Paradise Chapter — Partie 23

Mais ses dents étaient serrées et ses sourcils démontraient toute son incompréhension et toute sa colère. La colère d’un Chevalier plusieurs fois trompé, avec les sentiments de qui il ne fallait plus jouer. À mi-chemin entre la tendresse et la colère, à mi-chemin entre l’homme et le Chevalier, Ikki fixait Esméralda avec mille questions. Il ne pouvait voir son visage, mais savait que c’était elle. Il fut repris d’une violente convulsion et ferma les yeux en grimaçant de douleur et en portant la main à son cœur.

• Shaka ! hurla Esméralda en regardant le Chevalier d’Or.

Celui-ci ferma les yeux et ouvrit la paume de sa main droite. Sa bouche s’ouvrit doucement et il articula quelques mots sans qu’aucun son n’en sorte. Une vague de vent balaya ses cheveux et il referma sa main d’un coup sec en ouvrant les yeux. Quand le vent se calma, Ikki avait déjà sombré dans un profond sommeil réparateur. Esméralda essuya le sang qui coulait au coin des lèvres du Phénix et laissa Shaka s’approcher. Elle s’adressa à son esprit.

• As-tu vu son expression lorsqu’il m’a regardée ? On aurait dit qu’il voyait un fantôme…

• Oui… C’est étrange… J’ai eu l’impression d’avoir déjà croisé son regard. Peut-être dans une autre vie.

• Que dis-tu ?

• Ce n’est sans doute rien… Il a besoin de boire de l’eau fraîche.

Shaka regarda le petit Seiya, figé comme une statue, debout devant son siège de fortune. Il fit à son intention cinq gestes en langage des signes et l’enfant partit en courant en direction d’Esméralda. Il tendit les mains et le Chevalier du Triangle Austral lui remit un bol en terre cuite. Le petit homme s’éloigna au pas de course, l’air triste, mais heureux de pouvoir rendre service. Lorsqu’il revint avec de l’eau fraîche pour son ami, Shaka n’était déjà plus là. Esméralda fit boire le Phénix avec précaution, puis l’enfant reprit son sévère entraînement.

Très vite, au bout d’une dizaine de tractions avec un lourd sac de pierres attaché à ses pieds, le petit Seiya regretta les cours d’anatomie du Chevalier d’Or. Il marqua une courte pause durant laquelle il se dit que s’il voulait, un jour lui aussi, revêtir une Armure magnifique et protéger les gens, il devrait devenir très fort. Au moment où Esméralda allait lui faire une remarque, il reprit de plus belle. Le Chevalier d’Argent esquissa un imperceptible sourire derrière son masque brillant. Un sourire de fierté. Un sourire plein de certitudes. Lorsqu’Ikki se réveilla dans le couchant, la première chose qu’il fit fut d’appeler son Amour perdu…

• Esmé… ralda…

• Mon Maître n’est pas là, Monsieur l’ange, répondit le petit Seiya. Elle est partie s’entraîner de l’autre côté du volcan.

Le Phénix tendit l’oreille tout en fixant le bol d’eau claire à moitié vide. Des bruits sourds faisaient trembler la surface du précieux liquide.

• Ton visage… Tu ressembles à un ami à moi…

• Ah bon ? Il doit être rudement beau alors ! s’amusa l’enfant, ravi de pouvoir enfin parler à son nouvel ami.

• Il est… Non, rien… répondit Ikki. Où suis-je… Oui… l’Île de la Mort. Phobos… Je…

• Calmez-vous, Monsieur l’ange. Vous vous êtes fait très mal en tombant du ciel. Mon Maître m’a laissé un message pour vous. Elle a dit : « Si ton ami se réveille, dis-lui bien que s’il bouge ou qu’il parle trop, il risque de mourir. Dis-lui de rester tranquille et de ne surtout pas essayer de se lever. »

• De toutes façons… Je n’en aurais pas la force… reconnut Ikki avec regret. Comment t’appelles-tu, petit ?

