Terre des Hommes — Partie 22
- Noooooooooooooooooooooooooon !
Hurlant de tout son soûl à en effrayer la plupart des spectateurs présents, il courut vers son ami, des larmes plein le visage. Tout en pleurant et criant le nom de son compagnon, maudissant pour l'éternité Diomède, il détacha l'Unicorn Saint avant de déposer délicatement sa tête sur ses genoux, caressant ses cheveux.
- Jabu, pourquoi ? Pourquoi t'être sacrifié pour une cause qui n'était pas la tienne ?
Une de ses larmes tomba alors sur le visage carmin de son ancien camarade d'entraînement, ne pouvant s'empêcher de regarder cet ami qu'il venait à peine de retrouver et qu'il perdait déjà, si prématurément.
- Urg… Parce que… parce que cette cause est mienne s'il s'agit de sauver des innocents… répondit miraculeusement Jabu, ignorant la douleur, avant d'ouvrir les yeux et de sourire à Abdéros qui le serra dans bras. - Doucement Abdéros… - Je te croyais mort ! - Bientôt si tu me serres encore… lui répondit-il d'un sourire crispé, avant de dire sèchement. Mais Shun, va voir Shun…
Puis il retomba dans l'inconscience. L'ex-aspirant à l'armure de la Licorne se précipita alors vers le Chevalier divin pour s'assurer que ce dernier respirait encore, même si lui aussi était sévèrement blessé, au seuil de la mort. Se retournant alors vers le public muet, il leva les mains au ciel et hurla à la foule :
- Bénissez ce jour, peuple de Thrace, car ces deux valeureux Chevaliers viennent de mettre fin au règne de violence instauré par Diomède, fils d'Arès ! Qu'on apporte au plus vite des civières et qu'on prodigue les meilleurs soins aux héros de notre royaume ! - Gloire aux héros ! hurlèrent en chœur les personnes présentes, avant de chercher tout ce qu'il fallait pour déplacer les deux Saints et leur prodiguer tous les soins nécessaires..
Abdéros ne doutait pas un instant qu'ils s'en sortiraient tous deux : après tout ils étaient des Chevaliers d'Athéna, et leur destinée n'était pas encore de mourir, pas maintenant qu'ils étaient sortis victorieux de leur acharnée bataille…
Peu de temps après le jeune homme s'en retourna là où il avait laissé les cavales de Diomède, mais plus aucune ne se trouvait là : elles avaient toutes disparues, mystérieusement, comme par miracle…
Dans un lieu indéfinissable, à l'abri des fluctuations du temps…
- J'espère que personne ne m'en voudra d'aider un peu ces valeureux Chevaliers en modifiant la courbe temporelle pour eux. Car si je les laissais chacun seul pour leur épreuve, je ne sais pas s'ils pourraient s'en sortir victorieux… Malgré tout j'ai foi en eux, comme mon enfant leur fait confiance : car elle seule connaît la véritable force, cette puissance capable d'inquiéter même le plus grand dieu : le pouvoir illimité de l'Amour… Après tout qui m'en voudra de leur donner un petit coup de main. Hihihi.
Ainsi résonna de mille échos le rire de Rhéa, assise dans son palais mythique, à l'abri des dieux et des mortels. Il était maintenant temps pour elle de voir ce qu'il se passait pour d'autres de nos Chevaliers.
