Paradise Chapter — Partie 36

• Je vois… Fo, je…

• Je sais…

• Je vais m’y mettre immédiatement.

Devant l’entrée du palais, Bélisiandre de Kargamis regarda son ami déposer le corps de sa bien-aimée sur le sol froid et humide. Elle était réellement d’une grande beauté. Le Gardien de la Sphère de Jupiter ferma les yeux, joignit ses mains comme pour une prière, et se concentra. Comme aurait pu le faire le Chevalier du Verseau, il leva un bras vers le ciel, et des rayons de lumière irisée balayèrent le corps de la jeune femme avec chaleur, dans des danses sinueuses.

Une écorce de diamant rouge commença à se former sur la robe tâchée de sang de la belle Myliana. Elle monta jusqu’à son visage, et Fo ne put s’empêcher d’être consolé en songeant que sa beauté serait préservée pour l’éternité. Une fois terminé, le cercueil de diamant avait la forme d’une superbe marquise (2). Bélisiandre regarda les quelques cristaux de diamant vert qu’il venait de faire pousser au creux de sa main, puis ferma son poing en les écrasant. Il le rouvrit et souffla sur la poussière nouvellement formée. Elle tomba en scintillant sur l’incroyable cercueil écarlate.

• Voilà… J’y ai apposé ma marque : le Sceau de l’Éternité. Rien ne pourra jamais briser ce cercueil. Pas même notre Prince, Fo.

• Merci, Bélisiandre. Je dois… encore te demander un service colossal.

• Je t’écoute, mon ami.

• Je ne peux conserver ce cercueil dans ma Sphère… Pas auprès de cette Armure maudite par les dieux.

• Je comprends… Je construirai une salle dans ce palais de diamant pour qu’elle repose en paix.

• Penses-tu que notre Prince acceptera que le corps d’un… avatar d’Athéna demeure dans le Réseau ? demanda Fo à son ami.

• Il acceptera.

• Tu en es certain ?

• J’en fais mon affaire, promit-il.

Plus tard dans la journée, alors que Bélisiandre avait commencé les longs travaux de la pièce de diamant incolore, il se demanda pourquoi l’Armure de la Chimère avait pris possession de Fo pour lui faire tuer sa bien-aimée. Était-ce parce qu’elle était la réincarnation d’Athéna ? Cela n’avait pas de sens. Si c’était de la simple jalousie, en faisant ce qu’elle avait fait, l’Armure s’assurait que son porteur ne la revêtirait plus jamais. De plus, elle avait laissé passer Doko et Sion lors de la dernière Guerre, même si Altéa l'avait demandé à Fo, et n'était donc pas toujours agressive. Elle avait beaucoup changé depuis qu’elle avait reçu du sang de Pégase, mais les perceptions particulières de Bélisiandre le travaillaient. C’est alors qu’il reçut une vision si forte qu’il en tomba à la renverse, le crâne ouvert en deux par la douleur.

Il vit Vlad du Vampire sourire en caressant l’Armure de la Chimère, puis dessiner sur elle avec du sang plusieurs symboles. L’image suivante fut celle de Myliana tombant inerte sur le sol, la tête heurtant une pierre dans un fracas épouvantable. Puis le sourire de Vlad s’effaça et la vision se troubla. Bélisiandre ne vit qu’un oiseau de feu et un visage d’Or versant des larmes de vengeance. Puis il sut que Vlad allait payer. Pas aujourd’hui, ni demain. Mais il paierait.

Serrant les dents de douleur et de fureur, il se releva tant bien que mal. Il avait senti la détresse de l’Armure qui venait de lui envoyer cette vision. Il avait senti qu’elle était malade et violente. Mais il n’avait pas senti d’envie de tuer la Princesse. Oui, Vlad paierait. Bélisiandre regarda le cercueil de diamant.

• J’ai choisi le diamant rouge (3)… Il est très difficile à créer, même pour moi, Princesse. C’est le minerai le plus rare et le plus complexe de tous…

Il s’arrêta un moment, tourna la tête, puis reprit, le regard vague.

