Paradise Chapter — Partie 25

Une multitude de chaînes à la pointe acérée défigurèrent l’endroit et foncèrent vers Deimos. La majeure partie des rayons de lumière de la Lance d’Arès fut annihilée, mais certains réussirent à continuer leur route. Au moment où Shun vit trois traînées lumineuses fondre sur lui sans décélérer, il cacha son visage derrière son épaulière gauche. Deimos, lui, trouva la vitesse de l’attaque du jeune Chevalier assez affligeante, mais lui reconnut une certaine efficacité. Il esquiva plusieurs attaques qu’il ne jugeait même pas meurtrières, en augmentant sa vitesse légèrement au-dessus de celle de la lumière. Il joua avec les chaînes de Shun, esquivant ses attaques au plus près possible. Il laissa même une pointe argentée lui frôler les cheveux au niveau de l’oreille, seulement pour ressentir le frisson de voir la mort arriver en face.

Au même moment, sachant bien qu’il ne se déplacerait jamais plus vite que sa chaîne, Shun serra les dents et s’attendit à plusieurs impacts qui ne le laisseraient pas sans blessures. Une violente piqûre lui vrilla la cheville gauche, perforant le métal céleste et ressortant juste au-dessus du talon. Le second impact eut lieu sur l’impossible épaulière rose et argentée derrière laquelle Shun cachait son visage et sa poitrine. L’angle dévia l’attaque comme un vulgaire rayon de soleil, ou comme aurait pu le faire le bouclier céleste du Dragon. Andromède s’attendit à au moins une touche supplémentaire, qui ne vint pourtant jamais. L’extrémité défensive de sa chaîne était revenue et avait traversé latéralement le rayon de lumière solide, le faisant imploser dans une danse sinueuse et multicolore.

Lorsque la chaîne de Shun frôla l’oreille de Deimos, celui-ci se sentit réellement vivant et retrouva des sensations longtemps oubliées. Il avait tellement tué aux côtés de son frère, qu’il ne pouvait plus faire la différence entre un cri d’enfant et un chant d’oiseau. La guerre l’avait lassé, mais il commençait à retrouver ses sensations. Souriant de plus belle en évitant les deux dernières pointes, Deimos constata que sa vitesse avait beaucoup augmentée. Son corps s’était calé sur la vitesse de l’attaque d’Andromède, comme il le faisait autrefois.

Génie du combat, le Gardien de la Sphère du Soleil se battait souvent à l’instinct, son corps bougeant presque de lui-même. D’un niveau inférieur à celui de son frère, il ne connaissait pourtant pas ses propres limites, son corps ayant toujours repoussé plus loin la frontière de l’impossible. Avec une excitation malsaine, il vit en l’espace d’un instant que ses talents allaient être mis à rude épreuve. Il était en train de descendre sa vitesse, au moment où une deuxième Vague de Tonnerre, parfaitement calculée et cadencée, venait renforcer la première…

Deimos se mordit la langue tellement il accéléra rapidement. Ses cervicales se tendirent jusqu’à la rupture et il sauta sur la colonne brisée, puis sur une seconde lorsqu’une chaîne agentée vint réduire la première en miettes. Il sauta de pilier en pilier, augmentant sa vitesse en même temps que celle d’Andromède le poussait à la faute. Il sauta sur une arche de marbre rose au moment où une pointe acérée déchira la colonne sur laquelle il se trouvait une fraction de seconde auparavant, et se dirigea vers la Maison des Poissons.

Tordu par la vitesse, le corps de Deimos était allongé vers l’avant, presque parallèle au sol qui se trouvait une dizaine de mètres en dessous de lui. Regardant la vague en dents de scie se rapprocher à une vitesse incalculable, même pour lui, le Guerrier sauta sur le côté gauche du toit de la Maison d’Aphrodite. Lorsque son pied gauche toucha le toit et qu’il reprit un appui phénoménal pour se projeter en avant, Deimos laboura la structure et disparut dans une explosion de poussière. Un pan de mur commença à se détacher, transpercé comme une feuille de papier par les multiples chaînes d’Andromède.

Quand il sortit du nuage de fumée à une vitesse maintenant presque deux fois supérieure à celle de la lumière, il constata qu’il était toujours suivi. Il fut à l’autre bord du toit en un battement de cil et arma une Lance d’Arès pour détruire les dernières pointes en plein vol. Il dérapa en arrachant un nouveau pan de mur et serra les dents pour ne pas s’évanouir quand il repartit dans l’autre sens. Un début de voile rouge le força à cligner des yeux plusieurs fois, alors qu’il venait d’éviter deux pointes mortelles. Il revint vers le premier pan de mur en suspension dans le vide, car celui-ci n’avait quasiment pas eu le temps de bouger, et prit appui dessus en concentrant son cosmos.

