Terre des Hommes — Partie 21

Le supplicié ne se laissa pas abattre pour autant. Il réfléchissait à un moyen de se détacher le plus rapidement possible de sa croix, sans pour autant recourir à sa cosmoénergie. En effet, il avait déjà senti les pointes acérées frôler sa chair dès qu'il avait voulu activer son cosmos. A cet instant et contre toute attente, Diomède fonça ongles en avant vers son captif. Heureusement pour l'émissaire d'Athéna, les chaînes se dressèrent en X juste devant lui. La situation semblait être au point mort : d'un côté le Berserker ne pouvant approcher et mettre fin aux jours de son adversaire, de l'autre le Chevalier dans l'impossibilité de se délier de ses entraves, conscient qu'à présent seules ses armes le protégeaient encore, grâce à l'indépendance de mouvement qui était leur.

L'odieux rejeton d'Arès, dont l'aura, emplie de haine faisait s'agiter les chaînes à une cadence folle, héla alors le jeune japonais qui se tenait face à lui :

- Cesse ce petit jeu veux-tu ? Tu ne fais que retarder l'inévitable. A l'heure qu'il est ton ami doit déjà être mort, et toi aussi tu finiras par succomber aux maux que te fera subir la nature. Alors rends-toi ! - Tu as raison, il est temps de finir.

Ainsi le Chevalier rappela ses armes, permettant à Diomède de se précipiter vers lui. Les armes nébulaires décrivirent alors un arc de cercle pour venir transpercer par l'arrière la croix sur laquelle gisait Shun, le délivrant ainsi de cette sanglante potence. Et alors que son opposant s'apprêtait à lui asséner un coup au visage, le jeune homme pencha la tête sur la droite, laissant le poinçon de sa chaîne passer à quelques millimètres de sa jugulaire pour venir transpercer l'épaule de sa victime. Le roi recula alors et hurla, plus sous le coup de la surprise que de la douleur.

- Même si je peux harmoniser mon cosmos à ma chaîne pour la rendre plus puissante encore, elle est capable d'agir de son propre gré, car les armures d'Athéna sont vivantes. Ainsi, sans même user de mon cosmos, j'ai pu me délier de ton étreinte. Mais maintenant que j'ai vu ce dont tu étais capable, je sais qu'assisté de ma chaîne je n'ai aucune chance contre toi.

Le thracien releva alors la tête, une lueur de victoire lisible dans son regard. L'Andromeda Saint était tout simplement entrain d'ôter sa Cloth…

- Ainsi tu abandonnes ? Puisque tu reconnais ta défaite je consens à te donner une mort rapide, la moins douloureuse possible. - Qui t'a dit que je jetais l'éponge ?

Sur ces mots Shun accrut son cosmos tout autour de lui, ses cheveux s'agitant au gré des fluctuations cosmiques, la jeune vierge Andromède apparaissant à ses cotés. L'atmosphère s'imprégnait de son aura, énergie que Diomède tant bien que mal s'efforçait de contenir : dans ses mains jointes une sphère d'énergie pourpre déjà se formait.

- A présent je ne peux plus reculer, tu vas devoir subir ma plus terrible attaque !

Ouvrant son poing fermé direction de son adversaire Shun cria :

" Par la tornade nébulaire ! "

Un intense déplacement d'air vint alors entourer le demi-dieu en cuirasse, parvenant à l'oppresser tant la puissance du jeune Saint semblait maintenant phénoménale. L'air autour de lui s'agitait comme jamais : se mouvoir devenait presque impossible mais le pire était que le tourbillon autour de lui ne cessait de croître et de gagner en intensité. Malgré tout, la sphère d'énergie qu'il dirigeait paume tendue vers le sol ne cessait pas elle non plus de grandir : tout son corps était en sueur et ses muscles tendus souffraient le martyr. Heureusement que sa cuirasse était là pour le protéger, sinon il aurait probablement déjà plongé dans le royaume d'Hadès…

- Cesse tout mouvement Diomède ! A présent il ne te servira à plus rien de te mouvoir. Au moindre de tes gestes mon courant s'intensifiera encore jusqu'à devenir une tornade, alors laisse-toi prendre dans le courant et peut-être survivras-tu. - Pour qui me prends-tu ? Je ne suis pas un de ces lâches qui reculent devant la mort. D'ailleurs regarde ce que je fais de ta tempête, elle n'est rien de plus qu'une brise ralentissant mes mouvements.

