Paradise Chapter — Partie 53

Le Vent divin du Nord était celui des quatre sur lequel le pacte passé avec Éris avait eu le moins d'effets. Il y avait gagné en puissance, mais son esprit n'en avait presque pas été affecté. Il avait eu des comportements et des penchants meurtriers durant quelques dizaines d'années, mais avait vite réussi à contrebalancer l'influence de la misérable déesse. Il avait eu par contre tout loisir de voir son frère dériver vers la violence et la haine, puis vers la rage de l'homme malade, en tant que dernière expression d'un pouvoir qu'Euros ne savait plus contrôler. Il avait commencé par transformer une pluie d'avertissement en orage funeste, par mégarde et par manque de maîtrise de ses nouveaux pouvoirs. Puis il y avait pris goût. Les pluies se sont toutes transformées en averses, les averses en orages, les orages en tempêtes, jusqu'au stade cataclysmique où Borée ou Zéphyre eux-mêmes avaient à intervenir pour éviter un massacre. Borée, lui, faisait toujours ce qu'on lui demandait, mais en essayant de minimiser les pertes. Fort d'une grande sagesse et d'une érudition sans pareil, il haïssait la violence et avait souvent subi les foudres de Zéphyre pour s'être opposé à un ordre d'Éris. La deuxième chance accordée par Baal de Syracuse était inespérée, et Borée regrettait chaque jour que son frère ne puisse s'en rendre compte.

• Ils arrivent... déclara Borée.

• Oui. Je les sens aussi... pleura Euros de bonheur.

• Ne te réjouis pas si vite. Ce ne sera pas facile. Ce n'est jamais facile... répondit-il, plein de tristesse devant l'expression démente de son frère.

• Bien sûr que si ! Ce sera très facile et très rapide. Protégés par notre frère, nous ne craignons rien ! Ils ne sortiront jamais d'ici vivants.

• Oui, tu as certainement raison.

« Zéphyre, ils sont là. », dit mentalement Borée à l'intention de son autre frère. « J'arrive. », lui répondit le Vent d'Ouest. Avec les vertus protectrices incroyables de l'Armure de Favonius que portait Zéphyre, Euros et Borée ne craignaient virtuellement aucune attaque. Pourtant, au fond de lui, repensant aux dernières lignes d'un écrit de Virgile qu'il aimait tant, Borée sentit que c'étaient eux qui ne sortiraient jamais d'ici vivants...

Canon fut le premier à poser le pied de son Armure Divine sur le sol de la Plaine d'Hersilie. Il se retourna et vit ses camarades descendre l'étroit chemin de lumière, brillant comme un arc-en-ciel. Ils avançaient tous en file indienne, menés par Saori dont le masque d'Or était éclairé par la lune rousse. La constellation du Sagittaire brillait tellement au-dessus de la tête du Chevalier des Gémeaux qu'on ne voyait presque qu'elle. Canon promena ses yeux sur l'étendue de la Plaine, les arrêtant tantôt sur une colonne éventrée de marbre indien, tantôt sur les restes d'un vieux temple bouddhiste dont l'Or des toits brillait comme un soleil. L'herbe sur le sol était fraîche et sa surface était régulière, enrichie par endroits de massifs naturels de fleurs inconnues aux senteurs exotiques. Certains arbres fruitiers nains poussaient sur la bordure d'un début de sentier, avec une étrange variété d'iris. « La végétation est si parfaite... Est-il possible que toutes ces plantes poussent grâce à la lumière de la lune ? », se demanda Canon, avant de sentir un faible courant d'air glacial lui caresser le dos.

• Vous comprendrez que je ne vous souhaite pas la bienvenue, Chevaliers, déclara une voix portée par le vent.

• Zéphyre... jubila Hypnos.

• C'est exact, dieu du Sommeil. Je suis Zéphyre de Favonius, Vent divin de l'Ouest. Je suis le gardien de cette Plaine magique.

• Magique ? demanda Shiryu.

Zéphyre apparut en haut d'une petite colline toute proche, caché dans l'ombre d'un arbuste pleureur. On ne voyait que très peu de ses traits, mais il semblait porter exactement la même Armure bicolore que ses frères. Il fit un pas dans la lumière. Toujours forgée d'un métal céleste presque blanc, nacré, l'Armure de Favonius était d'un jaune doré, rappelant les rayons de soleil finement ciselés sur ses épaules, son torse, ses avant-bras, sa taille et ses jambières. Zéphyre portait une longue jupe de lin blanc, presque identique à celle d'Euros. Ses cheveux étaient longs et blonds, coupés au milieu du dos. Les yeux du Vent d'Ouest étaient comme pour ses frères, de la même couleur que son Armure et que ses cheveux. Son visage était presque celui d'une femme. Il arborait un sourire désabusé dans la pâle clarté de la lune.

