Paradise Chapter — Partie 41

Un Dragon doré constitué de millions de flocons de cosmos apparut dans le dos de Shiryu. Il ressemblait à son emblème légendaire, à ceci près qu’il avait de magnifiques ailes d’un jaune solaire. Il s’enroula autour de son protégé, respirant le calme et la sérénité.

• Shiryu… murmura Canon en serrant les poings d’impuissance.

• Ne sois pas triste, Canon, je fais mon devoir de Chevalier, lui répondit son ami.

• Je ne suis pas triste, imbécile ! cria le Chevalier des Gémeaux comme un au revoir.

• Bien sûr que non, sourit imperceptiblement Shiryu. Adieu, Chevalier… Arcane suprême du Dragon : Le Sabre de Flammes !

Les particules constituant le Dragon doré se dispersèrent pour converger dans la main droite de Shiryu. Un sabre chinois à deux mains y apparut progressivement, comme un mirage. Son manche courbe surdimensionné semblait trempé dans le plus pur des Ors jaunes, et était recouvert de fil tressé rouge et noir. La lame, elle aussi incroyablement longue, était constituée d’une succession d’écailles de Dragon en Or. Elle baignait dans un halo de flammes blanches. Lorsqu’elle fut matérialisée entièrement, Shiryu prit le sabre à deux mains, sans ouvrir les yeux. Il l’abattit à une vitesse dépassant l’imagination. Un arc de lumière trempé de flammes lacéra l’espace comme l’aurait fait Le Tranchant d’Excalibur, fauchant le corps de Bélisiandre, puis son Palais, pour aller mourir contre la paroi du fond de la Sphère de Jupiter.

Le souffle provoqué par la lame envoya Canon voler comme un fétu de paille aux côtés de Saori. Luttant contre la force du vent, il réussit à se saisir du bouclier céleste de sa Princesse, et à cacher leurs deux corps derrière du mieux qu’il le put. Lorsque la tempête de cosmos se calma, Canon vit toute une partie du Palais s’effondrer le long d’une coupure impossible, toutes les couleurs du Diamant tranchées comme du papier. Le Chevalier des Gémeaux se précipita en haut des marches menant au Palais, et vit le corps de Bélisiandre se séparer en deux et tomber sur le sol, presque sans bruit. Shiryu était allongé, face contre terre. Catatonique, il souriait. Des larmes plein les yeux, Canon ramassa de la poussière de diamant rouge sur le sol, puis la jeta sur le corps de Bélisiandre. Il contempla ensuite son ami, endormi, de l’autre côté du miroir, peut-être pour toujours.

• Imbécile… murmura-t-il doucement. Si tu ne te réveilles pas très vite, je reviendrai moi-même te tuer.

Des larmes volèrent à la suite du Chevalier des Gémeaux lorsqu’il courut vers la Sphère de Saturne, Saori dans ses bras.

Notes de l'auteur :

(1) Hersilie était une héroïne grecque. Médiatrice lors de la guerre opposant les Sabins aux Romains, elle épousa Romulus, fondateur de Rome, qui avait déclaré la violence interdite dans sa cité. Elle mourut frappée par la foudre de Jupiter, et fut transportée dans les cieux où elle prit place parmi les divinités. La Plaine d'Hersilie a été choisie en tant que dernier rempart protégeant le Palais Céleste de Baal de la violence, tout comme les enceintes de Rome, et aussi pour le lien entre Jupiter et la Sphère de Bélisiandre.

(2) Zéphyre, souvent écrit plus ou moins à tort sans le "e" à la fin, était la personnification divine du vent d'Est, apportant fraîcheur et pluies bienfaisantes à l'Italie. Uni à Chloris, déesse de la Végétation nouvelle, il lui donna Carpos, le Fruit. Il fait partie des 4 Vents de la myhtologie avec Borée, Euros et Notos.

