Paradise Chapter — Partie 21

Le Chevalier Céleste apparut comme un mirage à quelques mètres de la position d’Ikki, en contrebas. Ikki descendit les marches de fortune taillées dans le basalte qui menaient à la plage cendrée et contempla son adversaire. Phobos rayonnait dans son Armure écarlate, les bras croisés. Il regardait la mer avec insistance, comme s’il essayait de distinguer un invisible bateau à l’horizon.

• Seulement vois-tu, Chevalier, cet endroit n’a rien d’une illusion, reprit-il. Tu contemples le résultat d’Une Autre Réalité (1)…

• Une Autre Réalité ? demanda le Chevalier du Phénix.

• Exactement. J’ai le pouvoir de parcourir toutes les réalités de mon choix et d’y emmener avec moi mon adversaire.

• Tu veux dire… que nous sommes dans un présent alternatif ? Une réalité possible, parallèle à la nôtre ?

• Pas possible, Phénix. Existante. Une réalité différente de celle que tu connais, mais conservant des similitudes.

• Voilà pourquoi tout me semblait familier… Tu possèderais donc un pouvoir sensiblement identique à celui des Gémeaux…

• D’une certaine manière… Mais ce pouvoir n’est pas offensif contrairement à celui de Saga, qui laisse l’âme de ses adversaires dériver pour l’éternité. Le mien permet de mettre mes adversaires à l’épreuve et de mieux cerner leur psyché en environnement réel…

• Pour mieux y semer la Crainte, finit un Ikki amusé. Je ne pensais pas qu’un Guerrier tel que toi utiliserait des procédés aussi passifs. Je dois dire que je suis assez déçu.

• Moi aussi, je dois bien l’avouer…

• Que dis-tu ?

• Je pensais que le Chevalier qui terrassa Éaque du Garuda ferait preuve de plus d’intelligence, mais je dois me rendre à l’évidence : tu n’es qu’un enfant. Cela n’en sera que plus amusant.

Phobos se mit en garde et commença à brûler un cosmos plus écarlate encore que son Armure. Le vent le balayait dans d’étranges nuées qui s’étendaient du rouge clair au pourpre violacé. Ikki fit deux pas en arrière et contempla autour de lui le sol se fissurant et vomissant de la roche en fusion. De dangereux geysers apparurent tout autour des deux hommes, crachant du cosmos et de la lave brûlante. C’était comme si le cosmos de Phobos se mélangeait au magma dormant sous le manteau de l’île et le forçait à en percer la surface. Le Phénix avait rarement vu une telle démonstration de puissance et dut admettre que son adversaire savait passer aux choses sérieuses avec fracas.

Phobos nageait maintenant dans une mer d’énergie haineuse. Ikki dut se résoudre à déployer un cosmos doré en se préparant au pire. Ses ailes se déplièrent dans son dos, cherchant à atteindre le soleil levant. La lumière déjà agressive du petit matin rebondissait sur son Armure Céleste et lui donnait des allures d’ange exterminateur. Il n’était pourtant pas encore arrivé au stade démesuré de rage de son ennemi. Il songea que son frère devait être en ce moment même en train de livrer bataille contre Deimos, probablement en grand danger. Son cosmos rayonna plus encore et il commença à tout voir en doré. Le pied gauche de Phobos s’enfonça dans le sable noir de la plage lorsqu’il leva son bras et le projeta en avant…

• La Lance d’Arès ! s’écria le Guerrier en pointant un doigt accusateur vers Ikki.

Une flèche d’énergie pure partit du bras de Phobos en direction du Phénix. Ikki la vit très distinctement arriver sur lui et s’envola littéralement au-dessus d’elle, battant des ailes comme un oiseau de légende.

• C’est inutile, Phobos ! lança Ikki dans un torrent de flammes qui sembla le dévorer. Les Ailes du Phénix !

Le poing d’Ikki disparut dans un rouleau de flammes. Il déchaîna toute la puissance dont il était capable vers son adversaire, les geysers de lave crachant leur liquide mortel partout autour de lui. Lorsqu’il vit Phobos sourire, en position neutre, il comprit que quelque chose n’allait pas. Il ne vit pas le rayon courbe remonter vers lui en accélérant au-dessus de la vitesse de la lumière. Phobos avait frappé volontairement avec lenteur afin qu’Ikki esquive et soit pris dans son mouvement de contre-attaque. Avant qu’une douleur aveuglante ne lui déchire la jambe, Ikki eut juste le temps de comprendre que Phobos devait avoir le pouvoir de courber la lumière ou de modifier sa densité.