• Vous serez vengée, Princesse. C’est écrit…

Bélisiandre regardait le palais, derrière lui, lorsqu’il finit sa tragique histoire. Shiryu prit la parole, étonné qu’un Chevalier se confie autant à des étrangers, et a fortiori des ennemis.

• J’ai peur de ne pas tout comprendre… avoua Shiryu. Fo de Tirynthe est ce Chevalier que Hyoga a combattu, c’est bien ça ?

• Oui, Chevalier, confirma Saori. Hyoga a gagné le combat. Il est… parti. Je le sens très clairement, maintenant.

• Comment, Princesse ? Il aurait quitté le Réseau Céleste ? Mais pourquoi ? demanda le Dragon.

• Je ne sais pas s’il a quitté le Réseau, Shiryu, mais quand je suis arrivé avec Ikki, je l’ai croisé alors que nous quittions la Sphère de la Lune, précisa Canon. Il était blessé, et a déclaré qu’il n’avait plus rien à faire ici. Qu’il n’était plus le Chevalier du Cygne…

• C’est impossible ! s’écria Shiryu. Pourquoi dirait-il une chose pareille ? Il n’a pas pu nous abandonner ici ! Hyoga n’est pas comme ça ! Il n’a jamais baissé les bras ! Etait-il gravement blessé ?

• Tout le monde change, Dragon… sourit Canon.

• C’est exact, s’immisça Bélisiandre. Votre ami a malheureusement tué le mien, mais en lui laissant le choix de sa mort et de sa rédemption… Il a en effet énormément changé, et traversé des évènements tragiques depuis quelques temps. Il ne souhaite plus se battre.

• Oui, continua Saori. Je le ressens presque encore… Hyoga ne comprend pas pourquoi il est venu ici, prendre la vie de quelqu’un qui aurait pu être son ami… Il ne veut plus tuer…

• Vos perceptions deviennent de plus en plus étendues, Athéna, reprit Bélisiandre. Arrivez-vous déjà à voir ce qui se passe dans les autres Sphères ?

• Je… Oui, je commence à y arriver, mais c'est assez flou. Je vois des indices plus que des images.

• Ne vous fatiguez pas, Athéna. Chaque chose en son temps, déclara Bélisiandre.

• Je vois… Fo… étendu sur le sol. Il sourit. Comme s’il était…

• Libéré, finit Bélisiandre avec un sourire triste.

• Oui, concéda Saori.

Canon n’avait rien contre un minimum de discussion de temps à autres, a fortiori si elle apportait des éléments de réflexion stratégique ou seulement des informations qui pouvaient se révéler précieuses. Rien dans tout ceci ne le concernait réellement, et il n’avait pas la sensation d’apprendre quoi que ce soit. Il avait croisé Hyoga, regardé Ikki essayer de le raisonner par la force, et tout ce que le Phénix avait gagné dans sa manœuvre d’intimidation avait été une main gelée et un regard noir. Il ne fallait plus prendre le Cygne à la légère. Souvent, la vie transforme un Chevalier, et à plus forte raison lorsque son destin s’avère tragique. Il avait conseillé à Ikki de laisser passer Hyoga, en précisant au Phénix qu’il avait déjà dû accomplir sa part du travail. Peut-être son destin de Chevalier s’arrêtait-il dans la Sphère de Mars…

Hypnos vit dans ce Chevalier Céleste visiblement ouvert et débordant de gentillesse, une belle opportunité d’en apprendre plus sur le Réseau que ce qu’il en savait déjà. Il comptait bien l’utiliser et laisser les autres faire le sale travail. Le sien viendrait bien plus tard… Le dieu du Sommeil voulut en savoir plus sur les règles qui régissaient l’endroit, et la porte qui menait à la Sphère de Cristal. Il souhaitait également voir le Chevalier Céleste brûler un cosmos afin d’observer comment celui-ci allait se manifester. Hypnos avait noté que chaque Gardien avait une approche différente du cosmos, s’en servait d’une manière particulière, certainement car ils venaient tous d'une époque différente… Celui d’Altéa était invisible, celui de Fo ruisselait de son Armure comme une plaie ouverte, celui de Vlad était un parasite et une substance vitale pour le Vampire, celui de Phobos semblait faire irruption par le sol comme le magma d’un volcan, et celui de Deimos se développer comme un brouillard infini… Oui, Athéna et les Gardiens n’étaient pas les seuls à avoir une perception étendue, et à savoir ce qui se passait dans les autres Sphères. Plus Hypnos serait sous-estimé, et plus cela arrangerait ses sombres desseins…