Deimos se jeta en avant en direction du sol, abattant son bras en ouvrant grand les yeux, n’appréciant plus du tout la situation. Le faisceau de la Lance d’Arès détourna deux pointes de chaîne triangulaires, n’en laissant que deux mortelles et une simplement inquiétante. Il serra son poing afin d’éclater son rayon violet et une plainte déchira la nuit tombante. Les deux chaînes mortelles furent détruites et la dernière déviée avec l’avant-bras à deux fois la vitesse de la lumière. Quand Deimos toucha le sol, la main droite posée et à demi agenouillé, le marbre explosa à son contact, défigurant le paysage avec un cratère de deux mètres de profondeur et de quatre mètres de diamètre.

Clignant des yeux afin de retrouver totalement son sens de la vue, Deimos secoua la tête et se releva doucement. Regardant dans la direction d’Andromède, totalement concentré derrière son épaulière si bien qu’il n’avait rien vu de l’assaut, le Gardien dut à nouveau cligner des yeux avec plus d’insistance. Cela ne dura qu’un instant, mais il jura que les cheveux du jeune Chevalier étaient noirs comme la mort. Un sifflement strident le sortit de sa rêverie, ainsi qu’une douleur foudroyante dans la main gauche. Par pur réflexe, il descendit ses yeux vers sa main. À plus de deux mille fois la vitesse d’une balle, une flèche argentée venait de lui traverser la main en réduisant la protection de son Armure à néant au niveau du poignet et de l’avant-bras.

• C’est… impossible ! déclara-t-il, plein d’incompréhension en tenant sa main blessée. Je les avais toutes évitées… J’en suis certain ! Ou alors…

• Exactement, Chevalier. La dernière flèche de ma chaîne n’était pas mortelle car elle prenait de la vitesse. J’ai courbé mon attaque comme tu courbes la lumière que tu as rendue solide, précisa Shun.

• Incroyable… Je suis très… impressionné, Shu… Andromède. Je ne pensais même pas que tu avais eu le temps de suivre l’action.

• Je ne l’ai pas suivie à proprement parler, mais mes chaînes sont comme des extensions de moi-même. Où elles vont, je vais…

• Oui, je comprends. Mais comment as-tu réussi à développer une telle vitesse ? Je dois bien avouer que je n’avais pas vu ça depuis des siècles.

• Je ne le sais pas moi non plus, avoua Shun. Cette nouvelle Armure céleste est réellement exceptionnelle.

Cela n’avait rien à voir avec l’Armure, mais Shun n’en savait rien. Il se tenait sur sa jambe valide, du sang s’écoulant de sa cheville détruite. Son œil droit était mi-clos et ses chaînes parfaitement intactes.

• J’aurais pourtant juré… songea Deimos à haute voix.

• Si tu nous as déjà observés comme je le suppose, tu sais que je n’aime pas me battre, Deimos. Je t’en prie, mène-moi à mon frère et évitons de nous entretuer !

Toute l’attaque n’avait duré en réalité que deux ou trois secondes. Alerté par le bruit fracassant de plusieurs explosions, Aphrodite accoura vers les marches qui menaient à sa demeure. Il vit une partie du toit de la Maison des Poissons s’effondrer, une dizaine de colonnes tomber en ruine sur le sol, et plusieurs cratères d’impact, mais pas les deux Chevaliers à quelques mètres de lui. Certaines jarres avaient comme été transpercées par une flèche de métal et de la terre était répandue sur le sol. Un vent de pétales de fleurs brûlées lui balaya le visage. Il se concentra, mais ne décela aucun cosmos.

• Mais qu’est-ce que… s’étonna-t-il, une Rose Noire à la main, prêt à frapper. Qui est là ! Montrez-vous !

Aucune réponse ne vint de la part de Shun ou de Deimos. Quand bien même Andromède aurait voulu répondre au Chevalier d’Or, celui-ci ne l’aurait pas entendu. Aphrodite fit le tour de son domaine en courant et en sautant comme un félin. Il trouva des signes de lutte évidents, mais rien ni personne pour les avoir provoqués. Il n’y avait personne. Cependant, le Chevalier d’Or était aussi convaincu qu’il avait senti une brève présence quelques secondes auparavant. Une présence sombre au cœur déchiré. Il décida de développer son septième sens en silence et de retourner à ses activités. Il irait informer Mû de ce mystère plus tard. Si cette présence devait se manifester à nouveau sur son sol, Aphrodite veillerait à obtenir des réponses.

Deimos n’éprouvait pas de réelle rancune envers le jeune Chevalier, hormis pour sa profanation du Réseau Céleste. La protection de sa Sphère n’avait jamais réellement été une priorité depuis qu’il en était devenu le défenseur et il avait accepté cet honneur céleste car il ne supportait plus la guerre. Il avait tellement tué, massacré, pillé, annihilé, détruit, réduit en cendres, assassiné, que ces concepts n’avaient plus de sens pour lui. Perdu entre la lassitude et le goût du sang, il avait accepté de devenir Gardien de Sphère avec son frère au début de la Renaissance italienne. La guerre n’était plus une priorité pour personne et l’heure était à l’innovation et à la reconstruction. À la vie et non à la mort. Au beau et non au laid. À la pierre de taille des châteaux et non à la boue des champs de bataille.

