Paradise Chapter — Partie 43

Gênée par cette question, Altéa ne répondit mot. Elle était effectivement intervenue dans les affaires des êtres humains, mais cela lui paraissait juste. Shiryu et ses amis n’étaient pas libres, et ne s’en rendaient pas compte. Elle avait dû leur donner les moyens d’avancer et de découvrir par eux-mêmes la vérité. Ce serait à eux et à eux seuls de rendre justice. Baal avait du mal à comprendre cela et à voir ses Chevaliers tomber les uns après les autres. C’était complètement normal. Baal était un grand chef, mais laisser ses hommes se faire massacrer sans bouger était à la limite de sa volonté et de ses forces. Contrairement à Altéa, il n’avait jamais été l’assassin des dieux.

• Répondez-moi, Altéa. Est-ce comme cela que vous n’intervenez pas dans la vie des hommes ?

• Leur cause n’est peut-être pas juste pour le moment, mais elle le sera bientôt. Je devais leur permettre d’avancer, de même qu’en autorisant la libre circulation d’Athéna, vous leur permettiez également de progresser avec moins de contraintes.

• Nous leurs avons offert la tête de mes Chevaliers…

• Non ! Vous savez bien que c’est faux ! s’énerva Altéa. Fo était mon ami ! Et Bélisiandre aussi ! Ayez foi en moi, je vous en prie ! Si vous m’aimez… ayez foi en moi…

Baal plongea ses yeux au fond de ceux du Cygne du haut de sa position. Il avait le même regard qu’Aiolia du Lion lorsque celui-ci s’apprêtait à frapper à la vitesse de la lumière. Le Prince était rempli de puissance, mais aussi de tristesse. Conquis, il ferma les yeux.

• Très bien… soupira-t-il. Nous les laisserons donc avancer sans intervenir. Mais j’emmène le Cygne avec moi.

• Où voulez-vous l’emmener ? s’inquiéta la Guerrière.

• Au Palais Céleste. Il ne peut rejoindre ses amis avec ce qu’il sait maintenant, même s’il n’a pas dû tout comprendre. Il observera le déroulement des évènements du Palais, où je lui expliquerai tout. Ainsi, il pourra juger à son tour.

Hyoga fit un pas en arrière pour se heurter à quelque chose. Un homme se tenait là, dans une Armure identique à celle d’Euros, à la différence près qu’elle était orangée et qu’à la place des feuilles couleur émeraude, figuraient des flammes rouges comme un feu d’Enfer. Ses cheveux étaient également couleur de lave, et sa coiffure rappelait celle de Rhadamanthe. Son voile n’avait pas la forme d’un pagne mais d’une cape en deux parties, chacune rattachée à une épaulière écarlate. L’Armure devait avoir la forme d’une Urne rouge lorsqu’elle n’était pas portée. Notos attrapa le Cygne par la gorge et passa son bras gauche sous celui de Hyoga pour l’immobiliser.

• Altéa ? demanda Hyoga avec difficulté. Si tu veux que j’y aille, alors j’irai.

• Tu n’as pas le choix ! aboya Notos en relâchant sa prise.

Le Vent divin frappa Hyoga au ventre d’une série de coups de poings, puis il s’acharna sur le visage du Cygne. Le Chevalier de Bronze se laissa faire. Lorsqu’il tomba à genoux, la vue troublée et le ventre en feu, il releva la tête vers la Gardienne qui serrait les dents et son poing droit de rage.

• Altéa ? reprit le Cygne en toussant un peu de sang. Je n’irai… que si tu le veux…

• Tu iras avec nous que tu le veuilles ou non, Chevalier ! cracha Notos dans un cosmos rouge. Tu n’as pas besoin d'être conscient pour cela !

