Paradise Chapter — Partie 24
La scène qui troubla peut-être le plus Shaka, non pas en intensité, mais en étrangeté, fut celle où son homonyme retira tous les sens du Phénix et détruisit sa volonté. Assez différente de la sienne, la technique des Trésors du Ciel de ce Shaka n’en était pas moins dévastatrice. Cependant, la volonté du Phénix resta intacte et il n’hésita pas un seul instant à se laisser mutiler pour mieux atteindre le principe lumineux et emporter avec lui son adversaire. Ce Shaka, malgré sa grande prétention, avait été abusé par le Pope et avait failli tuer Ikki et le Chevalier du Lion. Visiteur dans l’esprit d’Ikki, l’ami d’Esméralda ne manqua pas d’en tirer une leçon d’humilité.
Il fut ensuite traversé par l’image de Bud d’Alcor lançant sa terrible Griffe du Tigre Viking, mais ne put entendre la troublante mélodie de Mime de Bénétnasch. Sa rencontre avec Kassa lui fit comprendre l’importance qu’Ikki attachait encore à l’image d’Esméralda, malgré son enveloppe de glace éternelle. Lorsqu’il assista au sacrifice volontaire de son alter ego entre les arbres de Twin Sal, après avoir dominé trois Chevaliers d’Or à lui tout seul, Shaka reconnut avoir trouvé son égal en termes de puissance et de caractère. Il regarda l’image évanescente se volatiliser en flocons de cosmos pur et ne manqua pas de noter que les trois renégats pleuraient la mort de leur ancien ami. Il lut le testament de son double et retrouva Ikki aux prises avec Éaque du Garuda.
Il observa la technique du Phénix, ainsi que son arrogance fraîchement retrouvée, puis assista à sa rencontre avec Hadès ayant investi le corps de son jeune frère. Fixant Pandore un long moment afin de retrouver à qui elle lui faisait penser, il la vit morte, allongée avec le rosaire du Shaka de cette réalité, et vit Ikki s’en aller le cœur lourd, ne se retournant pas vers le Mur des Lamentations. Il assista de près au combat final contre Hadès et vit Seiya tomber en protégeant Athéna. Sous la Cascade de Sang, il regarda le Phénix relever son ami et le ramener au Sanctuaire. Il l’accompagna dans la Sphère de Vénus et contempla d’un regard attentif son affrontement contre Phobos de Télamon. Il observa les techniques de celui-ci, analysa sa vitesse ainsi que celle de son frère, passa au crible sa technique d’Une Autre Réalité et sa manière d’utiliser la lumière de façon offensive. Il regarda le Phénix tomber et lut sur ses lèvres avec toute l’attention du monde, la dangereuse promesse du Guerrier Céleste…
Quand Shaka rouvrit les yeux, Ikki en fit de même. L’expérience sembla avoir duré une année complète au Chevalier d’Or, mais le Phénix ne s’était rendu compte de rien du tout. Tout au plus de quelques images résurgentes ayant pénétré à nouveau dans sa conscience, comme des souvenirs délavés. Esméralda s’approcha afin de recueillir les premières impressions de Shaka, et Seiya tendit une oreille attentive depuis sa place, sachant très bien qu’il ne comprendrait rien du tout si les Chevaliers ne conversaient pas par langage des signes.
• Satisfait, Chevalier ? demanda Ikki.
• Il dit la vérité, Esméralda. Il a… Il n’a pas menti. Je sais comment il est arrivé jusqu’ici et qui l’y a amené.
• Je ne me souviens de rien après avoir sombré dans l’inconscience sur la plage. Que s’est-il passé ?
• Rien du tout, Chevalier. Phobos a disparu dans un tourbillon de lumière, voilà tout.
• Et il n’a rien dit ? J’ai cru que…
• Non, Chevalier, il n’a rien dit du tout. Il a seulement disparu… mentit Shaka.
