Paradise Chapter — Partie 42

Elle l’avait souhaité, mais s’était abstenue d’intervenir, car telle n’était pas sa place. Le Chevalier du Verseau n’était malgré tout qu’un homme, avec tout ce que cela pouvait comporter de faiblesses. Il était certainement la personne que Hyoga avait le plus admirée, et non sans une triste ironie, celle qui lui avait fait le plus de mal. Mais durant le combat de la Maison du Verseau, Altéa avait vu la vérité : Camus ne savait simplement pas comment aimer son élève… « Les hommes ne savent pas s’aimer… », avait alors conclu Altéa, en levant sa main vers l’image du Cygne gelé au Zéro Absolu.

• Et moi non plus… murmura la Gardienne comme un aveu.

• Pardon ? demanda Hyoga.

• Désolée. J’étais perdue dans mes pensées. Je suis une vieille femme, tu sais… répondit-elle avec un sourire à réchauffer n’importe quel cœur de glace.

Des bruits de pas résonnèrent au loin dans la Sphère de la Lune. Altéa arbora un sourire teinté de respect et d’inquiétude.

• Tu t’apprêtes à recevoir un honneur, Chevalier, dit-elle à l’intention du Cygne Céleste.

Hyoga sentit un cosmos relativement familier. Il fit quelques pas sur le marbre blanc pour avoir un meilleur angle de vue, et vit une silhouette approcher au loin, baignée dans un halo qui ne pouvait appartenir qu’à un Chevalier d’Or. Visiblement, il s’agissait d’un homme de grande taille. Lorsqu’il passa dans une veine de lumière entre deux colonnes de marbre blanc, Hyoga eut le temps de croiser son regard et de voir une partie de son Armure. Elle ressemblait à celle d’Altéa en termes de couleurs, tout comme celle de Fo de Tirynthe. Le Cygne sentit une légère brise lui caresser la nuque. Instantanément, Altéa serra le poing droit et fronça les sourcils.

• Ils sont là… dit-elle à Hyoga.

• Qui ça ? Qui est là, Altéa ?

• Les 4 Vents… Ou plus exactement deux d’entre eux… Méfie-toi de leur fourberie…

• Ceux dont parlait Hypnos et qui gardent la plaine qui mène au Palais Céleste ? Mais alors, cet homme qui approche…

• Oui, tu as compris, Hyoga. Je te présente notre Prince, Baal de Syracuse (1), Chevalier Céleste d’Érinyes (2).

• Les Érinyes… Les ministres de la vengeance des dieux grecs ? Celui qui commande au Paradis des Chevaliers aurait pour emblème… des divinités infernales ?

Hyoga en resta bouche bée. Il vit deux silhouettes apparaître dans l’ombre et se cacher chacune derrière une colonne, de chaque côté de la majestueuse allée menant à la porte de la Sphère. Il ne distinguait que leurs yeux. L’un des deux Vents divins dégageait un cosmos rouge comme celui du Phénix, et l’autre un cosmos vert rappelant celui de Shiryu. Dépassant les dernières colonnes de marbre indien, Baal de Syracuse s’immobilisa dans la lumière, dominant la salle de toute sa hauteur. Il éteignit le cosmos doré qui contrastait avec les couleurs sombres de son Armure. Hyoga en aurait presque mis sa main à couper : ce cosmos était celui d’un Chevalier d’Or.

• Bonsoir, mon Amour, commença Baal.

• Bonsoir ? Mais il est très tôt le matin, mon Prince, sourit Altéa en s’agenouillant.

• Certes. Mais il fait presque nuit dans le pays de votre cœur, sourit Baal en retour.

• C’est vrai… répondit la Guerrière en fixant le sol.