(3) Yomotsu Hira est la côte sur laquelle Shiryu affronte le Masque de Mort au Sanctuaire, et où Rhadamanthe plonge Aphrodite et son compagnon dans Hadès. Présentée comme la Fontaine Jaune à cause d'une erreur de traduction dans le film Les Guerriers d'Abel, c'est le puit des morts, là où tombent les âmes tourmentées vers l'Hadès...

Paradise Chapter

Altéa se tenait debout, les bras croisés dans le dos, en face du Cygne. Son immense queue de cheval descendait jusqu’à ses hanches dans des tons mauves rappelant la douce chevelure de Mû du Bélier. Les ongles longs et le soin apporté aux mains de la Gardienne contrastaient avec sa nature de Chevalier. Sa peau était à la fois claire et colorée, tout comme celle de la Princesse Saori. La cape bleue de son Armure Céleste tombait le long de son dos et de ses jambes, jusqu’au sol, immobile. La lumière chaleureuse qui filtrait au travers de la verrière du plafond faisait danser sur le doux visage de la Guerrière des tons d’argile orangés. Son Armure, sombre comme la nuit et profonde comme l’éther, faisait encore plus ressortir son superbe sourire. Hyoga éprouvait beaucoup de difficulté à regarder autre chose que les yeux d’Altéa et se sentit presque heureux lorsqu’elle les ferma, révélant ainsi ses magnifiques paupières maquillées de rouge. Il passa une main fatiguée dans ses cheveux blonds pour les remettre en place, l’air tracassé et songeur.

• Je dois bien avouer… que je ne sais toujours pas, répondit le Cygne Céleste.

• Tu es à un carrefour déterminant, Chevalier, répéta Altéa d’Oligol. Cela fait maintenant un moment que nous discutons, et mon avis n’a pas changé : je ne peux, ni ne veux, influencer ta décision.

• Merci… Pourtant… j’ai cruellement besoin de votre conseil.

• De quoi dois-je te parler, Hyoga ? De ce que tu sais déjà et ne veux pas admettre, ou bien de ce que tu ignores et ne voudras pas entendre ?

Hyoga médita quelques secondes sur la question. Il se refusait en effet à admettre certaines vérités et certains états de faits, et c’était même pour cela qu’il en arrivait à refuser son rang de Chevalier âprement gagné. Seuls le temps et la force des choses pourraient y changer quelque chose. Il se contenta d’une réponse neutre, qui obligerait Altéa à choisir ce qu’elle allait lui dire.

• Je vous en prie, soyez honnête.

• Shiryu est dans le coma. Il est catatonique et ne se réveillera peut-être plus…

La Gardienne de la Sphère Lunaire fit un état de l’art à Hyoga, lui décrivant Chevalier après Chevalier ce qui s’était passé et se passait toujours dans le Réseau Céleste. Elle mentionna les sérieuses blessures d’Ikki, physiques comme psychiques, le changement de personnalité de Shun et sa relation duelle avec Hadès, puis revint sur l’état de santé du Dragon et sur l’incroyable combat qu’il venait de terminer. Hyoga leva les yeux vers la Guerrière. Son regard était vague. Altéa se tourna sur le côté et prit sa cape dans sa main droite.

Elle répéta enfin ce qu’Hypnos avait laissé filtrer au sujet des 4 Vents gardant la Plaine d’Hersilie, et décrivit son réel niveau ainsi que son vrai visage. Elle expliqua au Cygne la stratégie de Canon et l’étendue du pouvoir qu’il devait garder en réserve, et termina son court récit par Deimos et le retournement de situation inattendu qui l’avait poussé à combattre son propre frère et à rallier Andromède et le Phénix.

• Shiryu… Je le savais. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’avais senti… reprit le Cygne.

• Ton niveau a beaucoup augmenté, Hyoga. Même le Chevalier des Gémeaux ne peut encore sentir ce qui se passe d’une Sphère à une autre. Quant à la facilité déconcertante avec laquelle tu as découvert ton Arcane… Je dois bien avouer que j’ai été relativement surprise.

• Moi le premier… Je pense que j’avais sous-estimé les effets de mon entraînement et de mon retour sur les Terres d’Asgard.