Toute la soirée, le Chevalier d’Or de la Vierge revit Phobos marcher au-dessus de l’eau. Toute la soirée, il revit le mouvement de ses lèvres déclamer sa mortelle promesse. Toute la soirée, il revit le Gardien disparaître et laisser Ikki sur la plage dans un état critique parfaitement calculé. Toute la soirée, il calcula à son tour.
Notes de l'auteur :
(1) Le drapé le plus ancien représenté en Inde en un "dhotî". Jusqu'au 14ème siècle, il était porté par des hommes et des femmes de haute caste. Ce n'est que plus tard qu'il est devenu presque exclusivement un vêtement masculin. Certaines formes de dhotî sont toujours portées par des femmes de haute caste, qui utilisent un tissu plus long et drapent une partie autour du torse. Le puritanisme britannique du 19ème siècle a eu une grande influence sur les dhotîs féminins qui révèlent le bas des jambes et sont donc de moins en moins portés. Tous les dhotîs sont noués autour de la taille au milieu de la longueur du tissu et chaque jambe est ensuite drapée séparément par chacun des pans. Cela crée un drapé assez semblable au pantalon.
(2) Le Sarong est un dhotî, à savoir une pièce d'étoffe. Cependant, il n'est pas drapé comme un pantalon mais comme un pareo. Aujourd'hui, sarong et pareo sont synonymes.
(3) Le Principe lumineux est le nom sanskrit que j'ai trouvé pour le Septième sens.
(4) Ganesh ou Ganéça, est un homme ventru (ou un enfant), avec une tête d'éléphant et quatre bras. Sa monture est un rat. Il porte un croc à éléphants et un chapelet (comme Shaka d'où mon choix). Il est fils de Çiva. Il est le Seigneur des Obstacles, dieu du Savoir, de l'Intelligence, des Arts et du Commerce, et son culte est très répandu.
(5) Le Reiki est une discipline permettant d'acquérir et d'utiliser des énergies dans un but de guérison par imposition des mains. Il peut être écrit Rei-Chi.
(6) Pour les Sulka de Nouvelle-Bretagne (Océanie), Emakong est l'homme, tel Prométhée, qui rapporta la nuit et le feu de son voyage dans le pays souterrain des hommes-serpents. Il ramena les grillons qui annoncent la nuit, et les oiseaux qui annoncent l'aurore. J'ai choisi cette figure pour le masque de Guilty.
Paradise Chapter
Deimos avança lentement en direction d’une colonne à demi effondrée. Arrivé à un pas de celle-ci, il posa sa main droite sur la partie tenant encore debout et en effleura la surface régulière. La cassure à hauteur de ceinture était très nette et n’avait pu provenir que d’un impact très violent. Certains piliers de la Maison des Poissons étaient en ruines, dont la majeure partie dans le jardin où se trouvait Deimos. Mais ces piliers s’étaient effondrés avec la seule action démoniaque du temps. Pas celui-ci. Le bris était net, et Deimos se demanda quel Chevalier avait traversé cette colonne pour ainsi l’éventrer. Peut-être est-ce que le Chevalier d’Or des Poissons avait corrigé ici-même un Chevalier de Bronze, comme il s’apprêtait à le faire.
Shun ne chercha même pas son frère des yeux, sachant bien qu’il ne le trouverait pas. Phobos l’avait emmené ailleurs, dans une autre dimension, à ses risques et périls, et en paierait le prix. Andromède n’était ni désorienté par le voyage, ni surpris de se retrouver au Sanctuaire. Pas de peur, ni d’appréhension. Certes, il ne se sentait pas en sécurité et une myriade de questions lui brûlait les lèvres. Il avait envie de faire quelques pas en avant et de s’adresser à Deimos, mais Shun avait depuis peu appris à agir différemment.