Une Urne rouge apparut dans le dos du Vent divin, maintenant léché par des flammes de cosmos écarlates. Il écarta les mains comme Atlas aurait pu le faire, et une sphère de flammes tourbillonnantes apparut devant lui. Toutes les flammes des flambeaux de la Sphère convergèrent vers les mains de Notos. Altéa eut incroyablement froid, et comprit que le Vent devait aspirer la chaleur partout où elle se trouvait, même dans les êtres vivants. Elle estima la température de la sphère de feu de Notos en concentrant son cosmos.

• C’est impossible, déclara-t-elle à Baal. Comment un demi-dieu peut-il développer une chaleur pareille ?

• Lorsqu’ils ont vendu leur âme à Éris de la Discorde, leurs pouvoirs ont beaucoup augmenté, répondit Baal.

• Dites-lui d’arrêter, Baal ! Vous voyez bien que Hyoga ne se défendra pas ! Il va se faire tuer !

Baal la regarda fixement, le regard vide. Il ne répondit rien. Hyoga sentit la chaleur quitter son corps, et il eut réellement froid pour la première fois depuis des années. Sa peau devint bleue, et il sentit également la chaleur quitter son Armure Céleste. Notos était noyé dans des flammes magnifiques de cosmos pur qui dansaient vers le ciel. La sphère faisait maintenant la taille de la Terre Obscure. Hyoga le sentait : Notos ne voulait pas le rendre inconscient, mais le tuer. Il fit un pas en arrière et regarda Altéa, attendant une parole de sa part. Il ne bougerait pas. Plus jamais il ne se battrait. Altéa tourna la tête vers le Chevalier de Bronze.

• Bats-toi, Hyoga ! Ne reste pas immobile, espèce d’imbécile !

• J’ai fait le vœu de ne plus me battre et de ne plus prendre de vies, Altéa, sourit le Cygne. Peu importe si je disparais…

Lorsqu’Altéa vit le sourire de Hyoga et les larmes gelées sur ses joues, ses yeux devinrent humides. Elle porta un doigt incrédule à son œil gauche, et en retira une petite goutte de cristal. Elle repensa instantanément à Camus du Verseau et à son geste affreux. Elle revit le bateau de la mère de Hyoga s’enfoncer dans les profondeurs glaciales de la mer, et le jeune Chevalier tomber à genoux, le cœur déchiré, face à un Chevalier d’Or insensible. Un cosmos blanc comme la neige apparut autour d’elle. Hyoga sentit une puissance qui lui rappela celle qu’il avait fallu pour ouvrir une brèche dans le Mur des Lamentations : la puissance de douze Chevaliers d’Or réunis et fondus dans le cosmos.

• Mon Amour… retenta Altéa. Arrêtez Notos, ou je le ferai moi-même…

Altéa ne regardait pas Baal mais Notos. Son poing droit était serré et son bras tremblait. Le Prince ne lui répondit pas. Elle sut immédiatement ce que cela signifiait. Il la poussait à choisir son camp. Elle avait espéré ne jamais en arriver là, mais c’était trop tard. Son cœur appartenait peut-être à Baal de Syracuse, mais aujourd’hui, il battait au même rythme que les Chevaliers d’Athéna. Notos déchaîna l’Enfer.

• Le Souffle d’Auster ! s’écria Notos en relâchant toute son énergie sur Hyoga.

Paralysé par le cosmos d’Altéa, Hyoga n’aurait même pas pu bouger s’il l’avait voulu. Il vit la boule de feu exploser en une spirale de flammes brûlante et se diriger vers lui à plusieurs fois la vitesse de la lumière. Lorsque son Armure fut presque aussitôt portée à incandescence, il comprit que la résistance à la chaleur qu’il avait acquise sur les Terres d’Asgard était proprement dérisoire. La douleur fut tellement insupportable et sa vue tellement déformée par la chaleur, que Hyoga ne vit pas le Mur de Diamant se dresser devant lui pour le protéger.