• Certainement. Je t’ai vu frôler la mort dans la grotte de lave d’Hagen de Merak. J’ai même plusieurs fois ressenti ta peine et tes brûlures alors que j’observais la Princesse Flamme soigner tes blessures.

• Oui… J’ai dépassé mes limites et failli mourir. C’est étrange, mais la mort de Jacob ne fut pas la seule raison qui me poussa à m’entraîner avec acharnement…

Hyoga se souvint de son retour au Palais d’Hilda de Polaris. Il se revit s’agenouiller devant la Princesse, et elle de le relever en lui tendant la main avec un sourire angélique. Il s’était empourpré lorsque Flamme s’était jetée à son cou, arrachant un petit rire étouffé à Hilda qui cacha sa bouche derrière sa main. Accueilli cette fois en ami sincère, il avait pu à nouveau mettre à l’épreuve sa résistance sur les Terres d’Asgard, après avoir obtenu la permission de l’autorité des lieux. Il avait bien entendu choisi la Grotte de Merak pour son entraînement, puisque la chaleur qui y régnait le pousserait à dépasser les limites de son corps et de sa volonté.

Sur sa petite île de basalte, l’Armure de Bêta le fixait avec défiance, ses yeux rouges attendant la moindre faute. Il fallut au Cygne une semaine complète pour réussir à quitter sa protection divine. À chaque fois qu’il intensifiait son cosmos, le lac de lave s’activait, et des bulles venaient en crever la surface épaisse dans des projections brûlantes. La température montait de plusieurs dizaines de degrés, et attaquait le corps de Hyoga jusqu’à l’emmener en Enfer. Pourtant, la Mort le déposa à chaque fois devant sa porte, sans le faire pénétrer dans sa demeure. Quand il acceptait enfin sa brûlante étreinte, le corps meurtri et l’esprit las, il s’évanouissait toujours pour revenir à lui et survivre malgré tout. Plusieurs fois, il avait senti autour de lui le cosmos d’Hagen de Merak en regagnant conscience. Les yeux rouges de la tête de cheval de l’Armure de Bêta semblaient le dévisager et lui ordonner : « Encore ! C’est tout ce que tu es capable de faire, Chevalier ? C’est avec cette volonté ridicule que tu vas protéger la Terre et la Princesse Flamme ? Debout ! Ou je te laisse mourir ici… »

Hyoga s’était toujours relevé, et avait repoussé les limites de son cosmos. Il portait sur son corps des marques de brûlures qu’il ne montrerait jamais à ses amis. Le début de son entraînement fut essentiellement méditatif. Durant cette courte période, il apprit à supporter la chaleur, à endurcir son corps et à développer son cosmos. Lorsqu’il put enfin retirer son Armure sans risquer de mourir immédiatement, il entraîna ses attaques jusqu’à réussir à chaque fois à geler la surface du lac de lave. Puis il s’entraîna encore, et encore, jusqu’à ce que toutes ses attaques soient portées au Zéro Absolu. Il ne dormait pas, ne mangeait presque rien, et ne prenait comme pauses que les courts instants où la Princesse aux cheveux blonds venait lui rendre visite et lui apporter un peu d’eau. Peu à peu, le cosmos hostile dégagé par l’Armure de Bêta disparut, pour devenir neutre. Hyoga réussit à atteindre dans cette fournaise un incroyable degré de communion avec son Armure du Cygne. Lorsqu’il quitta les lieux pour retrouver le froid et imposer à son corps de nouveaux exercices impossibles, un climat de sérénité régnait sur le lac de lave…

• Je suis sincèrement désolée de la mort de ton jeune ami.