• Personne ne vous sous-estime en ces lieux, dieu du Sommeil, annonça Bélisiandre.

• J’en étais certain, répondit Hypnos. Tu peux lire dans les pensées…

• Oui, en effet.

• Impossible, déclara Shiryu. Mais alors, il connaîtra nos intentions avant même que nous ne portions la moindre attaque…

• Ceci seulement si vous comptez vous battre, répondit amicalement Bélisiandre. Pour ma part, je préfèrerais éviter tout affrontement.

• Tu as peur de défigurer ton beau palais ? s’amusa Canon.

• Bien sûr que non, Chevalier. Il est virtuellement difficile de l’abîmer. Même pour toi qui aurait la force de déchirer des étoiles, ce serait très improbable.

• De toutes façons, je te rassure, je ne compte pas concentrer mes coups sur tes précieuses colonnes, sourit Canon. Laisse-moi passer.

• Chevalier, tu es blessé. Je préférerais ne pas avoir à me battre contre toi. Je n’ai aucune envie de te tuer…

• Pfffttt… lança Canon en brûlant un cosmos doré, et en ouvrant ses ailes.

Shiryu, Hypnos et Saori regardèrent la scène depuis le bas de l’escalier. Les ailes de Canon se déployèrent dans des tons bleutés et orangés. Le cosmos du Chevalier d’Or, sans commune mesure avec celui qu’il était capable de développer avant son séjour en Hadès et sous la Grande Cascade de Sang, illumina toute la pièce. Les couleurs ainsi créées et filtrées par les colonnes et les veines de diamant, étaient parfaitement surréalistes. Plusieurs planètes fantomatiques vinrent se concentrer dans le poing droit de Canon, les jambes écartées et le bras gauche tendu. Ses yeux rayonnaient d’une puissance contenue, et ses blessures semblaient ne pas du tout l’handicaper. Le Chevalier Céleste ne bougeant pas d’un pouce, Canon en profita pour concentrer encore la force de plusieurs étoiles dans sa main…

• Par l’Explosion Galactique ! lança-t-il à l’intention de Bélisiandre.

Un déluge d’énergie cosmique se déversa du poing du Chevalier d’Or. Il déchaîna son attaque en direction du thorax de Bélisiandre, qui ne bougeait toujours pas. Le Gardien prit l’attaque de plein fouet dans le ventre et s’envola comme une brindille de bois soufflée par la tempête. Il vola sur une vingtaine de mètres et heurta à une vitesse folle la paroi du palais de diamant. Il retomba lentement, un genou à terre, et se releva. Le mur était intact, tout comme le Chevalier ou son Armure. Bélisiandre approcha de nouveau, avec calme. Son visage n’était ni amusé, ni en colère. Il arborait simplement de la déception.

• Voilà… Tu es satisfait, Chevalier ? Tu as frappé celui qui était sur ta route ?

• Impossible ! Ton Armure n’a aucune marque d’impact… Et ton corps non plus…

• Bien entendu. Sache que mon Armure est aussi solide que le diamant rouge, tout comme mon corps.

• Même ton corps ? Mais comment est-ce possible ?

• J’ai été… Je suis né comme cela, répondit Bélisiandre. Arrête, Chevalier. Ce combat n’a pas de sens. Je ne veux pas à avoir à te frapper.

