Paradise Chapter — Partie 51

• Je sais que tu souffres, Chevalier. Je sais ce que tu viens de traverser à nouveau sur l'Île de la Mort.

• Non, tu ne sais pas ! Je...

• Si, je le sais parfaitement. Puisque tu m'obliges à en parler maintenant et à nous faire perdre du temps, alors soit. Tu as le coeur déchiré. Tu ne sais plus si tu es heureux d'avoir pu sauver Esméralda et d'avoir connu quelques mois de réel bonheur, ou haineux et résigné d'avoir vu le petit Seiya tomber sous tes yeux.

• Esméralda ? Seiya ? Je ne comprends plus... murmura Shiryu.

• Tu accuses Hyoga d'être un traître alors que toi aussi, tu as songé sérieusement à ne plus jamais revenir avec tes amis et à abandonner ton frère. Hyoga y a réfléchi quelques heures et toi des mois entiers. Au bout du compte, le Cygne Céleste a choisi de revenir aider ses amis. Quant à toi, tu avais choisi de ne plus les revoir et accepté l'idée d'abandonner ton frère, car tu avais retrouvé ton Amour de toujours... Je ne pense pas que Hyoga soit un traître... Qu'en dis-tu, Chevalier ?

• Non... Non ! Cela ne s'est pas passé comme ça ! Je n'ai jamais abandonné mon frère ni l'idée de revoir mes amis ! Je n'avais pas décidé... n'est-ce pas ?

Le regard d'Ikki était chargé de larmes, ce qui n'arrivait pas communément. Il ne savait plus, ne comprenait plus, et sentait que son crâne allait éclater. Il porta ses deux mains à sa tête et son regard devint flou. La douleur était insupportable, mais ce n'était rien à côté de l'envie de fermer les yeux et de ne jamais plus se réveiller. Hypnos songea un moment à resserrer son étreinte sur le jeune homme à la cicatrice, mais décida que c'était trop risqué. Si Altéa ou Canon s'apercevaient qu'il agissait psychologiquement sur le Phénix depuis un moment, un affrontement éclaterait maintenant et le dieu n'aurait aucune chance de survie. Il était peut-être déjà trop tard, à en juger par l'attitude d'Altéa. Avait-elle compris ? Accablait-elle le Phénix de remords afin de briser le charme ? « Plus tard, Phénix... Tu ne perds rien pour attendre. Je vais en revenir un moment au Cygne, puis je m'occuperai définitivement de toi... », songea Hypnos avec rage.

Altéa relâcha son étreinte immédiatement, sans un regard pour le dieu du Sommeil. Hypnos pouvait voir ce que les autres ne soupçonnaient même pas. Sur le dos du Phénix, une trace de main noire, comme la brûlure imposée à Bélisiandre sur son torse, recouvrait son omoplate gauche. Juste avant de remettre en place l'épaule déboîtée de Canon des Gémeaux, il avait posé sa marque sur le Phénix, la maquillant en signe d'amitié. Bien avant cela, inquiété par la puissance du Cygne et sa communion avec son Armure, il avait fait la même chose dans la demeure de Fo de Tirynthe, en passant à côté du jeune Chevalier aux cheveux blonds. « Stupides... Ils sont tous stupides... Personne ne se demande pourquoi le Cygne qui a réussi à geler mon Surplis d'une seule main et qui était aussi véhément, comme parti en Croisade, s'est arrêté en chemin et ressemble dorénavant à un enfant. Aucun d'entre eux n'est surpris du fait qu'il était le plus déterminé en pénétrant le Réseau et qu'il est maintenant redevenu le jeune garçon du Sanctuaire... »