Cela pouvait paraître étrange, mais la phrase d’Altéa toucha beaucoup Hyoga, et le laissa assez désemparé. Depuis qu’il était devenu Chevalier, des personnes qu’il aimait étaient mortes. Des personnes que ses amis aimaient étaient mortes. Des héros étaient morts. Des inconnus étaient morts. Hyoga ne pouvait plus compter le nombre de personnes chères à son cœur qui étaient parties, ni le nombre de celles qu’il avait tuées lui-même. Pourtant, malgré le nombre écœurant de morts qui étaient survenues dans la vie du Cygne, celui-ci n’avait jamais entendu de condoléances. Jamais il n’avait entendu « Je suis désolée, Chevalier. » Jamais personne n’avait fait attention, et encore moins au pauvre petit Jacob. Jamais, jusqu’à aujourd’hui.

• Merci… C’est la première fois que…

• Même si tu vivais deux mille ans, jamais tu ne prendrais autant de vie que j’en ai prises. Je sais ce que c’est que d’assassiner un inconnu, mais aussi de pleurer un être cher…

Une curiosité n’arrivant jamais seule, Hyoga dut se rendre avec émotion à l’évidence : celle qui paraissait la plus proche des dieux de tous les Chevaliers qu’il ait rencontrés, était également la plus humaine. L’ironie de ce constat n’échappa pas au Chevalier de Bronze, qui osa poser une difficile question.

• Je vais paraître naïf, mais… est-ce que la douleur s’estompe avec le temps ? Est ce que… tous ces êtres à qui nous avons ôté la vie finissent par sortir de notre esprit ?

• Oh… oui, répondit Altéa… Tôt ou tard, ils disparaîtront de tes pensées… jusqu’à la prochaine fois où tu fermeras les yeux… ajouta-t-elle avec mélancolie.

La Guerrière éprouvait presque de la peine en lieu et place du Cygne. Quinze jeunes années d’existence et l’enfant était presque déjà brisé. Il ne pouvait se rendre compte de tout ce qu’il avait déjà accompli et ne le comprendrait peut-être jamais. Son Armure Céleste paraissait trop grande pour lui. Immensément grande. Comme s’il était nu, perdu au milieu de l’univers. La tristesse se lisait au fond de ses yeux, ainsi que l’inquiétude qu’il éprouvait quant au sort de ses amis et de sa Princesse. Altéa avait suivi depuis plusieurs années la progression du Dragon, certaine que l’élève de son propre apprenti jouerait un rôle cardinal au sein du cosmos. Elle avait également observé avec attachement la vie du Cygne. Le destin d’Ikki était peut-être le plus terrible, mais ceux de Shiryu et de Hyoga étaient les plus tristes.

Si elle n’avait pas réussi à rester à sa place, Altéa aurait rencontré un Chevalier d’Or de plus…

Lorsque Camus du Verseau fit sombrer vers les profondeurs de la mer le vaisseau renfermant le corps de la mère de Hyoga, Altéa avait eu du mal à se raisonner. À ce moment précis, elle avait voulu enfreindre toutes les règles du Réseau et descendre au Sanctuaire. Elle avait ardemment souhaité rendre visite à Camus dans sa Maison, et lui demander pourquoi il avait pleuré dans celle de la Balance. Elle aurait souhaité voir l’étonnement teinté d’arrogance du Maître offusqué qu’on ose lui donner une leçon. Altéa lui aurait dit qu’en effaçant l’image de la mère de Hyoga, il avait commis une monstruosité dont seul un dieu irresponsable et prétentieux était capable.

La Gardienne lui aurait montré ce que son geste stupide allait entraîner pour son protégé et comment il finirait sa vie. Elle lui aurait donné un avant-goût de la destinée du Cygne qu’il venait de changer. Altéa aurait tenté d’expliquer au Chevalier d’Or qu’en arrachant à son apprenti l’image de sa mère, il ne l’avait pas rendu plus fort mais au contraire plus faible, et qu’ôter l’amour du cœur d’un Chevalier afin de l’endurcir était une hérésie passible de mort. Camus aurait compris son erreur avec humilité, ou bien il aurait refusé d’admettre la vérité et aurait engagé le combat. Inconsciemment, c’est ce qu’elle aurait voulu. Ainsi, elle aurait pu le mettre à genoux, et lui prédire sa mort de la main de son propre élève…