Paradise Chapter — Partie 35
Les bras toujours croisés, il ouvrit les paumes de ses mains, et en appela à la force de tous ceux qu’il avait tué, massacré, assassiné, et qui était devenus par là même une fraction de son pouvoir. Une infinité de rayons blancs plongea des différents endroits de la carte en direction de ses mains, où une puissance colossale commença à naître. Les yeux presque révulsés, il emmagasina plus de pouvoir, encore plus, toujours plus, jusqu’à pouvoir détruire le continent sur lequel il se trouvait. Avant de déclencher l’attaque qui ne laisserait rien de son frère, il choisit de le regarder dans les yeux.
Il remarqua que la Terre dans le dos de Deimos ne scintillait pas. Aucun point lumineux. Aucune ligne cosmique reliant les énergies. Aucune invocation. Deimos, les yeux sans doute baignés de larmes, pointait un doigt vers son frère. Phobos eut juste le temps de comprendre que son frère n’avait jamais eu l’intention de déclencher la Terre Obscure. Il avait juste amorcé la préparation de l’attaque, pour que son triste frère, avide de compétition et de puissance, essaie de le battre à son propre jeu. Pour lui montrer qu’il était le plus fort. Le meilleur. Deimos, lui, préférait le calme et la rapidité.
Au moment où Phobos décida de lancer son attaque, il n’eut qu’une image de celle de son frère. Il vit un rayon de lumière. Juste un rayon de lumière. Pas une débauche d’énergie et de puissance. Un simple rayon. Le cœur de Phobos explosa sous l’impact, criblé de morceaux de son Armure Céleste. L’image de la Terre Obscure disparut, et toute énergie avec elle. Quand Phobos tomba en arrière, son frère était déjà à ses côtés pour le rattraper. Il le posa sur le sol gelé, en faisant attention à sa tête.
• Je… ne sens plus rien… murmura Phobos.
• Je sais, mon frère. J’ai touché trois de tes points vitaux avant de détruire ton cœur.
• Trois… Je n’ai vu… qu’un seul rayon… Trop rapide… Tu es devenu… trop…
• Ne parle plus, demanda Deimos avec des larmes plein les yeux.
• Si… Il le faut…
Autour de la plaie béante percée dans le thorax de son frère, Deimos vit une partie de la peau mate de Phobos. Elle était recouverte de cicatrices, toutes à la précision chirurgicale.
• Mon Dieu, mais… qu’est-ce que tu as fait !
• Je ne supportais pas de te torturer… C’est Arès qui me le demandait… Mais… je ne voulais pas… que tu sois le seul à souffrir… Tes erreurs… sont aussi mes erreurs…
• Tu t’es mutilé toi-même ? demanda Deimos à la limite de l’écoeurement.
• Oui… Mais… ne fais pas confiance à Altéa… Elle a tué notre Maître… Je le sais… Il me l’a dit… Il me parle…
• Mon pauvre frère… Tu as complètement perdu la raison. Depuis cette défaite, tu n’as jamais plus été le même. Ne parle plus, c’est inutile. Qu’Altéa ait tué Arès ou non importe peu. C’était il y a bien longtemps. Elle a changé depuis, et moi aussi.
• Pas… moi…
• Je sais, mon frère. Je sais.
• Je ne vois… plus du tout… Où es-tu ?
• Je suis ici, répondit Deimos en prenant la main droite de Phobos, complètement gelée.
• Me… pardonneras-tu un jour… pour ce que j’ai fait ?
Deimos posa la tête de son frère sur le sol, avec précaution. Il retira son casque pourpre avec délicatesse, se releva doucement, et le mit sous son bras. Une larme tomba sur le front maintenant nu du Gardien, allongé sur le sol. Elle gela instantanément.
• Non… murmura Deimos, la gorge chargée de larmes.
Le Chevalier Céleste de la Sphère du Soleil se retourna et partit, seul, poursuivre la route qu’il avait découverte en rencontrant Altéa d’Oligol.
