sur ce June bondit en sens opposé. Malheureusement, lorsqu'elle se réceptionna, une vive douleur l'élança à la cheville, lui tirant un douloureux rictus. Se baissant pour examiner sa jambe, elle constata qu'effectivement elle avait dû faire un mauvais mouvement lors de sa précédente réception… Dépitée, elle releva la tête pour se retrouver face à :
- Vous ! Encore ! Vous voulez bien me lâch… - Chut, lui dit l'inconnue en ôtant le masque de la blessée, posant son index sur les lèvres closes de la protestataire.
L'élève d'Albior s'empourpra soudain, observant son vis-à-vis lui enlever sa bottine pour y appliquer une sorte d'onguent transparent qui, au vu des exhalaisons, devait être à base de plantes sauvages.
- Me… merci. - De rien ! Entre femmes il est normal qu'on s'aide, lui dit-elle d'un clin d'œil.
June acquiesça d'un hochement de tête, lui rendant pour la première fois son sourire. La nouvelle venue se permit alors :
- Dis-moi, tu es une guerrière n'est-ce pas ? - Au même titre que vous, au vu de votre armure. - Elle est belle n'est-ce pas ? Elle représente le Varan, un grand reptile possesseur d'une terrible force. - Le Varan ? - Oui exactement. Pour mon peuple le Varan est un animal sacré détenteur de bien des pouvoirs. Et toi alors ? - Ma protection est l'une des 88 armures sacrées d'Athéna. Elle est sous la bénédiction du Caméléon. - Le caméléon ?! répéta alors la brune tout à coup immobile et prostrée, l'air totalement hébété. - Qu… qu'est-ce qu'il y a ? demanda la blonde en la fixant du regard. - Rien, non rien… fit-elle en un signe négatif de la tête. Enfin… Je dois y aller. Au revoir.
Sur ce elle sauta au sol avec la vivacité d'un reptile.
- Hé ! Je ne sais même pas qui je dois remercier ?! Moi c'est June, et vous ? hurla la protectrice d'Athéna à l'encontre de celle qui s'enfuyait.
Se retournant alors elle lui dit :
- Hippolyte ! C'est mon nom.
…avant de lui faire un signe de main en guise d'au revoir. Puis elle s'enfonça dans l'obscurité et la chaleur moite de ces lieux couverts…
Environ une heure plus tard
Tout ceci est hallucinant… Voilà maintenant plus d'une demi-heure que je suis arrivée ici et je n'en reviens toujours pas. Un village en cet endroit, en pleine autarcie, abandonné en plein milieu de la jungle sauvage. Je comprends mieux maintenant d'où vient cette Hippolyte.
Dissimulée sur un toit en abord de l'artère principale de la ville, June observait les lieux et cherchait à se faire une idée de l'endroit dans lequel elle avait pu atterrir. Les maisons étaient toutes faites d'une matière semblable à l'argile. Sur le toit, par-dessus le limon, étaient posées de larges feuilles de palmier disciplinées de telle sorte que lors des grandes pluies elles devaient probablement égoutter l'eau en contrebas afin que l'humidité ne stagne pas sur le haut. De fines fenêtres, destinées uniquement à laisser entrer l'air et à conserver la fraîcheur interne, égayaient les murs bruns ornés pour la plupart de mystérieuses peintures, peut-être simplement des épigraphes. Ses connaissances linguistiques étaient limitées, mais elle savait qu'il ne s'agissait ni de grec ni de japonais, et encore moins d'une langue latine. Les pictogrammes utilisés laissaient plutôt à penser qu'il y avait là un dialecte local tel qu'elle avait pu en observer jadis chez certaines tribus africaines. Pourtant ce n'était pas tant le décor en lui-même qui la surprenait, mais plutôt l'unicité de la population en contrebas. En effet, sur la route vaquaient à leurs occupations d'innombrables femmes, certaines jeunes, d'autres moins, mais aucun homme en vue.
Souhaitant pousser son étude des lieux, elle repéra un pilier dépassant légèrement d'une maison de l'autre côté de la rue.
Par là-bas. J'en apprendrai sûrement plus si je puis me mêler à la population, alors il faut que je me trouve des vêtements adéquats. Ca n'est pas en armure que je passerai inaperçue.