• Je m’appelle Seiya, Monsieur ! répondit l’enfant avec fierté. C’est moi qui vous ai trouvé et qui me suis occupé de vous ! Enfin, pas tout seul bien sûr… finit-il avec une petite voix gênée.

• Seiya, n’est-ce pas… Oui… Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas étonné… Un prénom parfait pour un gamin courageux et un peu naïf…

• Je suis pas naïf ! s’indigna l’enfant.

• Ah oui ? demanda Esméralda en approchant lentement, ruisselante de sueur. J’ai assez d’exemples du contraire pour écrire des livres capables d’assommer n’importe quel Chevalier d’Or !

• Maître, vous êtes méchante…

• Tu as nagé comme je te l’avais demandé ?

• Oui, Maître. Vingt fois le tour de l’île…

• Je ne t’avais demandé que dix tours. Pourquoi en avoir fait le double ?

• Pour rien… s’excusa presque l’enfant.

• Elle t’a posé une question, petit… Ne profite pas de la gentillesse de ton Maître pour te montrer insolent, s’interposa Ikki avec gentillesse mais fermeté.

• Eh bien… Si je veux devenir fort, je dois m’entraîner beaucoup.

• Ce que je te donne ne te suffit pas ? Très bien. Je discuterai de cela avec Shaka et nous reverrons ton entraînement à la hausse…

• Oh, la gaffe… marmonna Seiya en s’éloignant doucement pour laisser son Maître approcher.

Ikki détailla Esméralda des pieds à la tête. Malgré son masque d’Argent, il était presque impossible de se tromper. Le Chevalier qui se tenait devant lui avait tout de son Amour perdu. Le soleil couchant faisait danser des lumières orangées sur son masque traditionnel, et Esméralda semblait avoir le souffle court. Sa silhouette était parfaite, et ses cheveux blonds trempés par l’effort descendaient en cascade dans son cou. Lorsqu’on s’entraînait sérieusement sur cette île, on ruisselait immédiatement. Ikki décida de refouler pour le moment toutes ses questions et de ne pas effrayer celle qui lui avait sauvé la vie. De plus, à chaque fois qu’il repensait au passé et regardait la silhouette du Chevalier, son cœur cherchait à déchirer sa poitrine, lui infligeant des douleurs atroces.

• Merci… pour ce que vous avez fait pour moi… commença-t-il.

• De rien, Chevalier. Puis-je te demander ton nom ?

• Ikki. Je m’appelle Ikki, Chevalier de Bronze du Phénix.

• Chevalier de Bronze ? J’avais bien reconnu l’Armure du Phénix, même si j’ai mis du temps à admettre qu’il puisse y en avoir une autre, mais je n’aurais jamais cru que ton Armure était de Bronze…

• C’est… compliqué. Mon Armure du Phénix a reçu du sang d’Athéna lors de notre affrontement contre Hadès, et elle a évolué…

• En Armure Divine du Phénix…

• Oui, au départ, puis en Armure Céleste. Comment…

• Shaka. Shaka de Vyâsa. C’est lui qui me l’a dit tout à l’heure. Sa connaissance sur ce genre de sujets dépasse de loin la mienne.

• Shaka… Voilà pourquoi il me semblait si familier, tout comme cette île et tout comme toi…

• Tu l’aurais déjà rencontré ?

• Oui… Enfin non… C’est compliqué Es… C’est compliqué.

• Prends ton temps. Ce soir, nous mangerons ensemble et demain tu pourras probablement te tenir assis.

• Merci… Je sais que je ne suis pas très… Merci, finit Ikki après plusieurs secondes.

Ikki puisait dans ses toutes nouvelles forces l’énergie nécessaire pour ne pas commettre la tentante stupidité de s’asseoir et ce faisant de se déchirer le cœur. Il n’était pas du genre patient. Il ne l’avait jamais été. Mais il était intelligent et connaissait suffisamment bien son corps pour savoir qu’il était dans un état critique, qui nécessiterait de la patience… Beaucoup de patience. Shaka était revenu de nulle part peu de temps après la nuit tombée et Ikki n’avait pas encore osé lui parler.