En effet, Diomède lentement avançait sa main, faisant croître, encore et encore, toute l'énergie concentrée dans sa paume tendue vers le sol.

- Tant pis alors, hurla Shun les larmes aux yeux, tu m'y auras contraint ! Et pour sauver mon frère ainsi qu'Athéna, goûte à mon ultime arcane : par la tornade… - Crucifi… - … nébulaire ! - …xion !

Une véritable scène apocalyptique succéda à ces quelques mots. La tempête redoubla d'intensité et entoura le roi thracien, l'emportant dans de multiples directions, sous la pression de la tornade. Le vent le souleva du sol et l'emporta violemment dans les airs, le fracassant contre le sol, dans des gerbes de sang… Sa si précieuse cuirasse divine fut réduite en miettes. Quant à Andromède, ayant quitté son armure, il se vit transpercer par la croix qui, cette fois, ne vint pas se placer derrière lui pour le lier, mais sortit de terre transversalement, l'empalant dans le dos, grièvement blessé. Ainsi, sous l'effet cumulé de sa dépense d'énergie et cette soudaine blessure, il chute au sol, en arrière, juste aux pieds de Jabu, enfonçant par la même la croix dans sa chair. Du sang était visible à la commissure de ses lèvres…

Tout était fini : le calme succéda à la tempête, le vent retomba. Plus aucun bruit ne se fit entendre sur la plaine, si ce n'est celui de la cavale sacrée de Diomède qui s'approchait de son maître et lui poussait la tête avec son museau, dans l'espoir de le réveiller. Quelques minutes passèrent ainsi, dans un silence post-apocalyptique, ponctué par les hennissements espacés de la jument carnivore. Quand l'impossible se produisit : le roi se releva, lentement, péniblement, ensanglanté, des os brisés et des muscles déchirés, mais survivant. Ses yeux gris acier semblaient lancer des éclairs au Chevalier d'Andromède étendu plus loin au sol, juste sous la croix de son ami.

Une brise emportant quelques pétales de fleurs passa alors à côté du souverain qui sourit : il était vainqueur, il avait vaincu ses opposants ! A présent tous gisaient là devant ses yeux. Il était le plus puissant, le maître : il avait vaincu tour à tour deux Chevaliers d'Athéna. D'abord un Bronze Saint, peu glorieux, puis un Chevalier divin ! L'élite de l'élite ! Et même si sa cuirasse avait été détruite, il avait défait son adversaire. Son père serait fier de lui, il se voyait déjà élevé au rang de divinité, trônant aux côtés d'Arès. Quelle extase que celle de sortir vainqueur d'un âpre combat !

Lentement il se dirigea vers Shun, reconnaissant malgré tout qu'il s'était bien trompé sur un point : ce Chevalier était loin d'être une fillette, loin d'être un enfant de chœur. Il était bel et bien un guerrier, qu'il le veuille ou non, et un guerrier des plus puissants. Mais il était temps de mettre un terme à sa vie. Se dirigeant lentement vers le corps inanimé et sanglant gisant au sol, il concentra son cosmos dans sa main, prêt à frapper à la tête le Saint d'Athéna. Il approcha la sphère létale d'énergie rougeoyante à hauteur du visage de son plus coriace adversaire, se surprenant à penser qu'au fond il aurait bien aimé mieux connaître ce combattant, même s'il était un émissaire d'Athéna. Une légère odeur de brûlé s'échappait déjà de la chevelure verte répandue sur le sol, quand un souffle de voix retint l'attention du roi :

- Arrête-toi ! Nous n'avons pas fini notre combat ! furent les paroles énoncées par un être aux portes de la mort, agonisant, véritable plaie vivante.