Le rayon monta vers lui à la verticale du sol. Il fut aveuglé par une lumière l’approchant dangereusement par dessous et ne vit pas Phobos serrer le poing. Le rayon devint presque chirurgical et pénétra l’Armure du Phénix par le dessous du pied droit. Il traversa la voûte plantaire du Chevalier, détruisit sa cheville, puis fendit en deux son tibia avant de ressortir par son genou en fracturant sa rotule…

La douleur fut tellement fulgurante qu’Ikki ne sentit presque rien. Comme une abstraction de douleur, et il savait que ce n’était jamais un bon signe. Puis, lorsqu’il aperçut la piqûre ensanglantée au niveau de son genou, il hurla en tombant à la renverse. Phobos ne prit même pas la peine d’esquiver l’attaque du Phénix. Déséquilibré, Ikki ne put frapper avec grande précision. Les Ailes du Phénix passèrent à quelques mètres du visage de Phobos, l’éclairant dans un troublant mélange de ténèbres et de lumière. Elles frappèrent le sol une trentaine de mètres derrière le Chevalier Céleste et y creusèrent une incroyable tranchée qui vint finir sa course dans l’océan. Fendu en deux, ce dernier sembla figé dans le temps pendant plusieurs secondes, puis les tonnes d’eau soulevées reprirent leur place naturelle dans un fracas épouvantable. Phobos fut aspergé par les projections salées et sourit en voyant l’oiseau fauché en plein vol s’enfoncer dans le sol.

La tête d’Ikki entra en contact avec le sable au moment où son attaque laboura l’océan. Lorsque les flots retombèrent dans un bruit du Diable, son corps n’était déjà plus que douleur. Par chance, il n’avait pas atterri dans une des coulées de magma qui étaient en train de refroidir sous l’action de la fine pluie provoquée par son attaque manquée. Il essaya de se relever mais dut se rendre à l’évidence : sa jambe était complètement brisée.

• Ton Armure est très impressionnante, Chevalier du Phénix, reprit Phobos. Si elle avait été une simple Armure de Bronze, elle n’aurait jamais pu éviter à ta jambe d’exploser. On dirait qu’elle a limité les dégâts.

Ikki contempla sa blessure. Il eut l’impression que l’Aiguille Écarlate lui avait emporté un membre. Il grimaça en serrant les dents et prit sur lui de se relever sur sa jambe valide. Une fois rétabli, il commit l’erreur d’essayer de reposer totalement son pied droit sur le sol. La douleur lui déchira les tempes et faillit lui faire perdre l’équilibre. Il tituba un peu en fusillant Phobos du regard. La main droite sur sa jambe meurtrie, il se demanda comment il pourrait éviter une nouvelle attaque. Phobos avait pris soin de toujours attaquer de manière rectiligne avec son frère, cachant ainsi sa maîtrise totale de la lumière. C’était stratégiquement excellent et n’arrangeait pas du tout Ikki.

• Je suis assez déçu, Chevalier. Je m’attendais à tout autre chose venant de toi. Quelque chose de plus… percutant, je dirais, se moqua le Gardien. Où se cache donc le célèbre chef des Chevaliers Noirs ?

• Navré de te décevoir, Phobos, mais cet homme est mort avec eux.

Ikki pointa son artère fémorale du doigt et Phobos put très distinctement voir un petit rayon jaune traverser la cuisse du Phénix. Un autre traversa son pied et un dernier son ventre, juste au-dessous du cœur. Ikki reposa avec précaution sa jambe droite sur le sol, grimaçant toujours de douleur et regarda le Gardien.

• Impressionnant… Très impressionnant. Tu as utilisé une variante de ta technique de l’Illusion du Phénix pour stopper l’hémorragie. Je ne savais pas que tu pouvais faire ça, Chevalier.

• Moi non plus, avoua ikki. Appelons ça de l’instinct.

• De la créativité ! C’est parfait, apprécia Phobos dans un sourire carnassier.