• Pfffttt… Et tu penses que cela va suffire à m’empêcher de passer ? Que je vais te dire « Oui, tu as raison, Chevalier. Nous n’avons rien à faire ici. Nous allons retourner en arrière… » Es-tu devenu fou, comme ton ami ? s’amusa le Chevalier des Gémeaux.

• Très bien… Je vais essayer de ne pas te tuer. Ton parcours est trop unique pour que le Monde puisse déjà se passer d’un Chevalier comme toi…

• Trêve de beaux discours…

Canon recommença à brûler un cosmos assez inquiétant, encore plus visible et ardent que le précédent. Il appela à lui toute la puissance dont il se sentait capable, désireux de faire mordre la poussière au gamin qui se tenait en face de lui, gamin qui avait en réalité certainement des milliers d’années… mais peu importait ! Canon n’avait jamais reculé et encore moins en face d’un Chevalier arrogant. À ce petit jeu, il avait quelques cartes dans sa manche. Lorsqu’il eut emmagasiné suffisamment de puissance pour raser une Maison du Sanctuaire, il la déchaîna sur le Gardien.

• À moi… l’Explosion Galactique ! hurla Canon avec plus de rage que la première fois.

• C’est inutile ! aboya Shiryu. Canon ! Attention !

Bélisiandre se jeta en avant, un sourire sur le visage. À une vitesse dépassant visiblement celle de l’attaque de Canon, il esquiva bon nombre de coups et dévia les autres du revers de la main droite, se rapprochant de son adversaire. Arrivé devant Canon comme s’il s’était téléporté, il ne restait plus rien de l’attaque du Chevalier d’Or. Canon avait vu le Gardien commencer à courir, puis son image disparaître pour réapparaître entre ses projections. Il avait vu des images de planètes ne heurter personne, et d’autres se faire atomiser par un tranchant de main brillant comme le diamant. Quand Bélisiandre apparut devant Canon, ce dernier n’eut pas le temps de se protéger. Il sentit un simple coup de poing lui déchirer l’abdomen à travers son Armure, déformée sous l’impact. Il tomba à genoux, les yeux brisés, incapable de trouver son souffle. Sa vue se brouilla, et il eut simplement le temps d’entendre une phrase avant de sombrer dans l’inconscience.

• Je suis désolé, Chevalier. J’espère sincèrement ne pas t’avoir blessé à mort. Mais sache que si mon corps et mon Armure ont la puissance du diamant rouge, il en va de même pour mes attaques. Tu n’es pas le seul à pouvoir déchirer des étoiles…

Hypnos serrait le poing si fort qu’il faillit se casser les doigts. Il avait vu toute l’action et avait noté qu’il serait simple pour Bélisiandre de prédire où tous les coups de Canon seraient portés. Mais il n’en avait rien fait. Il l’avait affronté à la loyale et avait esquivé toutes ses attaques sans profiter de ses dons de télépathie. Canon était à genoux, et Bélisiandre l’avait fauché avec un coup de poing. Pas une attaque tonitruante capable de réduire en poussière une Maison. Un simple coup de poing. Franchir cette Sphère serait rude, et Hypnos le savait mieux que qui que ce soit. Il était un dieu, et savait lui aussi quelques choses que les autres ignoraient.

Par exemple, il avait remarqué que Bélisiandre avait scellé la porte de sortie de sa Sphère avec un mur de diamant rouge que lui seul pourrait abattre. Il n’était même pas capable d’étendre son champ de perceptions au-delà de cette muraille infranchissable, et cela ne l’enchantait guère. Il fallait trouver le moyen d’en finir au plus vite. Peut-être allait-il finalement être obligé de se salir les mains plus vite que prévu. Il sourit, au moment où Shiryu commença à gravir les marches du grand escalier de roche noire et de diamant.

• Bélisiandre, je dois bien avouer que ta force semble terrifiante, commença le Dragon. Mais je viens de me souvenir des paroles d’Altéa d’Oligol. Je ne pense pas que tu sois réellement un télépathe.

• Ah oui ? répondit un Bélisiandre très intéressé.