Le Prince du Réseau tout entier. Le dernier Chevalier Céleste. Celui qui gardait les portes du Paradis des Chevaliers. Il était enfin là, sous les yeux de Hyoga. Le Chevalier de Bronze ne fut pas surpris d’apprendre que cet homme était épris de la belle Altéa, et vit au sourire de cette dernière que les sentiments étaient réciproques. Comme le racontait la légende, l’Armure d’Érinyes semblait née de l’union entre la Nuit (3) et le fleuve Achéron (4). Sa protection était intégrale. Ses jambières arboraient au niveau des cuisses une découpe en demi-lune d’Or blanc, tout comme l’extrémité de la protection de ses avant-bras. La même matière se retrouvait sur sa poitrine et sur ses biceps, ainsi que sur le contour de ses triples épaulières et sur ses tibias. La partie de l’Armure d’Érinyes qui protégeait l’abdomen de Baal semblait articulée pour plus de facilité de mouvement, tout comme la double jupe qui descendait le long de ses cuisses.

La plupart des jointures étaient faites d’un Or gris poli et assez mat. Toutes les autres parties étaient sculptées dans le même métal étrange qui constituait toutes les Armures du Réseau, à l’exception de celles de Deimos et de Phobos qui avaient gardé les leurs. Le casque arborait deux yeux rouges tout en longueur au niveau du front, et était assez dépouillé, presque comme une couronne. Trois têtes de serpent aux yeux écarlates figuraient sur le dessus de chacune des gigantesques épaulières tombantes, et un joyau de la même couleur rouge trônait sur la ceinture du Prince. Une triple paire d’ailes repliées vers le ciel dépassait dans le dos de Baal de Syracuse, faisant songer à celles d’Éaque du Garuda. Sa peau était claire, et ses cheveux courts aussi noirs que ses yeux. Il dégageait une incroyable aura qui imposait le respect : l’aura d’un Roi.

• Quant à toi, tu dois être le Chevalier du Cygne Céleste, n’est-ce pas ? reprit Baal de Syracuse.

• Je… Oui, répondit Hyoga.

• Je suis heureux de faire ta connaissance, même si d’autres circonstances auraient été préférables.

• Agenouille-toi, Chevalier ! ordonna la voix d’un des deux Vents en laissant exploser un cosmos brûlant comme une fournaise.

• Laisse-le, Notos (5). Je ne suis pas son Prince. Il n’a pas à s’agenouiller et vous encore moins, mon Amour, ajouta le Chevalier Céleste.

• Bien, Maître, répondit Notos en éteignant son cosmos et en disparaissant à nouveau.

Hyoga n’avait eu le temps de voir que les reflets d’une Armure rouge. Altéa se releva et marcha jusqu’à Baal. Dans l’ombre, Notos fit un pas en avant. Son Prince leva une main pour lui faire signe de rester à sa place et il s’exécuta immédiatement. La belle Guerrière gravit les marches de sa demeure en direction de Baal de Syracuse, puis arriva à sa hauteur. Ils faisaient exactement la même taille. Le Prince prit les mains d’Altéa dans les siennes et plongea les yeux dans son regard. Il remit en place une des mèches de cheveux de la Gardienne, puis regarda le Cygne en s’adressant à sa bien-aimée en grec ancien.

• Il a tué Fo de Tirynthe. Est-ce celui que vous avez choisi ? demanda le Prince.

• Non, répondit Altéa.

• Alors vous avez choisi le Dragon… Il est aux portes de la Mort. Mais rien ne vous a échappé, je suppose.

• Non… admit la Guerrière.

• Je vois… J’ai été très étonné de voir que le Cygne et le Dragon ont maîtrisé l’Arcane de l’Esprit de leur constellation avec une déconcertante facilité. Je présume que vous y êtes pour quelque chose.

• Oui.

• J’en étais certain, Maître, murmura la voix de l’autre Vent.

Si le premier Vent, Notos, semblait posséder une Armure rouge comme les flammes, le second était discrètement baigné dans des tons plus doux. Une légère aura verte émanait de lui. Comme pour Notos, son corps était caché dans l’ombre. Seule une silhouette baignée de lumière dépassait des colonnes derrière lesquelles les deux serviteurs étaient cachés. Dès qu’elle eut entendu le murmure du Chevalier encore inconnu pour Hyoga, elle fronça les sourcils et son attitude changea du tout au tout.

