Paradise Chapter — Partie 37
• Non… Je ne pense pas que tu lises à proprement parler dans les pensées des gens. Tu lis dans le cosmos, n’est-ce pas ?
• Dans… le cosmos ? répéta Hypnos sans trop y croire.
• Tu es très intelligent, Chevalier, répondit Bélisiandre. Je comprends qu’Altéa t’ai choisi…
• Choisi ?
• Peu importe… reprit le Guerrier. Je n’aime pas me battre, et préférerais que tout ceci se règle différemment, mais je connais ta volonté, Dragon. Je sais que tu franchiras cette Sphère, ou que tu mourras dedans. Je sens bien que tu ne feras pas machine arrière. Tout du moins pas encore…
• Alors, Bélisiandre ? Ton Armure de Diamant et ta force prodigieuse contre mon bouclier du Dragon et Excalibur ? Qui de nous deux cèdera le premier ?
• Je ne sais pas, Chevalier, sourit Bélisiandre comme aurait pu le faire Shun. Mais n’oublie pas que je lis dans le cosmos…
Arborant un sourire confiant, Shiryu songea aux rizières de Rozan et au son du cours d’eau se terminant par l’impressionnante Cascade. Il pensa aux traits fins du visage de Shunrei et à son sourire capable de guérir tous les maux. Il pensa à son prochain retour auprès d’elle et à ce qu’il ferait de l’endroit. Poursuivre la voie de son Maître… Peut-être fonder une famille… Peut-être tout autre chose, mais Shunrei serait à ses côtés. Bélisiandre ne comprit pas tout de suite ce qui se passait. Jamais il n’aurait cru le Dragon capable d’atteindre le niveau supérieur du cosmos aussi facilement. Les yeux de Shiryu débordaient de calme et de sérénité, sans parler d’une puissance contenue difficile à apprécier. Mais il était absent du cosmos. Bélisiandre décida de le tester. Il se jeta en avant de toute sa vitesse et attaqua le Dragon au corps à corps.
Shiryu para cinq ou six coups de poings en reculant un peu, sachant que ce n’était pas une bonne chose. Il se força à avancer et dut pour ce faire encaisser deux dangereux coups de poing dans son bouclier. Mais les coups de Bélisiandre de Kargamis étaient clairs et limpides… Cela n’enlevait rien à leur puissance, mais Shiryu les voyait arriver ! Il se protégea d’un dangereux coup de genou porté au ventre, mais ne put éviter le coup de pied suivant, qui l’envoya voler au travers de la pièce, les yeux fermés par réflexe à cause de la vitesse. Au tout début de son vol, même les yeux fermés, Shiryu voyait encore son adversaire dans des teintes dorées d’énergie iridescente. En communion parfaite avec le cosmos, il revit le visage de Shura, puis celui de son Maître redevenu jeune.
Hypnos vit le Dragon parer une douzaine de coups à une vitesse dépassant celle de la lumière, et se faire plier en deux par le tranchant du pied de Bélisiandre. Il crut apercevoir le Dragon sourire en plein vol, puis ouvrir les yeux et déployer ses ailes à une vitesse difficile à appréhender, même pour lui. Il vit le bras droit de Shiryu tendu vers le sommet du dôme, et un arc de cercle de lumière dorée déchirer l’espace. Il vint trancher le sol, devant les pieds d’Hypnos, puis lacéra l’endroit jusqu’au sommet de la voûte. Le Tranchant d’Excalibur faucha Bélisiandre à la moitié du mouvement, au niveau du thorax. Il recula de plusieurs mètres, dans une explosion d’étincelles, et manqua de tomber sur le sol. Il se rattrapa, posant un genou à terre, en se tenant la poitrine. Son Armure n’avait aucune marque apparente, et sa peau n’était pas entaillée. Mais il semblait souffrir. L’arc de lumière dégagé par Excalibur mourut en s’éteignant dans la pièce, ayant lacéré la roche noire sur plus de soixante mètres.
