Paradise Chapter — Partie 52

Inquiet mais faiblement étonné, Ikki constata que pour la première fois, Canon ne tutoyait pas son interlocuteur. Il se demanda ce que signifiait exactement « raccourcit la vie », et comment ce principe pouvait bien s'appliquer à lui et à son emblème légendaire. Shun regarda son frère, alors que Hyoga laissa ses yeux dériver vers le contrebas, absent et triste à la fois. Absolument pas concerné, Hypnos se moquait bien de ces révélations. Saori quant à elle, regardait ses Chevaliers sans mot dire, songeant à leur terrible destinée : à chaque fois qu'ils la contrariaient, elle revenait toujours vers eux pour les inquiéter.

• Faire appel au stade supérieur au septième sens raccourcit la vie... de beaucoup ? demanda le Dragon.

• Ne le sentez-vous pas ? demanda le Gardien aux yeux écarlates.

• Si... Peut-être, avoua Shiryu.

• Le temps ne passe pas à la même vitesse dans le Réseau qu'à l'extérieur, afin qu'il soit vide à chaque nouvelle apparition de la Tour de Babel. Ici, dans ce Cimetière éternel, il n'a pas cours du tout. Mais en dehors, lorsque vous retournerez dans votre monde, si vous y arrivez...

• Peu importe, déclara Ikki. Nous risquons de mourir à chaque minute, de toute manière. Cela ne change pas grand chose.

• Pour le moment, non, Chevalier. Mais si tu sors d'ici vivant, que tu retournes vivre avec ta bien-aimée ou dans ta dimension natale, tes heures seront comptées.

• Comptées comment ?

• Si vous arrêtez d'utiliser le stade supérieur, vous atteindrez peut-être trente ans. Moins si vous continuez.

• Une dizaine d'années seulement ? demanda Hyoga. Je vois.

Ikki sembla méditer longuement ces quelques phrases. Souhaiterait-il rentrer avec son frère, ou se battrait-il pour trouver un moyen de repartir vers Esméralda ? Cette question le perturba d'autant plus qu'il ne se l'était pas posée une seule fois depuis son retour dans le Réseau Céleste...

• Très bien, coupa court Canon. Y a-t-il encore des nouvelles de ce type, ou pouvons-nous franchir cette Sphère ?

• Je vous ai demandé... d'attendre, déclara calmement l'Esprit en faisant scintiller son regard.

• Très bien... se calma immédiatement le Chevalier.

• Vous avez chacun droit à une question. J'y répondrai de manière absolue, ne connaissant ni le mensonge, ni la tromperie. Vous ne pouvez pas poser une question dont la réponse serait subjective. Vous ne pouvez pas poser une question qui vous concerne uniquement. Vous ne pouvez pas poser une question qui ne concerne pas le Réseau. Je vous répondrai en arrêtant ma réponse où bon me semblera. Vous ne pouvez pas poser d'autre question. M'avez-vous bien compris ?

• Oui, répondit Hypnos. Je connais cette légende... Dans l'Antiquité, on parlait de l'existence d'un Esprit, une sorte de Génie (1), qui apparaissait aux héros en difficulté ou ayant perdu la foi, afin de les éclairer avec la lumière de la vérité... C'est à partir de ce Génie que le folklore traditionnel a créé le mythe de la lampe. Les questions se seraient transformées en voeux dans la tradition populaire... Jamais je n'aurais pensé qu'il existait réellement.

• Cette histoire est aussi vieille que moi, en effet, confirma le Gardien. Le Sagittaire n'est pas qu'un protecteur ou un gardien. C'est aussi un guide.

Aucun Chevalier n'osa prendre la parole et Hypnos non plus. Arrogant comme il l'était, Hyoga s'était attendu à ce qu'il tente de briller ou de se « mesurer » à l'Esprit du Sagittaire, mais il n'en fit rien. Le respect, la peur presque, démontré par Canon en laissait présager long sur le niveau du Gardien. Il était tout de même la somme incarnée de tous les porteurs de l'Armure d'Or du Sagittaire. L'Esprit se leva lentement et dégagea un cosmos doré. Son Armure explosa dans un déluge d'énergie bien connu, pour former un arc de métal céleste. Toutes les pièces articulées s'imbriquaient les unes dans les autres à la perfection.

Très courbe, l'arc fantastique irradiait de puissance. La chaîne à bout circulaire se rigidifia pour former la corde et celle à bout biseauté pour donner une longue flèche argentée. Le casque finissait l'autre extrémité de la flèche. L'arc se tenait debout sur le sol, en appui sur un socle créé par les deux épaulières de l'Armure. Les ailettes des chevilles figuraient sur le haut de l'arme et le symbole de la ceinture du Gardien trônait sur le centre de la poignée. Des centaines de petites fées dansaient autour de l'arme merveilleuse. « C'est l'Armure entière qui est son arc contrairement à celle d'Aioros... Incroyable... », songea Canon. L'Esprit, habillé à la manière qu'Aioros affectionnait particulièrement, mais dans des tons plus sombres, empoigna son arme céleste.

• Princesse, je vous écoute, déclara-t-il.