• Oui, Dragon. Magique. Sur cette Plaine se trouvent des restes de toutes les mythologies entretenues par la main de l'homme, depuis la nuit des temps : quelques marches d'une pyramide égyptienne à l'orée d'un bosquet, plusieurs colonnes d'un vieux tombeau germanique devant la chute d'eau du Palais de Cristal, des statues de divinités lituaniennes au pied de la montagne dont vous arrivez...

• Il existe donc une représentation, un fragment de toutes les mythologies du monde dans cette Plaine ? demanda Hyoga.

• Exactement, Chevalier du Cygne, répondit le Vent divin en regardant le dieu du Sommeil.

• Zéphyre... enragea ce dernier.

• Hypnos ! Tu ne dois pas être très heureux de me retrouver. J'en suis navré.

• Au contraire. Bien au contraire... sourit le dieu au Surplis. C'est même un grand plaisir.

• Ah oui ?

• Oui... Celui de pouvoir enfin séparer ta tête de ton corps... déclara-t-il avec un regard absent et une voix qui n'était pas la sienne.

• Oh... Je suis impatient de voir... commença à répondre Zéphyre.

Hypnos disparut pour réapparaître au-dessus du Vent d'Ouest, à l'horizontale du sol, bras et jambes écartés, formant comme un X. Les yeux de Saori et de ses Chevaliers n'avaient pas encore perçu qu'Hypnos avait bougé, bien au-delà de la vitesse de la lumière. Son visage défiguré par les cicatrices souriait au-dessus de Zéphyre, qui n'avait pas encore eu le temps de bouger. Il vit le Vent divin commencer à tourner la tête, avec une lenteur affligeante. Son Surplis vomissait un cosmos noir, épais, alors que son bras droit se chargeait d'une énergie tantôt écarlate, tantôt pourpre. L'énergie affluait toujours, alors que le temps était presque suspendu. Hypnos était un excellent stratège. Il connaissait les règles du monde et celles de la physique. Il savait ne pas pouvoir suspendre le temps dans un endroit où il était déjà arrêté, alors il s'était contenté de l'accélérer, mais seulement pour lui. Quand Zéphyre finit de tourner la tête et capta le regard de l'horrible visage du dieu du Sommeil, son expression de terreur excita Hypnos encore plus. Son bras droit baignait dans un halo s'étendant du rouge au violet, encerclé par une spirale de volutes noires.

• L'Assassin de l'Ombre !!! hurla Hypnos comme une sentence de mort.

Canon n'eut pas le temps de se cacher derrière ses avant-bras, ni Saori et ses autres Chevaliers. Hyoga et Shiryu furent les premiers à être balayés par le souffle de l'explosion. Quand ces derniers s'enfoncèrent de plusieurs dizaines de centimètres dans la roche dure de la montagne, les pieds de Shun et de son frère étaient en train de quitter le sol à leur tour, en même temps que ceux de Saori. Ikki atténua l'impact avec son épaule afin de préserver sa jambe fragilisée, mais le jeune Andromède n'eut pas le réflexe de faire quoi que ce soit. Ikki le regarda éventrer la surface de roche noire... puis retrouver immédiatement son équilibre et faire quelques pas en avant, captivé par le combat. « C'est impossible... Shun aurait vu ce qui vient de se passer ? Je ne sens plus mon épaule et lui... n'aurait rien senti ? Cela n'a pas de sens : il n'a pourtant pas eu le temps de se protéger ! Ou alors... Il a estimé le choc tellement négligeable... qu'il n'a même pas pris la peine de bouger ? », se demanda Ikki, abasourdi. Shun semblait passionné par ce qui se passait, un sourire adulte sur son visage, un sourire que son frère ne lui connaissait pas.

Zéphyre ne savait pas ce qu'était la douleur. Il n'avait jamais été touché en combat, et ne connaissait que des techniques défensives utilisables sur lui-même, ou afin de soutenir ses alliés. Jamais il n'avait été frappé au visage, au ventre ou ailleurs. Il ne connaissait pas la brûlure d'une plaie ouverte, n'avait jamais goûté le sang, ni ressenti le froid qui s'empare d'un combattant lorsqu'il va perdre connaissance. Quand l'attaque d'Hypnos le percuta de plein fouet, alors qu'il n'avait eu le temps de ne dresser aucune protection, il ne comprit donc pas ce qu'il ressentait. Il eut seulement mal. Très mal. Mal à un point tel qu'il crut qu'il avait perdu un membre, que son corps avait été déchiré. La colonne d'énergie envoyée par le poing d'Hypnos le percuta au niveau du thorax. Le Vent divin eut la sensation qu'on lui arrachait les poumons et faillit perdre connaissance. Allongé au fond du cratère creusé par la puissance du dieu du Sommeil, Zéphyre aurait voulu tousser, ou cracher, mais il ne pouvait plus respirer. Quand son souffle revint petit à petit, accompagné de brûlures horribles, il trouva la force de se tourner sur le côté et de vomir du sang, augmentant encore la douleur qui le mettait au supplice. Effrayé, terrorisé, sali, Zéphyre regarda Hypnos se pencher au-dessus de lui et l'attraper par la gorge, pétrifié. Les yeux morts du dieu se plongèrent dans ceux de sa victime et Hypnos éclata de rire.

