Paradise Chapter — Partie 22

Le petit remarqua alors que le Phénix saignait dangereusement entre les ailes de son Armure. Il tomba à la renverse en étouffant un râle de peur avec ses mains et se mit du sable noir plein le visage. Il vit quelques fractures sur l’étrange Armure mais n’osa pas faire le tour du corps afin d’examiner le visage de l’homme étendu. Si son visage était tout blessé, il détalerait à toute vitesse, il le savait bien, et telle n’était pas l’attitude d’un futur Chevalier du Zodiaque.

• Bon… Il a l’air blessé cet ange… Il a dû tomber du ciel. Si j’fais rien, ce sera encore pire. Allez ! T’es pas un trouillard, Seiya !

Le petit Seiya fit le tour du corps d’Ikki à pas de loup, comme si sa vie en dépendait, les yeux fermés. Il heurta la tête du Chevalier inconscient avec son pied droit et s’immobilisa, paralysé par la peur, grimaçant les yeux fermés, le visage tourné vers le ciel. Rien ne se produisit. Alors il finit de contourner le corps et prit sur lui de rouvrir les yeux.

• Oh… Il a une grosse cicatrice, mais il fait pas trop peur.

Le petit Seiya posa sa minuscule main sur la tête de l’inconnu et essaya de la bouger comme un ballon.

• Monsieur l’ange ? Monsieur l’ange ? Réveillez-vous Monsieur… J’commence à avoir la frousse.

• Seiya ! Où es-tu ? Reviens vite ici ou tu ne mangeras rien ce soir ! lança une voix de femme loin derrière le petit homme.

• Maître Esméralda ! Je suis ici ! J’ai trouvé un ange qui dort sur la plage, mais il a l’air blessé…

En trois sauts, Esméralda dépassa les marches de basalte et couvrit plus de vingt mètres. Elle fut vite sur les lieux de l’incident. Son chemisier en lin sali par les années n’avait plus fière allure malgré les broderies dorées, tout comme les vêtements de son jeune apprenti. Ses jambes étaient recouvertes par une Armure brillante comme l’acier et son visage caché derrière un masque traditionnel du même type. Ses longs cheveux blonds bouclés tombaient en cascade sur ses fines épaules. Elle rappelait beaucoup June du Caméléon de par sa silhouette parfaite, mais sa peau était salie et ses mains usées par le travail.

• Je te demande de faire dix fois le tour de l’île à la nage et tu me ramènes un Chevalier inconscient… Tu n’es pas un enfant commun, Seiya, déclara Esméralda avec un minuscule sourire invisible.

• Hi hi hi hi… s’amusa Seiya en se frottant la tête, un peu gêné. Maître, j’ai un peu peur. Comment va Monsieur l’ange ?

Esméralda se baissa avec précaution, reconnaissant la constellation de l’impossible Armure recouvrant l’inconnu. « On dirait l’Armure du Phénix… Mais ce n’est pas possible. Elle est ici, et reviendra un jour à Seiya », songea-t-elle. Elle tourna le Chevalier comme s’il ne pesait rien et l’installa sur le dos. La moitié du visage couverte de sable noir, du sang séché sur les lèvres, Ikki avait l’air dans un état critique. Esméralda contempla son beau visage carré marqué par sa célèbre cicatrice. Elle vit tout de suite la perforation cardiaque qui aurait alarmé n’importe qui, ainsi que la jambe déchirée. Mais Esméralda n’était pas n’importe qui.

• Eh bien, Seiya, je pense que tu avais raison. On dirait bien un ange, déclara-t-elle, visiblement séduite. Bonjour, Chevalier. Je suis Esméralda, Chevalier d’Argent du Triangle Austral, et je vais m’occuper de toi un moment. Tes blessures semblent très profondes, mais rien que je ne puisse réparer. Bienvenue sur l’Île de la Mort.

Note de l'auteur :

(1) Un peu de mécanique des quantas et de cosmologie (simplifiée, bien entendu) : Loi N°1 : Indéterminisme, ce qui veut dire que la même cause pourra avoir une infinité d'effets différents. Exemple de l'électron ou du photon (et c'est vrai) ; dans certains cas, il pourra "décider" d'aller à droite ou à gauche. Même si les conditions sont rigoureusement identiques à chaque fois, la particule pourra aller tantôt à droite, et tantôt à gauche. Conclusion N°1 : à conditions égales, le futur n'est pas condamné à se répéter. Cela dépend (des fois seulement) du hasard. Et c'est là que ça devient intéressant.

Le hasard n'aide pas beaucoup les physiciens, qui ont donc cherché à le nier. Pour les classiques, le hasard n'existe pas, c'est la résultante de notre bêtise. C'est parce que l'on n'est pas assez intelligents pour mesurer avec précision toutes les variables d'un système que le hasard existe. Il n'existe pas réellement ; c'est juste que nous ne sommes pas encore assez fins pour tout maîtriser. C'est du déterminisme à la fois intelligent et à la fois un peu gentil.