• Seiya doit... peut-il réellement être ramené à la vie ? se corrigea Saori.

• Oui, il peut être ramené et ressuscité.

Visiblement satisfaite et heureuse, Saori s'écarta sur le côté.

• Hypnos, je vous écoute.

• Quels sont les points faibles de Zéphyre, le Maître des Vents de la Plaine d'Hersilie ?

• Il ne possède aucune attaque. Toutes ses techniques sont défensives et virtuellement infranchissables, même pour un dieu. Il agit en tant que support aux attaques de ses trois compagnons.

Un sourire lisible sur son visage, Hypnos ne bougea pas.

• Andromède, je vous écoute.

• Si... Si Deimos venait à périr... Comment pourrais-je aider mon frère... à retourner auprès d'Esméralda afin... qu'il soit heureux ?

• Shun... murmura Ikki, des larmes dans les yeux.

• Forte de sa capacité à mimer toutes les techniques, Altéa d'Oligol serait la dernière personne du Réseau Céleste à pouvoir ramener le Phénix dans la dimension en question.

Souriant tristement, Shun baissa les yeux et fit quelques pas en arrière.

• Hyoga, je vous écoute.

• Je suis le seul à l'avoir rencontré et à avoir senti son cosmos... Je me demandais... Baal de Syracuse était-il un Chevalier d'Or ?

• Oui. Notre Prince était le premier Chevalier d'Or de l'Histoire. Il fut le premier à revêtir l'Armure d'Or du Lion.

Aussi étonné que ses amis, Hyoga rejoignit Shun.

• Ikki, je vous écoute.

• Si nous faisons le choix de ramener le Chevalier de Pégase, le cycle de l'Histoire sera-t-il bel et bien interrompu, empêchant par là tout retour d'Hadès ?

• Oui. Sur ce point, Hypnos ne vous a pas menti. Théoriquement, ressusciter Seiya vous libérerait de votre funeste destin, ainsi que les générations futures.

« Sur ce point... », nota Ikki en s'écartant.

• Chevalier d'Or des Gémeaux, je vous écoute.

• Je pense avoir une idée de vos facultés, alors je vais formuler ma question de cette manière : la personne à laquelle je pense en ce moment est-elle bien notre réel ennemi ?

• Oui, elle est bien votre ennemi. Vous aurez à l'affronter au terme de votre parcours.

Satisfait de cette réponse, mais visiblement très inquiet, Canon rejoignit sa Princesse, évitant de regarder Hypnos.

• Altéa d'Oligol, je vous écoute.

• Je ne m'attendais pas à avoir droit à une question à mon tour. Soit. Je pourrais le décider de moi-même, mais je désire faire les choses selon le protocole. M'autoriserez-vous, en tant que Gardien de ce savoir, à expliquer en temps voulu à ces Chevaliers la vraie raison de l'invention de l'Athéna Exclamation ?

• Oui, je vous y autorise.

• Merci.

Pendant que Saori et ses compagnons étaient perdus dans toutes les nouvelles questions suscitées par ces étranges réponses, l'Esprit du Sagittaire banda son arc céleste dans un cosmos doré virant par endroits au rouge vif. Il pointa sa terrible flèche vers la lune rousse, ferma les yeux, puis décocha un incroyable rayon lumineux qui disparut dans le firmament. Instantanément, la flèche réapparut dans son encoche, faisant tomber de la poussière d'étoiles sur les doigts du Gardien. Petit à petit, le ciel nocturne arrêta de tourner et se figea sur place. Shiryu, toujours aussi respectueux et sage, n'osa pas demander pourquoi il avait été le seul à ne pas pouvoir poser de question. Il devait y avoir une raison, qu'il apprendrait certainement plus tard. Il laissa ses yeux se perdre dans le lointain. Au-dessus de la Plaine d'Hersilie, on pouvait très clairement observer la constellation du Sagittaire. Un pont de lumière se forma depuis le manteau neigeux qui recouvrait la terrasse du Cimetière des Arbres du Temps. Comme un arc-en-ciel, le petit pont descendait à perte de vue vers le bas de la triste montagne. Lorsque Canon posa un pied sur le chemin de lumière, l'Esprit du Sagittaire, tel un Génie de légende, avait déjà disparu.

Note de l'auteur :

(1) Le Génie a déjà été défini lorsque nous parlions d'Hypnos au début du Paradise Chapter©. Cette référence s'apparente ici à la figure du Génie en tant que personnage de la mythologie. Le Génie était un serpent, animal spécifique du monde souterrain, qui symbolisait chez les Romains la force spirituelle et vivante des hommes, des empereurs et des dieux. Tout être vivant est accompagné de son Génie, divinité individuelle qui le suit depuis sa naissance jusqu'à la fin de sa vie, protège tous ses actes et bénit en particulier les phénomènes de régénération et de la mort. Cet aspect collait parfaitement avec l'Esprit du Sagittaire, qui protège les Chevaliers d'Athéna. L'idée de la régénération m'a parue intéressante : c'est pourquoi j'ai conféré à la pluie de cosmos les pouvoirs de Mû.