• Euros (6)… répondit Altéa en tournant la tête. Tu veux peut-être que j’aille te chercher derrière ta colonne et te traîne jusqu’ici par la gorge ? Cela t’apprendrait à connaître ta place.

Le Vent divin ne répondit mot, et un malaise aussi palpable que l’était la menace d’Altéa parcourut la Sphère.

• C’est bien ce que je pensais, continua la Guerrière, le regard noir. Vous n’êtes pas les bienvenus en ces lieux, contrairement à votre Maître. Vous feriez mieux de retourner souffler votre médiocrité sur la plaine stérile que vous défendez…

Notes de l'auteur :

(1) La guerre en Sicile, menée au cours du grand conflit qui vit s'affronter Rome et Carthage pour la seconde fois, donna lieu à l'un des sièges les plus célèbres de l'Antiquité, celui de Syracuse, resté fameux en raison de la perfection de la défense de la ville, et du génie de son défenseur, le mathématicien Archimède.

(2) Déesses de la Vengeance chez les Grecs, identifiées avec les Furies des Romains. Instruments de la vengeance des dieux, les trois Érinyes, Alecto, Tisiphone et Mégère, sont les filles de la Nuit et de Cronos, nées dans l'Achéron, fleuve des Enfers. Elles pourchassent sans relâche les criminels. Leur aspect est repoussant : leurs cheveux sont hérissés de serpents et leurs yeux pleurent des larmes de sang.

(3) et (4) : Voir (2).

(5) Notos est un des 4 Vents divins : le Chevalier d'Auster. Fils d'Éos et d'Astraeos, c'est le vent chaud et humide qui souffle du Sud et qui répond aux ordres d'Éole.

(6) Euros est également un des 4 Vents divins : le Chevalier de Volturnus. Lui aussi fils d'Éos et d'Astraeos, c'est le vent humide qui souffle du Sud-Ouest et qui répond aussi aux ordres d'Éole.

Paradise Chapter

• Qu’est-ce que tu dis ? aboya Euros en faisant quelques pas en avant.

Le cosmos du Vent divin se renforça instantanément. Il avança dans la lumière et Hyoga put découvrir ses traits ainsi que son Armure. Euros avait des cheveux aussi verts que son Armure, qui couraient sur ses épaulières simples et tombaient en cascade dans son dos. Sa protection était assez minimaliste et ressemblait beaucoup aux Habits Divins des Guerriers d’Abel. De superbes feuilles émeraudes venaient ornementer les différentes pièces de l’Armure d’Euros, qui elles, étaient d’un vert beaucoup plus clair.

Des anses trônaient sur ses épaulières courbes, et Hyoga songea que l’Armure devait représenter une Urne recouverte de feuilles lorsqu’elle n’était pas portée. Des ailes figuraient sur ses bottes, et il portait le tissu d’une toge au niveau de l’abdomen. Le voile semblait passer sous la ceinture de l’Armure et se séparer comme un pagne qui descendait jusqu’au sol devant et derrière le Chevalier. « Celui-ci doit représenter le vent du Sud-Ouest, songea Hyoga. Si j’en crois la mythologie, ce sont moins des dieux que des puissances divinisées… Mais que font-ils ici ? Ils sont sensés être bienfaisants… »

• Ça suffit ! s’interposa Baal.

• Oui, Maître… répondirent de concert les deux Vents divins.

• Mon Amour… Vous ne devriez pas vous entourer de tels serviteurs. Ils n’ont pas d’âme.

• C’est vrai. Mais ils sont fidèles et loyaux. Ils ont toujours protégé le Réseau avec dévotion et il n’existe pas de meilleurs espions.

• Certainement… concéda Altéa.

• C’était donc vrai. Ils avaient raison. Vous leur avez livré les clés des Arcanes…

• Pas les clés. Juste la connaissance. Je leur en ai appris l’existence. C’est par leur courage et leur persévérance qu’ils les ont maîtrisés si vite. Ils ne sont pas ordinaires. Vous devriez vous en rendre compte.