Depuis qu’Hadès avait pénétré son corps et essayé d’étouffer son âme jusqu’à la dissoudre dans le Mal, il n’était plus vraiment le même. Seul Shiryu semblait l’avoir noté, mais n’avait pas osé en parler à son ami, ou bien n’en avait seulement pas eu le temps. Shun se poserait ses questions intérieurement et chercherait ses propres réponses. S’adresser à son ennemi, alors que celui-ci affichait une désinvolture presque insultante, lui conférerait une importance que Shun se refusait à lui donner. Il attendrait que Deimos prenne la parole et ne répondrait pas à sa question. Le fait qu’Aphrodite semble ne pas les voir avait quelque chose de réconfortant. Un combat à deux contre un aurait vite pris la forme d’une exécution sommaire.
Le Chevalier d’Or des Poissons se tenait debout à côté d’une gigantesque vasque de marbre blanc, remplie de roses rouges. Shun nota, sans s’en étonner de manière visible pour Deimos, que les cheveux de son ancien adversaire étaient un peu plus foncés et que certains détails de son Armure d’Or n’étaient pas les mêmes. Son casque était beaucoup plus ouvert, à l’image de celui du Sagittaire, et toutes les nageoires d’Or bien connues de l’Armure d’Aphroditeétaient ici remplacées par de dangereuses arrêtes. Celles des cuisses et des avant-bras étaient quadruples et le casque et les chevilles n’en portaient que trois de chaque côté. Certaines parties de l’Armure d’Or étaient en Or rose, notamment les articulations et les arabesques, ainsi que le plastron et l’arrière des jambières. Aphrodite ne voyait ses hôtes ni ne les sentait et semblait concentré sur sa tâche. Shun, quant à lui, se demanda de plus belle ce qui pouvait bien se passer. L’endroit n’avait rien d’une illusion, a fortiori car Deimos s’y trouvait lui aussi. Mais alors…
• Je vois que notre cher Aphrodite a fait quelques dégâts récents… songea Deimos à haute voix, en examinant sa colonne cassée.
• Dois-je vraiment demander ce qui se passe, Chevalier, afin de te satisfaire ? Dois-je trembler de peur, ou bien te dire que je n’en crois pas mes yeux ? Est-ce l’attitude que tu attends de moi, le faible Andromède ?
• Faible ? Absolument pas, Shun, répondit le Gardien. Je ne commettrai pas la même erreur que tes précédents ennemis. Si je t’ai choisi, c’est bien au contraire car tu es le plus puissant…
Shun ne s’était pas du tout attendu à cette réaction de la part de Deimos. De plus, il essayait d’instaurer une certaine proximité en l’appelant par son prénom, ce qui ne laissait rien présager de bon. Le jeune Andromède choisit de ne rien répondre, profitant du fait que son adversaire ne le regardait toujours pas. Ainsi, il ne pourrait avoir remarqué son étonnement.
• Tu as bien changé, reprit le Guerrier Céleste. Ton cœur a changé. Je sens bien que tu essaies de réprimer la marque qu’Hadès y a laissé, mais je perçois également que certains aspects de votre union ne te déplaisent pas.
• Et qu’en sais-tu, Chevalier ?
• Crois-tu réellement que je puisse personnifier la Terreur sans avoir la faculté de lire dans le cœur des gens ? s’amusa Deimos.
• Ohhh… Je pense alors que tu dois tout connaître de moi et savoir ce que je ressens, ironisa Andromède.
Deimos ne le laissait pas paraître, mais il était très étonné par les réponses du jeune Chevalier. Il avait l’impression de s’adresser à son propre frère. Même ironie, même détermination, même détachement malgré une concentration apparente… C’était évident, le Chevalier de Bronze avait changé, ou plutôt, on l’avait changé. Toute la bonté qui faisait son essence était toujours présente, mais sa naïveté s’était envolée. Hadès avait dû lui laisser inconsciemment quelques ficelles de l’art du dialogue et de l’étude de son adversaire. La question était de savoir s’il ne lui avait pas laissé autre chose…
• Je ne prétends pas savoir ce que tu ressens, Shun.