Notes de l'auteur :
(1) La gazelle est l'animal féerique utilisé par Râvana pour éloigner Râma, afin d'enlever sa fiancée Sîtâ par la force, sur son char aérien. Il l'emmena dans son royaume de Lankâ.
(2) Le serpent (certainement de mer) et le dauphin, sont les deux animaux qui furent effrayés par la colère de Râma essayant d'assécher la mer avec ses flèches de feu.
(3) Char utilisé pour enlever la belle Sîtâ que convoitait Râvana. Râvana était le roi des Râkchasas, créatures vouées par un destin inéluctable ("Dharma" à ne pas confondre avec le "Karma") à jouer un rôle hostile ou maléfique dans la vie des personnages, comme résultat de certains mauvais choix réalisés dans une vie passée. Râvana était un démon qui choisit de se réincarner 3 fois en ennemi de Vichnou.
(4) Lankâ est l'ancien nom de l'île de Ceylan, aujourd'hui rebaptisée Sri Lanka.
(5) Le naja est le nom du cobra en sanskrit ("naga" veut dire serpent) teinté de cinghalais ancien. Toujours utilisé aujourd'hui en Inde malgré son ancienneté (17è siècle).
(6) Ilion est le nom réel de la plaine où Athéna a affronté Arès dans la mythologie.
Paradise Chapter
Après les splendides et interminables champs de fleurs des Sphères du Soleil et de Mars, Saori s’était dit qu’elle ne traverserait certainement plus d’endroit aussi beau et féerique. Des plaines recouvertes de variétés de fleurs et d’arbres inconnues, aux fontaines naturelles de nectar (1) jaillissant d’affleurements rocheux, en passant par toutes les étranges espèces d’oiseaux multicolores, les domaines des frères de Télamon contrastaient totalement avec leur caractère de Berserker. L’air y était doux et chargé de parfums tropicaux, et un vent humide semblait en permanence vous y caresser le visage. Les deux Sphères semblaient identiques, à la différence près qu’il faisait jour dans celle de Deimos, et nuit dans celle de son frère aîné. Oui, ces deux Sphères étaient réellement merveilleuses. Mais ce n’était encore rien à côté de celle de Jupiter…
La Princesse en resta bouche bée, tout comme Shiryu. Le début de la Sphère de Jupiter ne ressemblait à rien de connu jusqu’à lors. Elle n’était pas aérienne, spacieuse, remplie de fleurs ou peuplée de créatures fantastiques. Pas de colonnes de marbre blanc ou de grands escaliers. Aucun travail architectural et aucune trace de civilisation, tout du moins pour le moment. Hypnos et ses compagnons avaient débouché dans une gigantesque galerie creusée à même la roche, au cœur de ce qui ressemblait à une mine de diamant. La profonde gorge de pierres précieuses paraissait descendre vers les entrailles de la Terre, ou à tout le moins de l’endroit où ils se trouvaient. Le boyau était assez grand pour qu’Hypnos y marche debout et possède encore une bonne marge au-dessus de ses cheveux dorés, avant de frôler le plafond. Canon le suivait, et Saori et le Dragon fermaient la marche, côte à côte.
Saori s’arrêta pour toucher la surface du couloir étincelant. Par endroits, la roche irrégulière était simplement noire et brillante d’humidité, mais par d’autres, elle était recouverte de gigantesques veines de diamant multicolores. Certaines partaient du plafond pour courir autour du couloir et s’enfoncer dans le sol recouvert de mousse glissante, et d’autres lézardaient les murs à l’horizontale, suivant le boyau.
• C’est… incroyable, murmura Saori, les yeux ébahis derrière son masque d’Or.
• Oui… confirma Canon des Gémeaux, s’arrêtant lui aussi. Cet endroit n’est pas ordinaire. Aucune mine de diamant au monde ne peut posséder autant de minéraux naturels. C’est… proprement fascinant.
• En effet, Chevalier, intervint le dieu du Sommeil. La plupart des diamants sont légèrement colorés, mais ici, c’est un réel enchantement. Et, si j’osais ajouter un avis personnel, comme tout ce qui est enchanteur, cet endroit doit être très dangereux.