La température de son Armure baissa immédiatement, et il retrouva entièrement son sens de la vue. Il posa sa main sur le magnifique Mur constellé de reflets et à la surface irrégulière si caractéristique. Des flocons de cosmos étaient prisonniers à l’intérieur du Mur de Diamant, en assurant la structure et l’imperméabilité. Hyoga put les voir danser à l’intérieur du minéral. De l’autre côté du Mur, juste devant le jeune Chevalier, Altéa était noyée dans les flammes, la main elle-aussi posée sur le résultat de son Arcane, comme pour le renforcer. Elle se retourna au ralenti. Hyoga la perdit de vue, puis elle réapparut, les flammes rebondissant contre le Mur et obstruant presque toute vision. Il vit le Titan marcher lentement vers Notos, noyé au milieu de spirales de flammes jaunes, rouges et orangées.

Altéa s’était interposée entre le Cygne et l’attaque de Notos, et avait créé un Mur de Diamant à l’aide de l’Arcane suprême du Bélier, se condamnant à recevoir le Souffle d’Auster. Elle avait été au début irritée par l’indécision et la bêtise de Hyoga. Il ne comprenait pas dans quelle situation il la mettait, et ne démontrait aucune envie de comprendre. Puis, devant la mort imminente du jeune homme qui n’était pour elle qu’un enfant, elle avait écouté ses instincts longtemps refoulés. Elle comprenait parfaitement le Cygne. Elle non plus ne voulait plus donner la mort. Prendre Doko comme élève avait été le début de sa nouvelle vie et le moyen de transmettre à un enfant la partie de son héritage qui ne concernait pas l’assassinat ou le meurtre.

Élevée dans le Tartare (3) par l’Éther (4) et Héméra (5), à l’époque où même les Olympiens n’existaient pas mais où les Titans étaient multiples, Altéa avait été un instrument divin la plus grande partie de sa vie. Elle avait été l’exécutrice de la Nuit jusqu’à la naissance de Zeus, puis l’avait servi durant la Révolte des Titans et la Guerre des Géants (6) sur ordre de ses créateurs. Immortelle, éternelle, la belle Altéa était demeurée dans l’ombre durant des éons, servant de Main aux dieux et déesses qui voulaient châtier leurs pairs. Les Célestes qui l’avaient enfantée ne lui avaient pas donné de libre-arbitre, alors elle avait tué et assassiné sans aucun remord ou sentiment, de la Grèce aux frontières de Babylone. Immobile au milieu des flammes divines de Notos, Altéa ferma les yeux.

Elle se revit plonger ses ongles dans la gorge d’Orion (7) et rester impassible devant son regard horrifié. Elle repensa à son intrusion dans la chambre des enfants de Thalassa (8) à la Cour du Royaume de Poséidon et à la couleur de leur sang. Elle sentit à nouveau le doux parfum d’Hermès (9) lui ordonnant d’aller exécuter la descendance de Pélops (10), puis revécu la scène de la mort d’Arès. C’était seulement au dernier moment, un trou béant dans son incroyable cuirasse, qu’il avait vu les paupières rouges d’Altéa avant de s’endormir à jamais. Elle avait tué tellement de dieux et de héros…

Heureusement, grâce à Zeus, son triste destin finit par changer. Fier de l’aide apportée par son assassin, la Main Céleste devenue Exécutrice de l’Olympe, il lui accorda le libre-arbitre. Elle découvrit alors l’amitié de Thémis (11), Titan tout comme elle, et s’ouvrit aux sentiments. Elle continua pourtant à tuer, ne sachant rien faire d’autre. Mais la tâche lui devint de plus en plus impensable.

Elle tua avec plaisir Rhoecos et Hylaeos, qui avaient essayé de faire violence à Atalante (12). Ce fut le début de la longue prise de conscience sur laquelle elle s’appuierait plus tard pour conseiller Deimos de Télamon. Jamais elle n’avait éprouvé de plaisir auparavant. Elle avait abattu les deux Centaures (13) comme des bêtes, après avoir découvert le visage terrifié de la jeune femme. Pour la première fois, elle avait rendu justice de sa propre initiative. Elle apprit vite à ressentir l’excitation de la chasse aux côtés d’Artémis (14), la peur que le gibier ne s’enfuie, et la joie de le voir y parvenir.