Paradise Chapter

• Notos est mort ! Jamais plus il ne reviendra ! Et tu voudrais que je reste tranquillement assis là ? Tu es devenu complètement fou, Borée (1) !

• Euros, calme-toi. Je n'ai jamais dit qu'il ne fallait rien faire. Nous défendrons la Plaine d'Hersilie jusqu'à notre dernier souffle. Je te conseille simplement de réfléchir avant d'agir.

• C'est vrai, je suis si imprévisible ! Je suis si malade ! aboya Euros, les yeux injectés de sang.

• Je n'ai jamais dit que tu étais malade, mais ne pas écouter mes conseils ou ceux de Zéphyre (2) reviendrait à signer ton arrêt de mort.

• Et pourquoi cela ? C'est vrai, vous êtes si intelligents... Cela nous a bien aidés lorsque Notos a hurlé à la mort ! Tu n'étais pas dans la Sphère Lunaire ! J'y étais, moi ! poursuivit le Vent divin en hurlant de plus en plus fort.

• Oui, tu y étais... Tu as vu avec quelle déconcertante facilité Altéa d'Oligol a réduit notre frère en poussière. Elle s'est baignée au milieu des flammes de son attaque comme si elles n'étaient rien. Elle a tué Notos sans aucun effort, effaçant toute trace de son existence et même de son Armure, pourtant forgée par Héphaïstos lui-même.

• Je le sais très bien, espèce d'imbécile ! J'ai tout vu ! hurla Euros.

• Si tu n'étais pas mon frère, je te tuerais pour le ton sur lequel tu viens de me répondre... déclara Borée les yeux fermés.

• Ex... Excuse-moi... Je ne voulais pas...

• Tu ne te battras pas avec elle. Tu l'éviteras. Tu tueras qui tu veux, puisque tu ne peux t'en empêcher, mais tu ne toucheras pas à Altéa d'Oligol. Aucun d'entre nous ne le peut. Ce serait courir au suicide et notre Maître a besoin de nous.

• Alors... Alors je tuerai tous les autres ! Je tuerai tous ses nouveaux amis, jusqu'au dernier, pour qu'il ne lui reste plus personne à protéger. Je me laverai dans leur sang ! pleura presque de colère Euros.

• C'est une meilleure idée, en effet. Nous attaquerons les anciens Chevaliers de Bronze en priorité. Il faudra éviter Hypnos et les Gémeaux, tout comme le Titan. Hypnos n'essaiera même pas de se battre contre nous, à mon avis. Ce n'est pas après nous qu'il en a. Il ne sera pas un problème pour toi, ni pour moi.

• Il reste tout de même Canon et ce traître de Deimos.

• Deimos n'est pas un traître. Si tu te souvenais de l'époque où notre vie avait encore un sens, où nous étions libres et heureux, où nous servions les hommes, tu penserais différemment.

• Les hommes sont tous des chiens ! Ils doivent tous mourir, comme ces Chevaliers de malheur ! Tu as perdu l'esprit, mon frère !

• Oui, bien entendu, où avais-je la tête... ironisa Borée, un triste sourire sur les lèvres.

Contrairement à celle d'Euros qui était à dominante verte, l'Armure de Borée était bleue comme une mer claire et limpide. A chaque endroit où celle de Volturnus arborait des feuilles taillées dans un métal céleste vert émeraude, l'Armure du Vent du Nord présentait des motifs aquatiques et des gouttes d'eau finement ciselées. Les cheveux du troisième Vent étaient d'un bleu plus clair que celui de son Armure de Septentrio. Lisses, ils descendaient jusqu'au milieu de ses jambes. Ses pupilles étaient du même bleu ciel et la forme de son visage rappelait celle d'Arès, le dieu de la Guerre. Bien qu'étant aussi minimaliste que celle de son frère, l'Armure de Borée ne laissait aucune partie du corps de son porteur nue. Il regarda fixement le Vent du Sud-Ouest.

Depuis leur alliance maudite avec Éris de la Discorde, son frère n'était plus le même. Sa soif de sang envers des êtres humains, qui n'avaient jamais rien fait d'autre que le louer, ne l'avait plus quitté depuis des centaines d'années. Il ne se souvenait même plus pourquoi il ressentait autant de haine envers la race humaine, dont il provenait pourtant, tout comme ses trois frères. La seule chose qu'il savait encore, c'était comment détruire de maigres récoltes, retourner des champs entiers, raser d'innocents villages... Borée l'avait vu couler tant de navires de pêcheurs au large de leur lieu de naissance, qu'il en avait perdu le compte. Son frère était malade et il ne pouvait rien faire pour lui. Le Vent du Nord avait tout tenté pour ramener un peu de joie dans la vie de son frère malade, pour le libérer de sa démence, pour le rendre à nouveau heureux. Au fur et à mesure des années, un éclat de bonté avait commencé à réapparaître dans le regard d'Euros, pour la plus grande joie de son frère protecteur. Mais c'était avant aujourd'hui. C'était avant la mort de Notos. Maintenant, Borée ne réussirait jamais plus à sauver son frère.