Hypnos avait posé sur les deux Chevaliers la Marque de Morphée. Cette technique à l'origine très offensive, semblable à Une Autre Dimension de Saga des Gémeaux, pouvait être également utilisée pour suggérer des choses à celui qui la recevait. La Marque de Morphée agissait comme le venin d'un serpent, mais avait cette double particularité de ne pas se répandre et de rester sur la peau, et de s'attaquer au cosmos du Chevalier touché. Comme une infection, une mort de la volonté, cette technique ancestrale affaiblissait le cosmos de la proie d'Hypnos et la rendait perméable à toute suggestion. Il ne pouvait imposer d'ordres, mais certaines fois en intimer quelques uns, si la volonté du Chevalier était naturellement faible. Dans les temps anciens, c'est avec cette technique qu'il faisait de ses amantes des esclaves dociles qui le serviraient jusqu'à ce que leur beauté flétrisse. « Oui... Les humains sont pathétiques... », en conclut-il.

Une chose était certaine : le Phénix était étrangement plus facile à berner que le Cygne, car il n'attendait qu'une excuse pour s'adonner à la violence. Hyoga, lui, s'y refusait de plus en plus. Hypnos s'était contenté d'affaiblir sa volonté, de lui faire se remémorer de douloureuses images, de le pousser vers la sortie ou le suicide. Quant au Phénix, il l'avait suivi en pensée dans son long voyage avec Phobos de Télamon. Son pouvoir ne connaissait pas les limites de cette dimension. Il avait affaibli le Phénix durant des semaines, entravant sa guérison en attaquant son mental, l'avait fait douter de vouloir revenir un jour, avait entretenu ses peurs et ses délires. La puissance nouvelle de son frère avait fait le reste : Ikki n'était plus que l'ombre de l'oiseau de légende qu'il fut autrefois... « Tant que mes marques seront là, je pourrai influencer ces deux Chevaliers et les diriger tranquillement vers la douce étreinte de la mort... », songea Hypnos avec délectation.

• Quelque chose te fait sourire, Hypnos ? demanda Canon.

• Oui... Maintenant, nous ne pouvons plus perdre. Seul avec deux Chevaliers de Bronze, j'aurais eu du mal à arriver au terme de ce voyage tout en protégeant Athéna. Mais maintenant que vous êtes tous là, l'issue ne fait plus aucun doute.

« C'est tellement facile. Continue de me surveiller, Canon, continue bien, et ne relâche jamais ta vigilance... », se dit Hypnos intérieurement.

• Il a raison, confirma Andromède. Nous n'avons encore perdu personne... Enfin, je veux dire, essaya-t-il de poursuivre d'un air embarrassé.

• Non, tu as raison, continua Deimos. Les chances sont de notre côté.

Deimos n'en voulait pas du tout aux Chevaliers de Bronze d'essayer de se réjouir avec ce qu'ils avaient, et remercia même intérieurement le jeune Andromède de la gêne qu'il avait affichée en prononçant sa dernière phrase. Eux n'avaient subi aucune perte, c'est vrai, à part le petit Seiya. Mais lui avait déjà perdu plusieurs camarades. Fo lui manquerait beaucoup, ainsi que Bélisiandre. Peut-être, un jour, son frère lui manquerait-il aussi, mais pour le moment il se sentait presque libre. Ses camarades étaient tombés, comme dans toute guerre, comme dans tout conflit, comme dans toute bataille. Il était à présent un traître aidant les envahisseurs à marcher sur le Palais de Cristal de son Prince... Vraiment, ces jeunes Chevaliers étaient très intéressants. Ils l'avaient aidé à choisir la nouvelle route qu'emprunterait son destin, et il n'y avait rien à faire, il ne voyait en ces lieux aucun envahisseur mais juste de jeunes héros. Il en avait été un, lui aussi, il y a très longtemps.

• Merci de votre présence, Altéa d'Oligol, dit Saori avec révérence. Votre aide et vos conseils nous seront précieux. Savez-vous si nous devons absolument poursuivre par ce chemin ?

• Oui, c'est la route normale, confirma l'ancien Titan.

• Il semble que je puisse continuer ma route, mais pas mes Chevaliers...

• C'est normal. Le Prince Baal vous a permis de poursuivre votre chemin afin d'arriver jusqu'à lui et d'essayer de parlementer.