• Qu'est-ce... qui s'est passé ? demanda Canon.

• Je n'ai rien vu venir non plus, constata amèrement Hyoga.

• Princesse ! Princesse ! aboya Shiryu en essayant de réveiller sa déesse.

• Elle a perdu connaissance, constata Shun. Ce n'est rien, elle n'a subi aucune blessure sérieuse.

• Shun... murmura Hyoga.

• Je n'ai jamais vu quelqu'un porter un coup d'une telle violence, poursuivit le jeune Andromède.

• Tu as vu ce qui s'est passé ? demanda Canon, incrédule.

• Oui.

Le rire d'Hypnos parvint jusqu'aux oreilles du Chevalier d'Or et de ses compagnons, puis le bruit d'un fracas effroyable. Le dieu du Sommeil fut éjecté du cratère avec une violence impossible et s'immobilisa en plein vol, le regard plein de colère. « Il a la même expression que Fo possédé par son Armure », constata Hyoga. Ce ne fut pas Zéphyre qui sortit du cratère en fixant le dieu au Surplis, mais Borée de Septentrio. Les deux hommes se fixèrent longuement, puis Hypnos se posa. Euros sortit à son tour, soutenant son frère. L'Armure et les vêtements de lin de Zéphyre étaient tâchés de sang. Le Vent d'Ouest n'arrivait presque plus à respirer et ses yeux étaient fermés. Il était impossible de déterminer lequel des quatre hommes avait le visage le plus déformé par la haine, mais Shiryu nota que celui d'Euros était celui d'un fou, dépossédé de toute humanité. Ikki resta bloqué sur le regard vitreux d'Hypnos et sur les cicatrices qui lacéraient son visage. « Voilà donc... sa véritable apparence... », constata le Phénix, impressionné.

• Je suis pressé de voir comment votre chien de frère va vous protéger, maintenant que des échardes de ses côtes ont crevé ses deux poumons, s'amusa le dieu du Sommeil.

• Comment... Comment as-tu réussi à frapper notre frère ! s'exclama Borée.

• Je pourrais te l'expliquer. Je pourrais aussi te dire comment je vais vous tuer, tous les trois, laissant vos cadavres pourrir sur cette Plaine que vous chérissez tant. Je pourrais te dire exactement de quelle manière tu vas mourir, Borée, mais je n'en ferai rien. Tu vas le découvrir par toi-même...

• Euros, emmène notre frère à l'abri, je vais m'occuper d'Hypnos.

• Jamais ! Je vais...

• TAIS-TOI ! hurla Borée. Emmène-le à l'écart ! Maintenant. Sans lui, nous sommes tous morts.

• Mais je...

Lorsque les yeux de Borée rencontrèrent ceux de son jeune frère, malgré tout la démence de celui-ci, Euros comprit qu'il fallait mieux qu'il s'exécute. Serrant les dents de rage, il emporta le corps de son frère en dehors du cratère d'impact, avant d'être stoppé par Hyoga. Des flocons de neige commencèrent à tomber sur la Plaine et un froid intense envahit l'arène.

• Je suis désolé, Euros, mais je ne peux pas te laisser passer.

• Le Cygne ! se mit à rire Euros, des larmes de folie dans la gorge. Je vais te tuer... JE VAIS TOUS VOUS TUER !!!

Euros éjecta le corps de Zéphyre comme s'il n'était rien, l'envoyant rouler dans la fine couche de neige qui commençait à recouvrir l'herbe verte. Zéphyre s'allongea sur le dos, retrouvant son souffle, et écarta les bras en grimaçant. Quand il réussit à entrouvrir les yeux, Euros s'était déjà jeté sur le Cygne Céleste. Les cheveux verts du Vent du Sud-Ouest flottaient dans l'air constellé de flocons blancs. Un cosmos vert émeraude, comme son Armure de Volturnus, explosa autour de lui jusqu'à en aveugler Hyoga. Les larmes de démence qu'il avait laissées dans son sillage s'évaporèrent toutes instantanément quand il posa ses deux poings sur son torse, chargeant ainsi une dangereuse énergie verte. « Il aurait mieux fallu que je me batte contre Borée qui doit comme moi maîtriser le froid. Celui-ci me déteste personnellement et est complètement fou ! », songea Hyoga en regardant Euros armer son bras gauche. En suspension dans l'air, Euros plongeait vers le Cygne pour prendre sa vie. Ses jambes se mirent à leur tour à se charger de l'étrange énergie. Hyoga prépara son bouclier et laissa exploser son septième sens.

Debout sous un arbre fossile, à l'endroit où l'Esprit du Sagittaire avait disparu, Altéa regarda avec attention et inquiétude le combat du Cygne. « Ne te laisse pas mourir, Chevalier », songea-t-elle en regardant la Plaine en contrebas.

• La Danse de Volturnus ! s'écria Euros.