Là-dessus vient se greffer la "Théorie du Chaos" que vous connaissez tous, qui dit qu'un système, même bien maîtrisé, peut se comporter de manière complètement inattendue à cause d'un minuscule grain de sable. Ce minuscule grain de sable qui peut tout faire capoter par jeu de dominos, peut même venir d'un autre système à des milliers de kilomètres de là, et donc n'est pas prévisible, à moins d'être Dieu... C'est le fameux "Effet Papillon", où un battement d'ailes de papillon au Japon peut créer un ouragan dans le Golfe du Mexique.

Bref, la Théorie du Chaos dicte que dans un système, on ne peut pas tout maîtriser et qu'une différence à la milliardième décimale ne donne pas le même résultat. Maintenant, sur le plan physique, tout ceci nous fait revenir à "une cause peut avoir une infinité d'effets différents". Certains scientifiques considèrent que la réalité est assez étrangement une surface infinie mais totalement plane, comme un arbre généalogique avec de multiples croisements. À chaque croisement, les nouvelles réalités qui naîssent deviennent de plus en plus éloignées de la première.

Je retourne dans le futur pour empêcher un ami de braquer une banque et de se faire tuer par la police en sortant. Je réussis à le dissuader. Au moment où il va changer d'avis, et donc réécrire le futur, une nouvelle branche se crée. La réalité où il va aller braquer la banque continue à côté, comme un autre chemin, où il va aller se faire tuer : c'est inéluctable, car on ne peut pas réécrire ce qui a été fait, juste écrire autre chose.

Maintenant pour nos Chevaliers, il n'est pas question de voyage dans le temps, mais juste de sauter d'une réalité à une autre. Il y a les réalités créées par action sur le temps, comme je viens de vous le dire, mais aussi toutes celles qui existent d'elles-mêmes. Sur cette feuille de papier plane où est écrite notre réalité, l'espace et le temps (qui tournent sur une spirale plane), écrivent une nouvelle réalité à chaque seconde, sur un étage différent, à plat, à l'infini.

C'est pour cela que l'on parle de "mondes parallèles", car ils sont soit parallèles sur le même étage (voyages dans le temps), soit parallèles sur des étages différents (autres réalités infinies). Il y aura donc un monde où Esméralda aura 350 ans et aura reçu le Misopethamenos, et où Seiya sera une fille, Chevalier d'Or du Poisson... Les possibilités sont infinies, mais Phobos ne voyage que dans celles qui sont à côté : ce n'est pas un dieu. Il saute juste de quelques cases histoire de voir comment se battent les Chevaliers à côté... Imaginez votre niveau si vous aviez déjà regardé combattre 56 Chevaliers des Gémeaux différents.

Paradise Chapter

Ikki était allongé sur un astucieux matelas de brindilles tressé avec soin, ce qui conférait à ce dernier une certaine souplesse. Il y avait peu d’arbustes sur l’île de Death Queen et cette couche de fortune était pour l’endroit aussi précieuse qu’une journée sans tremblements de terre. Le Chevalier du Phénix avait été débarrassé de son Armure et Seiya avait nettoyé son visage à la hâte avec un vieux linge trempé d’eau salée. L’eau claire était une denrée trop précieuse sur le lieu d’entraînement du jeune apprenti. Esméralda était agenouillée à côté de celui qui était encore un étranger, la main droite posée sur son cœur. L’air inquiet et fatigué, elle leva la tête en direction de l’homme qui l’avait tant aidée. Un Chevalier, tout comme elle, mais avant tout un ami.

Il était debout, les mains croisées dans son dos, en train de regarder l’océan lécher la plage cendrée. Il ne portait que les jambières et les bras de son Armure d’Or, sous un pagne de coton dhotî (1) arborant de fines broderies. Torse nu, il portait des joncs traditionnels en métal et en argile colorés autour des poignets. Ses cheveux étaient coupés au carré, avec deux longues mèches violettes tombant sur ses épaules. Un de ses yeux était bleu comme l’azur, alors que le second tirait vers le vert émeraude. Un gigantesque tatouage remplissait tout son dos. Il représentait un enfant avec une tête d’éléphant et quatre bras. Le curieux personnage portait un beau sarong (2), un collier de fleurs, des diamants et une couronne en Or. Il tenait dans ses mains un aiguillon, un bol à aumônes et un chapelet. Le Chevalier d’Or semblait à l’écoute de l’océan et en parfaite communion avec son entourage immédiat. Esméralda s’adressa à son esprit.

• Shaka, mon ami… Je crains qu’il ne soit plus blessé que ce que je pensais… déclara Esméralda avec un air tracassé.

• Ses blessures sont très graves, en effet, mais ta technique de soin a bien réparé son cœur. Je ne perçois plus aucune hémorragie. ll devra cependant faire très attention, répondit Shaka de la même manière.

• Retrouvera-t-il l’usage de sa jambe ?

• Oui, je pense… Avec du temps. J’ai fait tout ce que je pouvais, mais il se retrouve dans une situation où même son cosmos ne pourra l’aider à se soigner…

• Que veux-tu dire ? demanda la jeune femme, très intriguée.