• Je suis d’accord, répondit Shiryu. Je ressens une drôle d’impression. La lumière émanant de toutes ces veines de pierres précieuses me rappelle…
• Oui, Shiryu ? demanda Saori.
• Albérich… répondit le Dragon sur un ton monocorde.
L’émerveillement provoqué par les lumières multicolores éclairant la galerie à la manière d’une infinité de prismes, ne faisait qu’augmenter avec la progression des quatre invités. Shiryu laissa sa main traîner sur la paroi du couloir allant désormais en s’élargissant et en remontant, et vit des lumières impensables danser sur le métal céleste de son Armure du Dragon. Les veines de diamant étaient de plus en plus fréquentes, et les zones de roche nue de moins en moins. La luminosité ambiante s’accrut tout au long du chemin, jusqu’à ce que Saori et ses Chevaliers débouchent dans une salle dont la beauté n’aurait même pas pu être imaginée par un dieu.
• Je… Je pensais pourtant avoir vu des endroits fantastiques… s’excusa presque Hypnos.
• Impossible… ajouta Shiryu. On dirait… un palais de diamant…
La salle était un dôme gigantesque. Des veines de diamant jaune alternaient avec des veines de diamant doré, et partaient de la base de la salle pour rejoindre le sommet du dôme en son centre, en un gigantesque amas de cristaux faisant songer à une cascade gelée. Sous cette voûte de roche noire et de pierre précieuse, un palais, ou un temple de diamant, trônait avec majesté. Un escalier évasé de roche sombre et humide veinée de vert, partait des pieds de Shiryu pour monter jusqu’à un étage immensément large. Là, des colonnes visiblement taillées à la main dans le diamant pur et transparent, montaient dans les airs. Pourtant, elles ne supportaient aucune structure, et se finissaient à des hauteurs diverses et variées. Derrière, l’entrée d’une impressionnante Maison ressemblant à celle du Capricorne apparaissait dans des teintes magnifiques.
En s’approchant du commencement de l’escalier, Canon remarqua que chaque dalle de roche noire était scellée dans le sol par un filet de diamant qui en faisait le tour, comme un joint de cristal. La forme de l’escalier semblait volontairement irrégulière, tout comme celle du temple et de ses colonnes. Canon songea que ce palais incroyable était presque tordu, par endroits, comme s’il le regardait au travers d’un filtre qui en déformait l’image. C’était superbe… Tout bonnement superbe. Il posa un pied sur la première marche, avec précaution, comme s’il avait peur de casser quelque chose, puis le ridicule de la situation le frappa d’un seul coup. Le diamant était le minéral naturel le plus résistant du monde, et il n’était pas homme à se laisser émouvoir facilement. Il monta l’arrogant escalier de lumière.
• Suivons-le, proposa Hypnos plus qu’il ne l’ordonna, pour une fois.
• Je n’en reviens toujours pas… déclara Saori. Allons-nous trouver un ennemi dans un endroit aussi merveilleux ?
• Certainement, confirma Shiryu.
• Tu as l’air très sûr de toi, Chevalier, ajouta une Saori inquiète.
• Oui… Cette ambiance… Tout est somptueux, mais sentez-vous l’air ? Sentez-vous l’odeur qui règne en ce lieu ?
• Je n’avais pas fait attention, reprit Hypnos. C’est comme si ça sentait… la mort…
• Oui, confirma Shiryu, mais sans côté agressif. Une mort douce, comme un sommeil.
• Se pourrait-il alors que ce palais soit… commença Saori.
• Un mausolée, Athéna. Votre intuition était excellente, lança une voix assez douce du haut de l’escalier.
Canon fut le premier à voir le Chevalier qui venait de s’adresser à sa déesse. Au premier coup d’œil, il remarqua que l’Armure qu’il portait représentait une Gargouille assez particulière, car à forme humaine. Des ailes lugubres dans le dos et un heaume à cornes tordues, le Gardien portait une protection du type de celle de Fo de Tirynthe : intégrale, sauf au niveau du torse. Y avait-t-il un lien entre les deux hommes ? L’Armure bénéficiait d’un soin et d’un détail incroyables malgré son apparente noirceur. On aurait dit un Surplis de la Gargouille, dont toutes les griffes auraient été taillées dans du diamant d’une transparence et d’une pureté parfaites.