• Tu peux cesser de t’adresser à moi en m’appelant par mon prénom, Guerrier. Tu n’affaibliras pas mon attention avec de belles paroles.
• Seigneur… Que de méfiance ! Qu’a-t-il bien pu t’arriver, pauvre Andromède, pour que tu sois si méfiant ?
• M’énerver ne fonctionnera pas non plus, Chevalier. Si tu peux lire dans le cœur des gens, tu sais bien que je ne suis pas en colère, que ce n’est pas dans ma nature. Par contre, tu dois pouvoir y lire l’impatience de retrouver mon frère et d’avancer dans ma quête.
• En effet, je pense que j’ai eu raison de te choisir.
• Tu ne m’as pas choisi, Chevalier. Ton frère a choisi le mien à cause de son tempérament de feu et tu es seulement resté avec moi. Je vois que toi aussi, tu sais ce que c’est que d’avoir un frère qui décide tout à ta place, ironisa Shun.
• Tais-toi, Chevalier ! Tu ne sais rien de nous… répondit Deimos en perdant son calme.
Aussitôt, Deimos sentit qu’Andromède venait de marquer un point. Le Gardien n’avait pas réussi à agacer son adversaire, qui paraissait plus concentré que jamais, à peine perturbé par la réalité dans laquelle il se trouvait, mais lui n’avait pas vu le piège tendu dans la conversation. Le jeune Chevalier était allé à la pêche en imaginant que Phobos était l’aîné et le plus dirigiste, et il avait gagné. Deimos dut reconnaître que l’effort était remarquable et ne chercha pas à effacer son énervement. Bien au contraire, il le cultiva et développa son cosmos, un cosmos violet rappelant celui des Spectres.
L’énergie bleutée sortait du sol dans un épais brouillard et montait vers le ciel, comme aspirée par la lune. Shun fit deux sauts successifs en arrière et dérapa en arrachant quelques pétales de fleurs. Finissant de tourner sur lui-même, il se retrouva de profil en face de Deimos, serrant l’extrémité de chaque chaîne dans la main idoine. Il brûla son cosmos à son tour et focalisa toute sa concentration sur sa chaîne défensive. Abritant son regard derrière une de ses épaulières surdimensionnées, Shun bénéficiait ainsi d’une protection gratuite supplémentaire. Lorsqu’une lance dorée apparut dans le dos de Deimos, Aphrodite se releva et essuya la sueur de son front d’un revers de la main, satisfait de ses réparations de fortune.
• La Lance d’Arès ! lança Deimos en abattant son bras droit.
• Chaîne Nébulaire, protège-moi ! répondit Shun en jetant l’extrémité circulaire de sa chaîne vers Deimos.
Un dangereux faisceau de lumière se dirigea vers le jeune Andromède, comme une fine comète violacée. Le son qui l’accompagnait rappelait celui d’une plainte comme il était possible d’en entendre dans la Cinquième Prison, et avait le don de vous glacer le sang. Lorsque la comète arriva à mi-distance, la chaîne de Shun fonçait vers elle comme une flèche mortelle. Deimos esquissa un petit sourire et serra le poing droit. La comète se sépara en une douzaine de rayons qui dépassèrent la pointe de la chaîne d’Andromède. Celle-ci n’en atomisa qu’un seul et laissa passer tous les autres. Le cosmos de Shun explosa lorsqu’il tira de toutes ses forces sur sa chaîne pour la rappeler à lui. L’extrémité revint à une vitesse dépassant celle de la lumière, mais cela ne serait pas assez rapide et Shun le savait. Il vit les mortels rayons se rapprocher, mais ne perdit pas sa concentration. Il ne démontrait aucune bravade ou belle assurance comme son frère en aurait été capable, mais il était concentré. Il eut une idée de dernière seconde, soufflée à son bras droit par son instinct de survie, et jeta son autre chaîne.
• Vagues de Tonnerre ! lança-t-il en même temps que sa chaîne brillante.