Shiryu retomba sur le sol en repliant ses ailes et posa lui aussi un genou au sol. Se tenant le ventre, il vomit du sang. Déployer ses ailes et s’arrêter sur place à la vitesse à laquelle il avançait alors, n’avait pas été sa meilleure idée, mais il avait une chance. Oui, une petite chance…
Plus loin, Hypnos regarda le sol tranché net devant son pied gauche. Il remonta des yeux la veine taillée par Excalibur sur le sol, puis sur le palais, et enfin sur le plafond. Le Dragon ne l’avait peut-être pas remarqué, mais il avait tranché certaines couleurs de diamant. Pas le vert, ni le doré, et à la vue de l’Armure Céleste de Bélisiandre, pas le rouge non plus. Mais le diamant incolore avait subi des dégâts, ainsi que le bleu… Hypnos sourit de satisfaction. « Montre-nous ton réel niveau, Dragon… Montre-nous qui tu es devenu, et épuise-toi… Entretuez-vous, cela me facilitera grandement la tâche… »
Notes de l'auteur :
(1) L'ambroisie et le nectar sont les deux types de nourriture des dieux de l'Olympe, le nectar étant liquide et l'ambroisie, contrairement à ce qu'on pourrait croire, solide. C'est un plat. L'ambroisie est source d'immortalité alors que le nectar enchante simplement les sens.
(2) La navette, ou marquise, est une forme de diamant sculpté assez rare. Elle ressemble à la pupille d'un chat, est plate sur le dessus et le dessous, et possède de multiples facettes tout autour, taillées en biseau. La forme "baguette" aurait été encore plus adaptée à un cercueil car rectangulaire, mais possède moins ce côté de pierre travaillée, comme si Myliana était prisonnière d'un joyau...
(3) Le diamant rouge est réellement le plus rare du monde. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, la majorité des diamants sont en effet colorés, et assez peu sont incolores. Les couleurs existantes sont le blanc (ou incolore), le rose, le bleu, le rose-bleu, le brun, le vert, le jaune (canari ou jonquille) et le rouge.
Paradise Chapter
• Très joli coup, Dragon, constata Bélisiandre. Malheureusement, ton corps n’est pas aussi résistant que le mien.
• En effet, acquiesça Shiryu. Cependant, j’ai bon espoir que tout ton corps ne soit pas aussi solide que ton Armure.
• Je vois où tu veux en venir…
• Ta peau et ton Armure sont incroyablement résistantes pour avoir encaissé Excalibur. Elles t’offrent une protection virtuellement infranchissable. Mais je serais très étonné que tes organes soient également aussi solides que le diamant.
• Très intéressant. Tu possèdes, je le sais, un pouvoir de frappe et de destruction certainement assez proche du mien. Peut-être que si tu me frappais assez fort, tu pourrais produire d’importants dommages sur mon organisme.
• C’est mon pari.
• Stratégiquement excellent et bien pensé. J’espère simplement que tu ne seras pas pris à ton propre piège.
• Je ne comprends pas… commença le Dragon.
Shiryu porta sa main à sa bouche. Il cracha à nouveau du sang entre ses doigts tremblants, sentant une douleur perçante lui tordre le ventre. Il regarda sa protection céleste, là où Bélisiandre lui avait porté un coup de pied assez tranchant, et vit les fissures de l’Armure.
• Impossible… Comment as-tu pu à ce point endommager mon Armure Céleste en un seul coup de pied ?
• Un seul coup de pied ? Allons, Dragon… sourit Bélisiandre.
Il n’y avait qu’une seule hypothèse possible : Bélisiandre avait frappé plusieurs fois Shiryu avec son pied, exactement au même endroit. Deux fois de suite, ou peut-être trois. Les premiers coups avaient entamé la structure de l’Armure et l’avaient fragilisée, et un dernier, plus puissant que les précédents, avait brisé littéralement toutes les chaînes d’atomes. Cette technique de Sen no Sen (1) bien connue de Shiryu, était celle qu’il s’entraînait à produire avec Oko, son ami, lorsqu’ils étaient enfants.