Le Chevalier d’Or semblait à la fois doux et chaleureux, mais aussi particulièrement sérieux. Le genre de Chevalier qui donnerait sa vie pour sauver n’importe qui, mais qu’il fallait mieux avoir dans son camp. Le Phénix avait bien senti qu’il était le bienvenu, mais que tôt ou tard, Shaka lui demanderait des explications quant à sa présence inhabituelle et très particulière. Plutôt que d’attendre ce moment trop longtemps en repensant à l’infâme nourriture trop connue de l’endroit, Ikki provoqua la discussion. Esméralda était assise en face de Seiya et le petit homme avait les yeux fermés, essayant de réciter parfaitement les principaux points de pression du Reiki (5).

• Je ne suis pas de votre réalité, lâcha Ikki abruptement.

Shaka et Esméralda se regardèrent fixement, puis contemplèrent le Phénix. Seiya avait ses yeux grands ouverts et avait stoppé son énumération jusque-là parfaite. Shaka brisa sa position du Lotus, et se leva pour tourner le dos à Ikki.

• Oui… C’est la seule manière d’expliquer ta présence ici. Ton Armure Céleste du Phénix… Le fait que tu aies ce sentiment de familiarité à notre contact… Tu connais également un autre Seiya, n’est-ce pas ? demanda Shaka en s’adressant à l’esprit d’Ikki.

• C’est exact. Il avait 14 ans. Il est tombé au combat en protégeant Athéna dans sa lutte contre Hadès.

• Je suis désolée… déclara le Chevalier d’Argent.

• Il ne faut pas. Il a fait son devoir de Chevalier plus qu’à son tour et est mort en héros. Je n’ai aucune peine à croire que ton apprenti deviendra également un grand Chevalier et qu’il portera l’Armure du Phénix avec fierté.

• Comment as-tu pénétré cette réalité, Chevalier ? Même moi, je serais totalement incapable de ce genre de prodige.

• Oh, cela n’a rien d’un prodige, Shaka. Je me battais contre un ennemi qui avait la faculté de naviguer entre les réalités, de la même manière que le Chevalier d’Or des Gémeaux que je connais peut le faire entre les dimensions.

• Je vois… Je vais te demander quelque chose, Chevalier du Phénix. Je peux lire en ton esprit et tout apprendre de toi et de ta vie. Cela nous permettrait d’avoir la confirmation de tout ce que tu viens de nous apprendre, même si je sens bien que tu n’es pas homme à cacher la vérité. Cependant, je dois te prévenir, mon pouvoir lira tout en toi et je serai incapable de seulement aller chercher les informations qui pourraient nous être utiles…

• Je comprends… L’idée ne m’enchante pas du tout, mais nous ferait gagner un temps précieux et instaurerait peut-être une confiance réciproque qui me semble indispensable.

Ikki n’aurait jamais pensé qu’il laisserait un jour quelqu’un lire en lui, de son plein gré. L’idée le révulsait, a fortiori depuis son combat contre Kassa des Lyumnades. Cependant, s’il y avait une personne sur terre qui devait le faire, le Phénix préférait que ce soit le Chevalier de la Vierge. Ne sachant pas comment rentrer dans sa réalité, il aurait besoin de toutes les informations possibles sur celle-ci. Il fit un signe de tête approbateur à Shaka, ne cachant pas non plus le fait qu’il serrait les dents pour bien montrer qu’il n’allait y prendre aucun plaisir.

• Très bien, Chevalier. Cela ne prendra que quelques instants, même si cela pourra peut-être paraître très long. Cette technique est totalement indolore.

• Peu importe… lâcha Ikki en fermant les yeux.