• Je vois…

• Non, vous ne voyez pas, mon Amour ! s’emporta la Guerrière. Ils ne sont pas nos ennemis, et nous ne sommes pas les leurs !

• Blasphème ! vociféra Notos. Ils nous ont envahis et ont assassiné Fo, Vlad et Bélisiandre !

• Ils ne nous ont pas envahis, Notos. Je te rappelle que le Réseau est fait pour être traversé. Tout Chevalier assez courageux doit pouvoir aller contre son destin et accéder au Paradis, même de son vivant. Telle est la règle, précisa Altéa.

La Gardienne détestait profondément les 4 Vents divins, moins pour ce qu’ils étaient dans le passé que pour ce qu’ils étaient devenus aujourd’hui. Autrefois bienfaisants, protégeant les marins et gonflant leurs voiles, accompagnant les paysans dans leur labeur et leur apportant les pluies nécessaires à leurs récoltes, les Vents avaient vendu leur âme à Éris (1) en échange de plus de pouvoir. Et ils avaient obtenu ce qu’ils souhaitaient.

Ils étaient ensuite devenus des instruments divins arrachant les toits des habitations, coulant les bateaux de pêcheurs, rendant toute vie impossible dans les déserts… Certaines années, ils laissaient les cultures mourir de sécheresse et l’année suivante, ils apportaient tellement de pluie qu’elles en pourrissaient. Voilà qui les 4 Vents divins étaient devenus. Baal de Syracuse avait fait un marché avec Éris à la suite duquel la déesse s’était retrouvée emprisonnée dans une Pomme d’Or. Il avait ainsi récupéré toute autorité sur les Vents et leur avaient offert la Plaine d’Hersilie. Sous ses ordres, ils ne détruiraient plus la planète bleue…

• Je connais votre avis, et je connais vos projets concernant cette « intrusion », répondit Baal. Si je ne vous aimais pas plus que tout, j’aurais tué cette invasion dans l’œuf moi-même, en ce lieu. Je vous ai fait confiance. Mais tout ceci va trop loin…

• Je le sais bien, mon Amour ! Mais ces Chevaliers ne sont pas vos ennemis. Laissez-leur encore un peu de temps ! Ils doivent arriver jusqu’à la Sphère de Cristal par leurs propres moyens afin que votre adversaire réel se manifeste. Il est trop tôt ! Stoppez-les maintenant et rien ne sera jamais plus comme avant. Ils doivent se rendre compte par eux-mêmes !

• Il est possible que leur ennemi et le mien soient une seule et même personne, comme vous le pensez. Cependant…

• C’est même certain ! le coupa Altéa. Il a déjà commencé à se dévoiler. Je vous en prie. Laissez-leur un peu plus de temps. C’est leur combat plus que le nôtre.

Baal de Syracuse fit quelques pas et descendit une poignée de marches en direction du Cygne. Il s’immobilisa, la tête basse, et joignit ses mains dans son dos. Ses ailes descendirent imperceptiblement sous l’action de ce mouvement. Son regard était chargé de peine ; la peine que peut éprouver un Roi lorsque son Général vient lui rapporter la perte d’un bataillon tout entier. Un bataillon sacrifié pour le bien d’un plan à plus grande échelle, certes, mais cela ne rendait pas la chose plus facile à accepter.

• Je comprends votre point de vue, Altéa. Mais beaucoup trop de Chevaliers Célestes sont déjà tombés au combat, sans même connaître la vérité. Nous n’avons pas été justes avec eux.

• Non, nous ne l’avons pas été, et je m’en voudrai peut-être éternellement… Mais si j’avais raison ? Je suis certaine de moi, Baal. De plus, intervenir ne serait pas juste. Souvenez-vous de ce que vous disiez si souvent : « Nous sommes les derniers Titans (2). Nous ne devons jamais intervenir dans les affaires des hommes à la légère. Notre fonction est de nous opposer aux dieux, et non à leurs fidèles. »

• C’est pour cette raison que vous les avez laissés passer ?

• Oui, exactement. Ils suivent un dieu qui les manipule.

• Et c’est pour cette raison que vous leur avez appris l’existence des Arcanes ?