Le Dragon Céleste se souvint du passé…
• Oko… J’y arrive pas, avoua le petit Shiryu.
• C’est pas possible ! Quel nul ! se moqua le garçon torse nu.
• Eh ! T’as vu l’état de ta botte ? Alors arrête de te moquer de moi ! renchérit le petit homme à la fine chevelure noire.
Oko regarda son pied droit, et vit deux orteils dépasser de la botte de fourrure usée par l’entraînement. Il regarda Shiryu à son tour, qui avait de la difficulté à ne pas éclater de rire.
La rivière qui coulait autour des deux enfants dans un bruit de cristal froissé, était transparente comme l’amitié qui les liait déjà. Les cheveux de Shiryu étaient déjà très longs, comme ceux de son nouvel ami. Oko était physiquement mieux bâti que Shiryu et le dépassait presque d’une tête. Il était torse nu, et vêtu d’un simple pantalon de coton et de bottes de fourrure mongoles. Shiryu, lui, portait son petit pantalon et ses chaussures japonaises, ainsi qu’un t-shirt violet bien sali. Le soleil était bas dans le ciel, et d’ici à ce que les deux compagnons soient rentrés à la Cascade de Rozan, il se serait totalement couché derrière les rizières en terrasses à flanc de colline. La verdure de la plaine en contrebas, comme percée de toutes ces petites piscines, conférait à l’endroit une certaine virginité malgré le travail quotidien des paysans.
L’énorme pierre sortant du centre de la rivière et sur laquelle Oko s’entraînait sans cesse portait déjà de belles traces d’impacts. Dans le soleil déclinant, Shiryu, n’y tenant plus, éclata de rire. Assise sur une souche fraîchement coupée, une petite fille plus jeune encore que Shunrei l’accompagna avec force, la bouche cachée derrière ses mains. Elle portait une robe chinoise traditionnelle, coupée sur la cuisse, par dessus un pantalon de la même couleur bleue. Ses cheveux coupés courts en bataille, étaient noirs comme ceux de Shiryu.
• Ne t’y mets pas aussi, Mei ! Notre Maître va me tuer… finit par rire Oko avec eux.
Le Chevalier d’Or de la Balance n’en fit rien, mais il reprocha, comme souvent, aux deux enfants d’être arrivés en retard. Il était très rare qu’ils s’entraînent sans que Doko soit présent, ou à proximité, mais le Professeur leur laissait presque toute latitude lors de leurs petites pauses. Les deux apprentis partaient alors en courant dès l’aube, s’entraîner comme de petits diables en haut de la colline de Yang Bao (2). Doko les avait déjà vus faire. Ils s’entraînaient jusqu’à ne plus avoir de souffle, comme si les exercices imposés par leur Maître ne leur suffisaient pas, puis récupéraient, assis côte à côte, près de la Cascade de Yang Bao. De là, ils regardaient travailler les paysans sous le soleil de Chine, comme sous la pluie battante. « Ce sont de bons petits. Ils seront certainement amis pour la vie… » C’était ce que se disait Doko à l’époque…
• Il faut qu’on s’entraîne plus dur, déclara Oko après dîner.
• Oui, je sais, confirma Shiryu. Surtout moi. Je suis à la traîne.
• Non. Pour ce qui est physique, c’est vrai que je suis un peu meilleur que toi, mais dès qu’il s’agit de méditer, de garder son calme ou de réfléchir, tu es bien plus doué que moi.
• Merci…
• Je veux réussir à maîtriser la technique de notre Maître. Je ne me reposerai pas avant d’avoir réussi. J’abattrai cette grosse pierre !
• Ne dis pas de bêtises, Oko ! Il a dit que cela prendrait des années avant d’y arriver pour des enfants.