Le Chevalier d’Or de la Vierge s’agenouilla aux côtés d’Ikki et leva son index droit en fermant les yeux à son tour. Il articula quelques mots, encore une fois sans les prononcer, et l’extrémité de son doigt devint incandescente, dégageant une lumière solaire par cercles concentriques. Il la posa sur le front du Phénix et commença son long voyage onirique…

Il se retrouva au beau milieu d’une allée sombre et humide, dans un sordide quartier de Tokyo. Les enseignes lumineuses crachaient des salves de lumière blafarde dans la bruine et une odeur de mort régnait sur l’endroit. Le petit Ikki traversa en courant la forme spectrale du corps de Shaka de Vyâsa, son jeune frère enveloppé dans ses bras. Le Chevalier vit Pandore apposer sur Shun la marque d’Hadès après avoir torturé Ikki et s’en aller en effaçant sa mémoire.

Tournant la tête pour suivre la fuite de la petite fille aux cheveux noirs, Shaka se retrouva au centre d’un groupe d’enfants tirant chacun à leur tour un petit papier leur apprenant leur futur lieu d’entraînement. Il assista à une scène particulière, où le jeune garçon protégea son frère en choisissant l’Île de la Mort à sa place, se condamnant à un entraînement impossible. Shaka repéra le petit Seiya promis aux terres de la Grèce antique et se retourna pour regarder le jeune Shun qui pleurait de plus belle…

Il ne trouva qu’un homme gigantesque couvert de cicatrices en face de lui, l’air menaçant avec son masque à l’effigie d’Emakong (6). Le corps tuméfié du jeune Ikki tomba à quelques mètres devant lui, sa tête heurtant une pierre. Il regarda, impuissant, Guilty ramasser le pauvre enfant et jouer avec la blessure ouverte dans son cuir chevelu. Puis il vit Esméralda, toute jeune et inquiète, cachée derrière un énorme rocher, priant pour la santé de celui qu’elle aimait. Shaka serra les dents alors que Guilty s’acharnait sur le corps inanimé du petit Ikki, inconscient depuis déjà plusieurs minutes.

Le Chevalier d’Or vit les côtes se briser sans pouvoir entendre de craquement, ce qui ramena l’enfant à lui dans un hurlement de douleur. Il comprit que son « Maître », s’il était correct de le qualifier ainsi, n’avait rien trouvé de mieux que d’infliger à son apprenti une douleur sans précédent pour le ramener à la conscience, lorsque le pauvre enfant n’en pouvait plus. Shaka serra cette fois-ci le poing et contempla passivement le petit homme cracher du sang alors qu’Esméralda pleurait doucement, comme chaque jour.

Quand Shaka voulut reposer ses yeux sur l’enfant, il fut terrassé sur place par la vision d’horreur qui se déroulait devant lui. Guilty venait d’assassiner la petite Esméralda pour faire jaillir la haine dans le cœur de l’enfant. Une goutte de sueur perla sur le front du Chevalier de la Vierge et il ferma les yeux pour ne plus assister à la scène lorsqu’il lut sur les lèvres d’Ikki que son Maître venait de tuer sa propre fille. Lorsqu’il les rouvrit, Ikki était plus mûr, résigné, l’âme noire. Il était sur le quai du port de Yokohama, perdu dans le brouillard. Regardant la ville, il commença à rire comme un dément.

Shaka fit quelques pas sur le pont en bois et croisa un Seiya plus âgé accompagné par le frère d’Ikki, ainsi que par deux autres Chevaliers de Bronze. Il eut le temps d’apercevoir une troupe de Chevaliers Noirs se disperser en portant des morceaux d’Armure d’Or. Il fit un bond gigantesque pour arriver sur la route et pouvoir suivre la scène, et atterrit dans un vieux hangar désaffecté où Ikki était en train de revêtir l’Armure sacrée du Sagittaire. Aveuglé par la lumière, Shaka se protégea avec sa main gauche. Il l’abaissa ensuite pour voir Ikki transpercer le cœur du Chevalier du Cygne, sans aucune pitié. Il le vit ensuite douter en écoutant l’histoire tragique de Hyoga, puis s’effondrer dans les bras de son frère. Il allait enfin rechercher la lumière et cette pensée réchauffa le cœur de la Vierge.