• Parlementer ? demanda Saori.

• Oui, il avait émis le souhait de vous parler et d'essayer de vous faire comprendre pourquoi vous n'aviez pas le droit d'entreprendre ce voyage.

• Mais alors, je ne comprends plus. Je croyais que tout Chevalier avait le droit, s'il était assez fort, de tenter cette ascension afin de gagner le repos des braves. Mais ce que nous faisons ici est réellement... interdit ?

• Princesse, je pourrais répondre à vos questions, mais telle n'est pas ma place. Poursuivons notre route, et vous pourrez demander ce que vous souhaitez à la personne que vous allez bientôt rencontrer.

D'un signe de la main, Altéa fit signe à Saori d'ouvrir la marche. La jeune Princesse s'exécuta. Puis, la Guerrière invita les autres Chevaliers et ferma la marche. Encadrés par les deux femmes, personne ne se risqua à tenter de toucher une des flammes violettes qui s'écartaient sur leur passage. Les murs semblaient secs malgré une fine pellicule de mousse, comme de la pierre chauffée au soleil. Hyoga nota qu'il faisait très bon dans cet étrange endroit : il n'avait ni froid, ni chaud : il était juste bien. La progression de Saori et de ses Chevaliers ne fut pas très longue et ils finirent tous par déboucher dans un lieu insolite...

• Incroyable... commença Shiryu.

• C'est... fantastique, poursuivit Hyoga.

Altéa était la seule à ne pas être étonnée par le spectacle qui se déroulait sous les yeux de ses nouveaux compagnons. Ils étaient sortis à flanc de montagne, sur un petit plateau recouvert de neige, assez plat, qui devait faire une centaine de mètres de largeur et environ quatre fois plus de longueur. Plusieurs arbres millénaires, presque fossilisés dans la glace ou le cristal, donnaient des fruits minéraux de toutes les couleurs. Des nuées de petits êtres féeriques rappelant ceux qui accompagnaient Myu du Papillon s'activaient pour les récolter, sous les branches fragiles et fantomatiques. Une délicate averse de flocons de cosmos dorés tombait du ciel étoilé, éclairant la scène d'une clarté blafarde. Une pleine lune rousse immensément grande trônait au-dessus de l'endroit. Il n'y avait pas de vent et il ne faisait pas du tout froid. Chaque pas fait dans la neige immaculée faisait ce bruit si caractéristique qu'aiment tant les enfants.

Shun s'approcha d'un arbre au tronc gigantesque et noueux. Il leva une main vers un fruit de cristal rouge et constata qu'une lumière émanait de lui. Passant sa main ouverte autour de celui-ci, il vit des rayons de lumière pourpres danser sur son Armure. Les petites fées de lumière, nullement troublées par la présence du Chevalier, tournoyaient autour de lui en vaquant à leurs occupations, lâchant derrière elles une traînée de poussière d'étoiles. Ikki pensa être arrivé dans un cimetière nocturne rempli de trésors, et Hyoga ne put décrocher ses yeux du spectacle qui s'étendait sous la plateforme naturelle. À perte de vue, des centaines de mètres plus bas, dormait une plaine paisible coupée en deux par une rivière de cosmos pur. La végétation semblait dense par endroits et des ruines d'anciens temples de toutes les civilisations s'éparpillaient ça et là. Le Cygne pouvait voir devant un bosquet lugubre les restes d'un magnifique totem indien, et non loin des rives de la fantastique rivière, un étrange enchevêtrement de colonnes babyloniennes.

Les bras ouverts et les paumes dirigées vers le ciel, Saori regardait les flocons d'énergie se poser sur son Armure puis disparaître de sa surface. Shiryu et Canon furent les premiers à progresser plus en avant, vers le bout de l'étage de roche. Le Chevalier d'Or nota que si la lune ne bougeait pas le moins du monde, le ciel étoilé tournait à une vitesse incroyable, révélant ainsi à l'horizon de nouvelles constellations. Il estima la longueur probable d'un cycle complet à seulement une trentaine de minutes. Hypnos n'avait dit mot, jusqu'à ce qu'il s'approche d'Andromède et examine un fruit lumineux avec lui.