Terre des hommes
Une étroite clairière traversée d'un fin ruisseau aux milles éclats. L'astre solaire projetait fièrement ses rayons depuis maintenant plus de six heures, atteignant bientôt le zénith. Une jeune femme était allongée dans l'herbe sèche, inconsciente. D'elle se dégageait une grâce insoupçonnable : enchâssée dans une armure qui ne faisait que souligner plus encore le galbe de son corps, elle semblait parée d'une lumineuse auréole, sa blonde chevelure étendue harmonieusement autour de sa tête posée au sol. Son visage était d'une finesse sans pareil et ses lèvres pâles rappelaient la couleur de sa peau : immaculée, telle la nacre rosâtre irisée par les faisceaux d'Hélios. Son bras gauche demeurait étendu, tenant fermement ce qui se présentait comme étant un masque d'albâtre incrusté de deux marques écarlates gravées à la verticale, au niveau du regard. Tout autour d'elle, le vent soufflait, lentement, faisant bruisser les feuilles vertes des arbres alentours, traversant les buissons en laissant s'échapper le son des branches se frottant les unes aux autres. Le chant des oiseaux se faisait entendre, haut et clair, apposant à ces lieux la bénédiction d'une perfection qui n'était déjà plus à prouver : un endroit paradisiaque, havre divin, oublié des mortels depuis des temps immémoriaux.
Le ruisseau sembla soudain se détourner de son lit. Un fin chemin aqueux traversa l'air pour retomber sur le visage de la jeune femme. Celle-ci n'eut d'autre réflexe que d'ouvrir les yeux avant de se relever en trombe. Ses pupilles céruléennes cherchèrent alors vivement protection derrière le masque figé qu'elle tenait en sa poigne. Se mettant en position de défense, jambes solidement ancrées au sol, poings serrés à hauteur de la poitrine, elle se risqua à demander, hésitante :
- Qui ?!…
Mais aucun son, si ce n'était celui de la forêt, ne vint en réponse. Elle regarda alors tout autour d'elle, constatant à quel point ce lieu vers lequel elle avait été menée était d'une inégalable splendeur. Depuis combien de temps était-elle ainsi nonchalamment allongée ? Elle n'osait imaginer la réponse. Tout ce qu'elle savait pour l'instant c'était qu'elle avait soif, énormément soif. Ainsi s'approcha-t-elle du ruisseau cristallin, se baissa et ôta son masque, observant sans mot dire son visage dans le miroir d'eau. Cela faisait si longtemps qu'elle ne s'était vue ainsi : pour une fois elle se sentait belle, et les lieux comme pour approuver sa pensée frémirent de concert, un petit poisson pointant hors de l'eau pour l'éclabousser de son saut. Un sourire illumina alors le visage clair de l'éthiopienne étonnement blanche de par ses origines. Puis elle fixa son propre regard et ses yeux semblèrent changer de couleur, prenant peu à peu de profondes teintes ocres et terreuses. Son visage tout entier parut alors se métamorphoser, provoquant en elle une indicible peur entrecoupée d'une incontrôlable fascination. Toutefois, au prix d'un immense effort, elle parvint à détacher son regard des eaux, étreignant promptement de sa main droite un fouet finement ouvragé, en attente d'une quelconque rixe.
Un murmure rauque mais non moins désagréable se fit alors entendre en provenance du cours d'eau.
" Viens à moi. "
La guerrière, car nul doute à présent qu'il s'agissait d'une combattante, avait la sensation de reconnaître ce timbre de voix, mais la prudence lui dictait de rester sur ses gardes. S'approchant résolument, d'un pas agile, elle laissa glisser ses yeux le long des reflets mirifiques s'offrant à elle, résolue à découvrir l'identité de son interlocuteur. Elle resta alors muette face à la vision se dessinant devant elle : le visage apparu lorsqu'elle observait son reflet dans l'eau avait pris relief et arborait maintenant les traits de…
- Rhéa ! Mais comment ?! - Je suis peut-être vieille mais j'ai encore bien des ressources à mon actif, jeune fille ! Hahaha !
June ne put s'empêcher de sourire face à l'apparition de la Magna Mater, la Grande Mère, séculaire et pourtant si pleine de gaieté, comme si le temps n'avait aucune prise sur son mental, n'ayant pu entamer son insouciance. Mais elle savait au fond d'elle que tout cela n'était qu'une façade…
- Pourquoi cet air si triste mon enfant ? Tu penses à ta déesse et à tes compagnons n'est-ce pas ?