Jabu en effet, car il était l'auteur de ces paroles, semblait être sous l'effet d'un faible sursaut de vie. Son étincelle vitale vacillante mais toujours présente, il se montrait prêt à prendre le relais du Chevalier d'Andromède. Diomède releva la tête pour lancer un regard noir au crucifié.

- Qu'aurais-je encore à craindre de toi ? Ce combattant à mes pieds est un million de fois plus puissant que toi et j'ai réussi à le défaire, alors que toi, en pleine forme, tu ne m'arrivais pas à la cheville. Regarde-toi agoniser, ce ne sont que les derniers sursauts d'un éternel damné. Ferme les yeux et laisse la mort t'emporter. - Si je me résignais à mourir, le combat de Shun n'aurait servi à rien, et surtout, je ne serai plus digne d'être Chevalier d'Athéna !

Sur ces mots le souverain barbare assista sans ciller à une scène qui lui plut au plus haut point, tant elle s'avérait intéressante et inopinée : l'envoyé du Sanctuaire intensifiait son aura violette au plus haut point, faisant fi de la douleur que lui infligeaient les clous qui s'enfonçaient progressivement dans sa chair, mais ne pouvant s'abstenir de pousser des hurlements. Cris de souffrance ? De colère ? De rage ? De révolte ? A moins que ce ne soit d'adieux ? Personne d'autre que lui ne saurait le dire. Pourtant sa force semblait sans limites, toujours croissante, grandissant de plus en plus, jusqu'à en effrayer la cavale qui s'éloigna vers les écuries royales. Diomède alors concentra son énergie tout autour de lui, comme une barrière de défense à cette puissance colossale que ce vulgaire Chevalier voyait soudainement sienne. Les pointes maintenant apparaissaient à travers les membres liés de Jabu, signe que les clous avaient perforé de part en part sa chair jusque là vierge de tout combat mortel. Son aura se déployait encore et encore, une licorne étincelante dressée dans son ciel scintillant de milliers d'éclats améthyste.

- Co… comment ?!

Le roi de Thrace parut soudain en proie à un doute affreux et, comme pour empêcher l'impossible de se produire, lança à nouveau son cosmos, main tendue en avant, contre le jeune homme. Celui-ci paraissait inanimé, à l'exception de son aura qui se déployait avec force et vigueur. Malheureusement pour lui, sa puissance fut endiguée à quelques centimètres du Chevalier de Bronze, absorbée par la corne d'or de la licorne. Les yeux grands écarquillés, cette fois c'était lui qui semblait impuissant.

Je suis désolé mes amis, j'ai failli à ma tâche, il ne me reste plus qu'à me sacrifier. Je ne sens déjà plus mon corps tant il n'en reste plus que plaie béante et indicible douleur. Sans mon armure je n'ai plus aucune chance, ce guerrier est fils de dieu ! Ö Milo ! Tes cours ne furent pas vains : sans toi je serais déjà mort face à Biste, guerrier de l'Attelage. Maintenant je n'ai d'autre choix que de disparaître, laissant s'échapper mon cosmos hors de moi sans plus aucune limite, atteignant ainsi l'ultime cosmos par la voie de la mort. Car seul mon trépas me permettra de venir à bout de ce guerrier : nous traverserons l'Achéron ensemble, foi de Chevalier, pour qu'Athéna puisse enfin revenir du Sommeil des dieux.

Le crucifix sur lequel il était fixé se détruisit soudain, laissant Jabu choir au sol, s'écroulant dans son propre sang. Mais le courant cosmique émanant de son être et imprégnant l'atmosphère n'en devient pas moins omniprésent, et, tel un cadavre surgissant de sa tombe, il se releva, paupières closes, devant son adversaire soufflé par une telle vison, comme hypnotisé par ce miracle.