En effet, de dangereuses griffes minérales jaillissaient des articulations des genoux, des coudes et des épaulières, et d’autres, plus petites, se trouvaient sur le côté des jambières, le bord du thorax et sur les gants et les bottes. L’homme arborait une impressionnante queue de diable dans son dos, entièrement articulée, tout comme ses ailes sombres. Son visage angélique et assez masculin était très beau. Malgré ses cheveux châtains clairs et ses yeux gris, il ressemblait beaucoup à Aioros du Sagittaire.
• Bienvenue à vous, Athéna, ainsi qu’à vos Chevaliers, reprit le Gardien. Je suis Bélisiandre de Kargamis, Chevalier Céleste de la Sphère de Jupiter. Je ne vous attendais pas si tôt, je dois bien l’avouer et m’en excuser.
• Où sommes-nous, Chevalier ? demanda Shiryu. Je veux dire… Mis à part dans le Domaine de Jupiter…
• Si tu parles de ce mausolée, Chevalier Céleste du Dragon, il s’agît du repos éternel de la Princesse Myliana.
• Tu veux dire… que l’Amour de Fo de Tirynthe… Enfin, son corps… repose dans cette structure ? Qu’elle est son tombeau ? demanda Hypnos.
• Oui, c’est exact, dieu du sommeil.
• Mais pourquoi… commença Hypnos.
• Pourquoi est-elle enterrée avec moi ? Ou plutôt pourquoi suis-je enterré avec elle ?
C’était exactement la formulation qu’Hypnos allait utiliser, mot pour mot. Le dieu du Sommeil ne manqua pas de le noter, et de regarder le Chevalier avec des yeux moins amicaux.
• Tout s’est passé il y a maintenant bien longtemps. À la fin de la Guerre Sainte, il y a presque deux mille ans, j’ai reçu une triste visite…
En méditation depuis plusieurs heures sur les marches de son palais de diamant, Bélisiandre était en nage. Son Armure de la Gargouille de Diamant reposait tout en haut du dôme de roche noire, au cœur de l’amas de cristaux à la pureté parfaite. Sentant une agitation et une tristesse accablantes pénétrer sa Sphère, il brisa sa concentration et se reposa sur le sol, levant une main vers son Armure Céleste. Elle se mit à scintiller, mais il ne l’appela pas encore. Lorsqu’il vit Fo de Tirynthe déboucher du Couloir de l’Esprit, portant le corps inanimé d’une jeune femme dans ses bras, Bélisiandre descendit en courant le gigantesque escalier.
• Que s’est-il passé, Fo ? demanda Bélisiandre.
• Je… Elle… C’est mon Armure… Cette création du Diable… Elle… tenta Fo avant d’abandonner son explication.
• L’Armure de la Chimère ?
• Oui, répondit-il, le regard noir. Elle a pris possession de moi. Elle a…
• Non… Dis-moi que c’est impossible ! Tu as…
Fo acquiesça en silence, regardant le visage souriant de la belle jeune femme, déjà pâli par l’étreinte de la mort. Puis il tourna la tête et pleura en fixant un côté de la salle, la vue floue, le visage totalement fermé. Il refusait de regarder plus encore son Amour perdu. Il finit par dévisager Bélisiandre, son ami, plongeant son regard dans ses yeux à la fois froids et compatissants. Il reprit la parole.
• Je pense que tu as compris pourquoi je suis venu ici, mon ami.
• Tu veux que je fasse un cercueil de diamant pour la Princesse, c’est bien ça ?
• Oui, en effet. Elle était douce, pure, et courageuse.
• Je le sais bien et je salue son courage. Je ferai le cercueil. Athéna est-elle… commença Bélisiandre.
• Oui, répondit Fo, l’âme vidée. Elle l’a totalement quittée.