• Tu l’as remarquée comme moi, Esméralda. L’Armure du Phénix que cet homme portait. Elle n’est pas ordinaire. Elle respire la divinité et la majesté.

• La divinité, dis-tu ?

• Oui. Ce Chevalier a déjà dû vivre mille morts et mille batailles pour porter une Armure de cette classe. Cela veut dire qu’il doit maîtriser le principe lumineux (3) depuis longtemps et ainsi pouvoir guérir ses propres blessures en intensifiant son cosmos.

• Mais alors… En se réveillant, il pourra se soigner lui-même en concentrant son cosmos et en atteignant le septième sens ?

• Le principe lumineux pourrait faire ça, oui… Mais pas pour lui. Pas dans sa condition.

• J’ai peur de ne pas comprendre, Shaka.

• C’est pourtant très simple. Tant que son cœur ne sera pas entièrement cicatrisé, il ne pourra pas brûler de cosmos… Et donc atteindre le principe lumineux.

• J’ai pourtant déjà subi de pires blessures que celles infligées au cœur de ce Chevalier du Zodiaque et cela ne m’a jamais empêchée de développer mon cosmos, bien au contraire !

• Je sais bien, Esméralda. Mais son cœur a été frappé de manière chirurgicale. L’aorte et l’artère pulmonaire n’ont été qu’en partie sectionnées. Juste ce qu’il fallait pour leur laisser une chance de rémission avec les soins adéquats. L’homme qui a attaqué ce Chevalier a voulu le laisser dans cet état précis.

• Je commence à comprendre… Tu veux dire que le moindre effort de concentration pourrait arrêter son cœur ?

• Et le faire saigner à mort, oui… Son adversaire a frappé de telle sorte que si ce Chevalier s’entraîne dans les deux ou trois mois à venir, il mourra à coup sûr.

• Mon Dieu… murmura Esméralda en fronçant les sourcils derrière son masque d’Argent.

À quelques mètres de là, assis sur une pierre à la forme irrégulière, le petit Seiya semblait rempli de tristesse. Il avait échappé à un entraînement matinal rigoureux grâce à la gentillesse de Shaka. Le Chevalier d’Or avait réussi à convaincre sans mal la belle Esméralda qu’une leçon sur l’anatomie humaine était indispensable à tout futur Chevalier. Mais le petit homme aurait préféré s’entraîner comme un Diable. Au moins, il n’aurait pas eu à comprendre à l’attitude résignée de son Maître, que son nouvel ami risquait de mourir à tout moment.

Le Phénix ouvrit les yeux progressivement, révélant ainsi le dur regard de ceux qui ont tant connu, mais aussi tant perdu. Il tourna délicatement la tête vers la droite et laissa sa vision s’ajuster. Pour le moment, il n’entendait que le bruit cassant des vagues lointaines et ne pouvait encore rien discerner distinctement. La correction s’opéra petit à petit et Ikki reconnut le majestueux tatouage de l’enfant à tête d’éléphant. Les mots sortirent de la bouche du Chevalier sans aucun effort, alors qu’il était encore presque inconscient.

• Ga… Ganéça… articula-t-il, comme si c’était son tout premier mot.

Shaka se retourna lentement, les bras toujours croisés dans son dos. Il contempla le Phénix de toute sa hauteur, avec la majesté d’un Roi. Son sourire était purement angélique et son regard d’une douceur que seul Shun aurait su imiter. Ses mèches balayées par le vent passaient par moment devant son visage, le cachant durant une fraction de seconde. Sourd et muet depuis son enfance, le Chevalier de la Vierge s’adressa au Chevalier du Phénix par son esprit…

• Oui, Chevalier Phénix. Ce tatouage représente bien Ganesh (4), comme l’appellent les occidentaux.

• L’enfant… L ’enfant qui… Qui naquît de la… De la rosée de…

• Repose-toi, Chevalier. Nous aurons tout loisir de discuter lorsque tu auras repris des forces.

• Non… Je ne peux pas… Canon… Athéna…

• Je ne sais pourquoi tu es ici, Chevalier. Ce que je sais, c’est que tu ne peux être d’aucun secours à qui que ce soit dans ton état. Repose-toi, et nous reparlerons dans la soirée.

• Il a raison, Chevalier, ajouta Esméralda dans le dos d’Ikki. Tu dois reprendre des forces.

• Cette voix… tenta le Phénix en retournant la tête avec difficulté, pour découvrir le masque d’Esméralda.

Ikki voulut dire quelques mots avant de porter la main gauche à son cœur. Il toussa du sang en fermant les yeux et sentit son thorax s’ouvrir en deux. Son cœur venait d’être déchiré par la douleur et une poussée d’adrénaline hors du commun, mais aussi par de douloureux souvenirs trop longtemps refoulés. Il rouvrit de grands yeux et chercha des mots qui ne vinrent jamais. Son visage exprima des sentiments si confus qu’il en devint presque grotesque. Des larmes montèrent dans ses yeux et il afficha un triste sourire. Celui d’un homme qui retrouvait ce qui lui avait été arraché et qu’il pensait mort.