Chevalier sans cause et sans Maître depuis la défaite d’Arès contre Athéna au milieu de l’ère préchrétienne, il avait toujours suivi son frère. Phobos avait toujours su perpétuer les traditions guerrières de la famille de Télamon (1) et entendu où la mort l’appelait. Il avait toujours répondu présent à cet appel et Deimos aussi. Mais la guerre avait perdu toute saveur, et un examen de conscience de plusieurs centaines d’années ne l’avait pas laissé sans doutes. Le goût du sang lui manquait, le craquement des os sous la pression des chocs, le fait d’avoir à se dépasser pour vaincre son ennemi, de trouver la meilleure ruse et la meilleure tactique, ou encore de trouver la faille dans son attaque et d’inspirer en lui la Terreur… Oui, tout ceci lui avait manqué à le rendre fou… Mais tuer à nouveau… En avait-il réellement envie ?

• Je te rappelle que tu es l’agresseur, jeune Chevalier. Tu es celui qui a pénétré dans le Réseau Céleste afin de briser l’ordre naturel des choses. La Terre n’est pas en danger et ta Princesse n’est pas captive…

• Je… commença Shun.

• Pourquoi vous battez-vous ? Pourquoi venez-vous nous envahir ? Vous pénétrez dans notre Sanctuaire, en répandant la mort, et vous voudriez que nous vous laissions passer ? Es-tu devenu fou, Chevalier ?

La réflexion parut pleine de sens à Shun, ce qui le fit douter d’autant plus. Pourquoi se battait-il ? Sa cause était-elle juste ? Il n’avait jamais été aussi perdu, sans fin précise ou cause à défendre sous le manteau de la justice. Pris au sein d’un effet de groupe, avait-il suivi Hypnos sans réfléchir ? Non… Il avait suivi Athéna et rien n’avait plus de sens. Il irait où sa déesse lui demanderait et il ne se poserait pas de questions. Si la stratégie de Deimos était de le faire douter afin de l’assassiner en traître, elle était excellente. Pourtant, il avait l’air sincère et la chaîne de Shun ne ressentait pas d’agressivité de la part du Guerrier. Mais elle n’avait pas non plus senti la présence d’Altéa d’Oligol, alors il resta sur ses gardes.

• Tu dis pouvoir lire dans le cœur des gens, Deimos, et y instaurer la Terreur, reprit Shun avec une voix douce. Mais as-tu déjà essayé de lire dans le tien ?

• Qu’est-ce que tu dis ?

• Pourquoi ton frère a-t-il accepté de devenir un Chevalier Céleste ?

• Pour… le pouvoir, reconnut le Guerrier.

• Et toi, pourquoi as-tu accepté ? Seulement pour le suivre ? Car votre destin de frères t’y poussait ? Pour le pouvoir ?

• Non… L’époque dans laquelle nous vivions ne voulait plus de nous. Le caractère sacré de la guerre perdait de son éclat. Et nous avions déjà tellement tué...

• Tu es devenu Chevalier Céleste pour rester aux côtés de ton frère, mais surtout pour trouver du sens.

• Du sens ?

• Oui, exactement. Trouver du sens. La plus grande puissance d’un Chevalier n’est-elle pas de pouvoir contrarier son destin ? N’y as-tu jamais pensé ?

Deimos y avait déjà songé, bien entendu. Il ne s’était jamais senti coupable d’avoir tué et massacré. C’était dans sa nature. Mais il avait perdu cette saveur qu’il trouvait autrefois dans le fait de donner la mort. La guerre et la mort avaient perdu de leur panache. Ses siècles d’introspection le lui avaient bien démontré : ce n’était plus la mort qui le faisait vibrer. C’était simplement le combat. Il ne s’était jamais rendu compte à quel point il avait changé. Donner la mort, même sans raisons, ne lui faisait toujours ni chaud, ni froid. Mais il fut un temps, il y a bien longtemps, où cela ne le rendait pas indifférent, mais bel et bien vivant…

• Peut-être que j’ai changé, en effet. Peut-être que donner la mort ne me procure plus aucun plaisir. Mais je vis toujours pour le combat ! Pour la sensation indescriptible d’éviter une attaque au-delà de la vitesse de la lumière et de frapper mon adversaire avec toute ma puissance. Pour sentir la mort me frôler et la repousser avant de la renvoyer vers mon ennemi. Pour dépasser mes limites et rester le meilleur dans mon domaine.

• Tu viens de le dire toi-même, Deimos. Les dieux t’ont longtemps imposé ce destin qui consistait à répandre la Terreur et la mort sur ton passage. Mon frère était comme toi et il est devenu ce que tu es aujourd’hui.

• C’est-à-dire, Chevalier ?

• Un Chevalier qui vit pour le combat et non pour la mort.