June acquiesça alors, feignant qu'il s'agissait de cela. En vérité ça n'était pas tant de faire face à une quelconque épreuve qui l'angoissait, c'était plutôt de se retrouver seule… devoir découvrir qui elle était réellement…
- Puise ta force en eux, l'amour sera ta plus grande puissance, même si d'autres peuvent te venir en aide. A présent écoute bien mes sages paroles.
Sur ces mots June recula du bord de l'eau, le visage de Rhéa s'avançant hors des flots et prenant totalement forme humaine pour finalement gagner en stature, absorbant le Chevalier dans son ombre opalescente.
- Tu dois te libérer du côté négatif de ta constellation, apprendre à t'harmoniser avec toi-même. Car tu n'es pas uniquement Caméléon, tu es avant tout June, une jeune femme qui a sa propre personnalité ! Etre capable de se fondre dans l'environnement ne signifie pas forcément perdre tout trait de caractère pour se dissoudre dans la masse. Je t'envoie restaurer un mythe trompé et prendre revanche sur l'antique passé. A présent va au devant de ta destinée et ne faillit pas : tes pairs et ta déesse comptent sur toi. M'est d'avis que le cœur de l'un d'eux bat autrement plus fort pour toi, alors ne le déçois pas ! Ahahah !
Finissant son discours en un rire éclatant, la divinité ancestrale sembla alors se tordre, se pliant sur elle-même en l'apparence de vieilles racines rugueuses et noueuses, pour finalement éclater dans un ruissellement scintillant. Seule une flaque demeurait présente là où, quelques instants auparavant, elle se dressait. Mais le soleil brûlant eut tôt agi en vue de faire disparaître les derniers vestiges aqueux de la mère des dieux, laissant ainsi quelques maigres instants au Chamaeleon Saint pour se remettre de ses émotions.
Que voulait-elle donc me dire ? Aurait-elle entraperçu mes doutes et mes faiblesses ? Folle ou sage, intrigante ou sincère, quelle est donc sa nature profonde ? Et que voulait-elle me dire par sa dernière phrase : " Le cœur de l'un d'eux bat autrement plus fort pour toi. " ?
Ses joues soudain s'empourprèrent sous son masque : elle fut comme sujette à une bouffée de chaleur. Puis sa main se resserra autour de son fouet, lui permettant de reprendre contenance et gravité.
J'espère un jour pouvoir à nouveau m'entretenir avec elle et obtenir enfin des explications à toutes ses paroles.
Elle embrasa alors les lieux d'un dernier regard, pensant qu'il était temps d'aller au-devant de son destin et de celui de la Terre, temps d'enfin se battre pour son idéal et d'honorer par de véritables actions l'enseignement de son maître. Passant la main dans ses cheveux d'or pour les réajuster correctement derrière son bandeau frontal, elle prit appui sur ses jambes et d'une impulsion soudaine sauta sur le faîte d'un haut arbre. Ainsi se déplaça-t-elle rapidement de branche en branche, vers un lieu qui semblait l'appeler à travers son sixième sens. Pas un son ne se faisait entendre, pas un rameau ne céda sous son poids, pas même une feuille ne tomba lors de son passage. A présent June avait laissé place au Caméléon, furtif et invisible dans la végétation…
* * *
Douze êtres parés d'or et de lumière réunis en un lieu mythique érigé en des temps mythologiques : le Sanctuaire d'Athéna. Douze Chevaliers au service de la déesse aux yeux pers, unis sous la bienveillante stature de son effigie de pierre. Chacun était différent, dissemblable des autres, non seulement physiquement, mais également de caractère et de motivation. Pourtant leurs esprits étaient tous emplis d'une même pensée envers leurs frères d'armes qu'ils savaient détenteurs d'un bien grand poids, celui de l'Humanité.