J'ai passé ces derniers mois à affiner mes pouvoirs, à en découvrir de nouveaux. J'ai toujours voulu servir Saori, et ce, avant même que je sache qu'elle était la réincarnation d'Athéna. A présent je vais pouvoir honorer sa réputation et enfin montrer que je ne suis pas un Chevalier raté. Que ma toute puissance, l'ultime cosmos, me permette de terrasser mon ennemi !

Diomède tenta de se reprendre et se concentra pour contrer l'impétueux Saint, canalisant une sphère d'énergie pure dans sa main, trois cavales se dessinant alors dans son cosmos : il semblait même qu'on pouvait les entendre hennir.

A cet instant l'esprit de Jabu était vide, plus d'états d'âme, plus de sentiments, plus de douleur, plus de rêves ni d'espoir : juste la concentration, dernier instant entre vie et trépas. Il ouvrit les yeux, même si le sang s'échappant de son crâne l'empêchait de discerner convenablement son adversaire, et levant son bras vers le haut, leva par la même son cosmos en un tourbillon violacé : la licorne se cambra alors violemment.

L'ultime dénouement de cette épreuve allait enfin avoir lieu : pureté contre violence, licorne contre cavales, Chevalier d'Athéna contre Berserker d'Arès, ennemis de toujours.

Le supplicié murmura alors des mots que son adversaire ne put comprendre, ce dernier en prononçant d'autres bien plus distinctement :

- Parce que j'ai enfin accepté mon destin de Chevalier. Adieu Saori, Abdéros, et mes frères… - Crucifixion !

Et alors que le cosmos de Diomède pénétrait la terre et que le sol derrière le Saint de la Licorne se soulevait en une croix mortuaire, d'ultimes paroles sortirent des lèvres de celui sans plus aucune armure :

- Unicorn Thousand Pïcks !

En hommage à l'aiguille écarlate de Milo, l'être qui a su révéler tout le potentiel enfoui en moi…

La licorne spectrale sembla alors se démultiplier et, corne en avant, fonça sur Diomède concentré sur sa technique de Crucifixion. Les cavales furent alors littéralement déchiquetées par la licorne virginale. Des centaines de pics arrivèrent sur le Guerrier des Supplices qui n'eut que le temps de placer ses mains devant son visage. Il se sentit traversé de toutes parts par la corne démultipliée de l'équidé mythique, comme en répartie à la torture de la croix maléfique, ayant jadis transpercé le corps du Saint. Le roi fut projeté à plusieurs dizaines de mètres en arrière, des gerbes de sang accompagnant son envol. Jabu quant à lui gisait sur une nouvelle croix, la tête penchée en avant, inanimé, des gouttes de sang élargissant la mare écarlate sous ses pieds…

Ainsi cette épreuve définitivement prit fin, Jabu, aidé en cela par le valeureux Chevalier d'Andromède, libéra le peuple de Thrace de son infâme souverain, le roi Diomède, épargnant ainsi à bien des âmes le supplice de se faire dévorer par des cavales anthropophages, rendant également justice à toutes les âmes damnées du fils d'Arès, leur offrant un éternel repos.

Malgré tout, le destin peut parfois s'avérer généreux quand la cause est juste : quelques minutes après la fin des combats arrivèrent certains habitants des environs, ayant perçus l'énormité du cataclysme s'étant déroulé en ces lieux maudits. Abdéros aussi reparut, ayant attaché les juments prêt du lieu où il avait rencontré Jabu, comme prévu. Alerté par l'explosion successive de trois cosmos, il ne put se résoudre à rester en arrière, comme un lâche, fuyant son destin qui n'était autre que d'épauler les Chevaliers d'Athéna. Devant ses yeux, l'horreur avait pris forme : son ami crucifié sur une croix noire d'ébène, son jeune frère le dos perclus d'une autre de ces mortelles potences.