• Nos parents sont morts, Shiryu. Nous ne sommes plus des enfants.
Le futur Dragon n’eut rien à répondre à son ami…
Une semaine plus tard, les enfants gagnèrent une matinée de libre. Ils partirent comme à l’accoutumée pour la Cascade de Yang Bao. Ils repassèrent en revue les conseils techniques et théoriques du vieux Maître des Cinq Pics de Rozan. Cette technique n’avait pas de nom. Doko ne lui en avait jamais donné. Elle consistait à frapper à une très grande vitesse un objet très dur, plusieurs fois au même endroit, à une fréquence parfaite. Le coup final, toujours à la même fréquence, devait être beaucoup plus puissant, afin de faire exploser la matière ainsi fragilisée. Cela paraissait facile en théorie, mais aucun des deux enfants n’avait encore réussi à casser de pierre avec l’effet escompté. Shiryu s’entraînait avec les poings, mais Oko avait pris le parti d’y arriver avec les pieds. Plus petit que son ami, Shiryu avait un jeu de poings excellent, et Oko lui était supérieur en jeu de jambes. Le vieux Maître avait choisi de développer ces qualités respectives chez ses deux apprentis.
Ce jour-là, Oko jura à Shiryu qu’il arriverait à briser une pierre avec son pied de cette façon, avant la fin de la semaine. Il lui fallut une année complète.
De retour d’un de leurs entraînements faussement secrets, les deux garçons étaient passés par les rizières. Une bande de brigands s’en était prise au père de Mei, et l’avait jeté dans l’eau d’une petite piscine avant de le tuer. Il n’avait pourtant presque rien sur lui : quelques pièces et un reste de repas préparé par sa fille. Les brigands voulaient certainement simplement s’amuser un peu…
Les enfants arrivèrent sur les lieux par pur hasard. Les éclats de rire d’Oko cessèrent quand il posa ses yeux, au détour d’un petit chemin, sur le corps gisant dans l’eau du père de Mei. Les deux crapules riaient de bon cœur et étaient occupées à dépouiller le pauvre homme qui rentrait chez lui après une dure journée de travail. N’écoutant que sa colère, Oko se mit à courir lorsque le regard d’un des voleurs croisa le sien. À une vitesse incalculable pour le brigand, Oko lui sauta dessus et l’envoya au tapis de trois coups de poings successifs : un dans l’abdomen et deux dans le visage. Inconscient, l’homme tomba sur le sol alors que le second s’apprêtait déjà à sortir une arme. Shiryu lui cassa la main et l’homme tomba à genoux. Le regard vidé d’expression, Oko le frappa si fort que Shiryu entendit la mâchoire de l’homme se briser en plusieurs endroits.
Le jeune Shiryu, des larmes plein les yeux, descendit dans la petite piscine creusée à même le flanc de colline, et retourna le corps du père de Mei, comme s’il voulait le faire respirer. Il le tira sur la petite berge, mais n’était pas assez fort pour le remonter seul, entre les arbres.
• Oko… Aide-moi, demanda Shiryu avec une voix sanglotante.
• Comment allons-nous apprendre ça à Mei… demanda Oko, ses cheveux devant les yeux.
• Oko… Aide-moi !
Oko songea à la petite Mei, son amie, celle qui comprenait son cœur quand même Shiryu et Shunrei n’y arrivaient pas. Il la vit préparer le repas du soir de son père avec un sourire capable d’illuminer le monde entier. Il vit Mei se trancher gentiment le doigt avec son couteau, et une goutte de sang tomber sur le chou qu’elle découpait en lamelles. Il la vit porter son doigt à sa bouche en contemplant son début de repas bouillonnant sur le feu, satisfaite. Il la vit sourire en disant « Dépêche-toi, papa, sinon personne à part Oko ne pourra manger cette horreur. » Il la vit fermer les yeux et éclater de rire devant sa cuisine fumante…