• Je connais cet endroit, commença-t-il.

• C'est vrai ? demanda Shun.

• Oui, j'en ai entendu parler, et pour cause. Nous sommes dans le Cimetière des Arbres du Temps... Ce lieu doit réguler le temps qui passe dans le Réseau Céleste.

• C'est exact, dieu du Sommeil, répondit une voix un peu lointaine.

• Qui est là ? demanda Shiryu.

• Celui que vous devez rencontrer, murmura Altéa en guise de réponse.

Assis sur un banc de glace ou de cristal à la couleur polaire, jambes croisées, un Chevalier Céleste attendait Altéa et les Chevaliers d'Athéna. Tout comme la Guerrière, son Armure était forgée de ce métal céleste d'un bleu très sombre, et aussi de parties plus claires rappelant un argent légèrement bleuté. Son casque faisait penser à celui du Sagittaire et portait une magnifique pierre rouge sur le front, lumineuse comme le fruit qu'avait observé Andromède un peu plus tôt. Une longue cape nouée sur l'épaule du Gardien descendait jusqu'au sol, où reposaient deux chaînes presque identiques à celles de Shun. L'une avait une extrémité circulaire et l'autre taillée en biseau, comme une flèche, mais elles n'étaient pas constituées de maillons : on aurait plutôt dit une corde de métal articulée.

Deux grandes épaulières rappelaient toujours l'Armure Céleste d'Andromède, et les jambières du Chevalier, articulées sur toute leur hauteur, présentaient des ailettes aux chevilles. Son plastron descendait comme une flèche de ses épaules à sa ceinture et les protections des bras, relativement classiques, rappelaient celles du Verseau. Le Gardien, s'il était juste de l'appeler ainsi, avait un visage assez carré malgré une apparente douceur. Ses cheveux étaient châtains, courts, et ses yeux d'un rouge profond.

• Bienvenue, Athéna. Bienvenue à vous également, Chevaliers. Je suis l'Esprit du Sagittaire, Gardien de la Sphère du Zodiaque.

• L'Esprit du Sagittaire dont Altéa et Vlad nous avaient parlé, remarqua Ikki.

• Vous avez l'air... si jeune ! déclara Shun.

• Oui... Aucun des porteurs de l'Armure d'Or du Sagittaire n'a vécu très vieux, constata l'Esprit avec tristesse.

• Êtes-vous un adversaire ? demanda Hyoga en s'excusant presque. Nous devons progresser et...

• Non, je ne suis pas votre ennemi. Le Sagittaire a toujours protégé Athéna.

• Bien, déclara Canon. Nous allons donc...

• Attendre ici, finit l'Esprit.

• Comment ? demanda Ikki. Mais je croyais...

• Ne soyez pas si pressés. Le temps n'a pas cours ici. Profitez-en pour réparer vos Armures.

• Réparer nos Armures ? Je ne comprends pas très bien, avoua Shun.

Le Gardien leva la main droite et tendit l'index vers la douce averse de flocons de cosmos. Shiryu remarqua vite que chaque flocon qui pénétrait les Armures de ses compagnons en réparait les dégâts comme par magie.

• C'est incroyable ! constata Shiryu. Nos Armures se réparent aussi vite que lorsque nous atteignons le stade supérieur au septième sens !

• Oui, c'est vrai. Mais cette averse est moins dangereuse...

• Se battre au stade supérieur est dangereux, si je comprends bien, dit le Chevalier d'Or des Gémeaux en regardant ses mains.

• Oui. Vous n'êtes pas comme Altéa, notre Prince ou moi-même. Vous ne possédez ni le don d'éternité ni celui d'immortalité.

• Vous voulez dire... que le stade supérieur raccourcit la vie ?

• Exact, Chevalier d'Or.