Le jour le plus déterminant fut celui où elle dut exécuter Éole, qui avait utilisé ses 4 Vents afin de détruire le Royaume d’un ami très proche d’Héra (15). Utilisant une portion seulement du pouvoir qu’elle avait accumulé durant ses millénaires d’entraînement dans le Tartare aux côtés des dieux emprisonnés et des anciens Titans, elle le tua avec une facilité qui lui fit presque peur. Ce jour-là, elle se rendit compte de l’étendue de son pouvoir et comprit que personne, pas même Zeus, ne serait en mesure de s’opposer à elle ou de la vaincre.

Lorsque Zeus ordonna à Altéa d’aller tuer Pélée (16), le héros des Argonautes (17), elle refusa. Elle rapporta à Zeus que le vieil homme était déjà sur son lit de mort, ayant même survécu à son célèbre fils, Achille (18), et ne méritait pas de mourir de cette manière. Pour la première fois, la colère de Zeus ne fut pas terrible. Ce jour-là, lui aussi comprit quelque chose : les Célestes avaient créé Altéa d’Oligol trop puissante, et il avait été un fou de l’avoir récupérée à son service. Il se contenta de la chasser de Grèce. Le cœur lourd, elle partit à la découverte du monde accompagnée de son amie, Artémis.

Remuer le passé n’avait rien de bon. Le temps des décisions était venu. Les enjeux étaient trop importants pour qu’elle hésite plus encore. Elle joignit ses mains en avant comme pour exécuter une Athéna Exclamation et développa un doux cosmos blanc écartant les flammes de Notos. Elle songea à son Amour, Baal de Syracuse, qui considèrerait son geste comme une trahison. Il ne reviendrait pas sur sa parole de laisser les Chevaliers d’Athéna progresser. De cela, au moins, Altéa était certaine. Par contre, dès qu’ils arriveraient aux portes du Palais, s’ils y parvenaient, ils les exécuteraient certainement de sa propre main pour avoir réussi à dresser sa bien-aimée contre lui. Si ce moment devait arriver, elle serait là pour l’en empêcher : les Chevaliers de Bronze devaient à tout prix arriver jusqu’au corps de leur ami !

• Pardonnez-moi, mon Amour, mais je sais que j’ai raison, murmura Altéa en rouvrant les yeux. La Terrible Providence !

Notos vit une explosion de lumière irisée souffler ses flammes divines comme si elles n’étaient rien, sentit son corps se cribler d’impacts, puis plus rien. Son Armure Divine réduite en miettes, il tomba inerte sur le sol de la Sphère de la Lune. La puissance de l’attaque empruntée à Thanatos fractura le Mur de Diamant derrière lequel Hyoga se trouvait. La peau couverte de sueur, la Guerrière regarda Baal de Syracuse qui s’apprêtait déjà à quitter les lieux. Ses yeux étaient humides. Une larme teintée du rouge de ses paupières roula sur sa joue jusqu’à son menton, puis tomba sur la poitrine de son Armure portée à incandescence. Elle disparut instantanément, transformée en vapeur d’eau.

• Voici donc votre choix, mon Amour, constata le Prince. Je vous ai donné ma parole de ne pas intervenir, et je la respecterai. Je permettrai aux Chevaliers d’Athéna de progresser librement dans le Réseau. S’ils continuent de se battre avec vaillance, ils arriveront jusqu’à moi.

• Merci… répondit Altéa avec une voix inexistante.

• Ne me remerciez pas. C’est à moi de vous remercier. Jamais il ne m’avait été donné de rencontrer une femme telle que vous. Je souhaite de tout mon cœur que vous ne vous soyiez pas trompée.

• J’en suis certaine.

• Tant mieux. S’il s’avérait que le Chevalier du Dragon ne prenne pas la bonne décision, vous savez bien ce qui se passera.

• Oui…