Cela faisait maintenant un peu plus de trois heures que les Chevaliers de bronze et leurs homologues divins s'en étaient allés par la brèche temporelle ouverte à même la statue de Pallas. Malgré tout, aucune nouvelle n'avait encore franchi l'ouverture béante, symbole à la fois d'espoir et de condamnation : plus que quatre heures et le passage se refermerait à jamais, laissant la déité vierge, mais également onze combattants, se perdre dans les limbes de l'oubli, abandonnant ainsi aux forces du mal la Terre privée de protection…
Shaka et ses connaissances des différents mondes, Masque de Mort et ses capacités de transport entre le monde des vivants et le meikai, mais surtout Mû et ses pouvoirs en télékinésie, ont permis à Saga, il y a quelques instants à peine, de projeter sa volonté à travers le gouffre dimensionnel pour sonder l'autre monde. Mais même ainsi le détenteur de la Gemini Cloth n'a pu en apprendre plus, si ce n'est la grande difficulté dans laquelle se trouvait alors Seiya… Tout cela avant de se faire expulser violemment par une énergie colossale bien plus grande encore que celle de Poséidon, d'Athéna, ou même d'Hadès !
En cet instant les Chevaliers de la Vierge, du Cancer, du Bélier et des Gémeaux avaient été littéralement expulsés en arrière sous le regard étonné des personnes présentes qui s'étaient alors précipitées pour les aider à se relever. Leur cœur n'avait fait qu'un bond lorsque le passage commença à se rétrécir ! Heureusement que, tous réunis, ils avaient pu épauler le repentant Chevalier dans sa lourde tâche consistant à retenir la porte ouverte. Mais cette ouverture n'avait pas échappé aux yeux attentifs d'une divinité aux terrifiants pouvoirs…
- Hallucinant ! Je n'ai jamais ressenti une telle décharge d'énergie me parcourir ! Vous l'avez sentie n'est-ce pas ? - Qui ne l'aurait pas sentie, Saga ? lui répondit Aiolia en appuyant bien sa voie sur son nom, le toisant fièrement, comme pour le défier.
Saga détourna alors la tête vers le Pisces Saints arborant un visage blasé, sans équivoque. Conscient qu'un jour ou l'autre il faudrait régler les non-dits et les animosités latentes qui régnaient entre certaines personnes, le Grand Pope coupa court à cet affrontement muet :
- Visiblement une entité supérieure est à l'œuvre dans ce monde adjacent au nôtre. Ne perdons pas espoir, Seiya et ses frères n'ont plus à faire leur preuve je vous le rappelle. Alors… - Alors quoi ? Attendons-là sagement comme de simples gardes ?! - Aiolia ! Il suffit ! Ton caractère impétueux est connu de tous, mais surveille ton langage lorsqu'il s'agit du représentant d'Athéna, lui dit sèchement le Virgo Saint, l'air serein les yeux clos, visiblement peu atteint par l'émission de cosmos qui les exclut hors de l'autre dimension quelques instants plus tôt.
Aioros posa alors sa main sur l'épaule de son frère. Ce dernier tourna la tête et se perdit dans son regard, ce qui le calma immédiatement.
Au cours des derniers mois Aioros avait été parfaitement réintégré dans la chevalerie, comme si son départ n'avait été que de courte durée. Malgré tout il demeurait encore une énigme pour beaucoup de ses pairs, car seul son frère Aiolia, Shura, Saga, ainsi que Masque de Mort et Aphrodite dans une moindre mesure, le connaissaient. Et même eux avaient été surpris de la transformation physique et mentale de celui qui, disparu à l'âge de quatorze ans, revenait avec le physique d'un homme de vingt-sept ans, comme si le temps pour lui ne s'était pas arrêté. Mais si le Chevalier du Sagittaire avait changé, il n'avait pas uniquement gagné en charisme et en sagesse, mais également en gravité, car jamais il ne parla à quiconque de ce qu'il advint de lui durant ces treize dernières années…
La quiétude des lieux demeurait à nouveau, même si celle des cœurs était des plus instable. Milo malgré tout dit, d'un ton amer :
- Sincèrement, je ne sais pas comment vous faites Vieux Maître. Je ne puis être comme vous ou encore comme Shaka.
Ce dernier haussa un sourcil d'interrogation à l'évocation de son nom.