Le Gardien recommença à dégager un cosmos débordant d'agressivité. Ikki ruisselait sous son Armure. L’eau à la surface de la plage frémissait et des coulées de lave lézardaient le sable depuis les trous forés dans le sol par le premier assaut. À leur contact avec les vagues échouées, une vapeur d’eau assez dense se forma dans un bruit de crépitements. Ikki se concentra pour finir par distinguer Phobos au milieu de cette vapeur qui filtrait le cosmos rouge du Guerrier Céleste. Il trouva la force de brûler un cosmos à la limite du convenable face à la menace qui irradiait de puissance devant lui. Il se sentit pour la première fois, depuis bien longtemps, petit et trop faible. Il se mordit la lèvre jusqu’au sang et décida de tout donner dans cette attaque. Pour abattre un Chevalier de cet ordre, il devrait certainement en arriver à des choix définitifs. Il y était préparé, comme à chaque fois qu’il commençait un combat. S’il fallait se sacrifier pour emmener ce Chevalier Céleste, Ikki le ferait…

Phobos leva une main menaçante vers le ciel et une lance d’Or apparut dans son dos. Elle bascula lentement vers Ikki comme aurait pu le faire l’urne du Verseau. Le Phénix laissa son cosmos l’envahir et le submerger totalement. Son aura dorée se développa hors de toute mesure alors qu’il serrait son poing gauche, la main droite toujours posée sur sa cuisse blessée. Elle finit par submerger presque complètement celle du Chevalier Céleste dans un tourbillon orangé. Ikki sentit son corps brûler et devenir à la fois douleur et puissance. Il invoqua à lui la puissance légendaire de son emblème et déchaîna l’Enfer…

• La Lance d’Arès… murmura Phobos, les yeux fermés et visiblement très concentré.

• Que Les Ailes du Phénix t’emportent ! hurla Ikki en concentrant la dangereuse énergie dans sa main droite.

La précision chirurgicale de la lance de Phobos avait disparu. Une mortelle comète ressemblant à celle de Pégase partit en direction d’Ikki en déchirant la vapeur d’eau. Le Phénix relâcha de toutes ses forces la puissance concentrée en direction du cœur de la comète de Phobos. Elle était assez lente et frôlait à peine la vitesse de la lumière. « Je dois la perforer en concentrant mon attaque sur un très faible faisceau, sinon, je ne pourrai pas atteindre Phobos derrière cette masse d’énergie », songea Ikki. Il ferma les yeux et focalisa toute sa concentration sur son poing droit. Les Ailes du Phénix convergèrent vers le centre de l’étrange comète pourpre et commencèrent à ouvrir un chemin en son cœur. Le déluge d’énergie déployé par la rencontre des deux attaques fit penser à l’affrontement entre Hyoga et Camus du Verseau…

La puissance de l’attaque de Phobos commença à décliner dangereusement et l’énergie dorée du Phénix redoubla d’intensité lorsqu’Ikki rouvrit les yeux. Le Chevalier n’avait presque plus de forces et savait que cette attaque devrait compter s’il voulait que son adversaire soit au moins dans le même état que lui. Il déchaîna son septième sens en un éclair de conscience et annihila La Lance d’Arès avec une force gigantesque.

• Que mon septième sens explose ! C’est maintenant ou jamais ! Phénix… Donne la mort !

• Trop lent… déclara Phobos avec regret dans le dos d’Ikki…

La comète de Phobos se dispersa totalement, atomisée par la puissance du Phénix. Ikki put alors constater avec terreur que son attaque n’allait toucher personne. Phobos était dans son dos, l’index posé entre ses ailes, sur sa colonne vertébrale. Une goutte de sueur perla le long de la tempe d’Ikki et pour la première fois depuis longtemps, il ressentit de la peur. Une peur peu commune mêlée à de la résignation. La peur que l’on ressent quand on a tout donné dans une dernière tentative et que celle-ci échoue inexorablement. La peur que l’on ressent quand tout espoir a volé en éclats. La peur que l’on ressent quand la mort vient vous chercher. Ikki allait mourir sans même pouvoir regarder son adversaire en face. Il était comme catatonique, incapable de trembler car incapable de bouger. Il ferma les yeux et revit l’image de son petit frère à l’orphelinat, pleurant parce qu’il avait reçu un ballon dans le visage. Il ne dit aucun adieu et chercha le visage de Pandore.

• La Lance d’Arès, annonça Phobos comme une triste sentence.

Le rayon chirurgical traversa l’Armure Céleste du Phénix un peu à gauche de la colonne vertébrale de son hôte. Un rayon de lumière fin comme une tête d’épingle traversa sa plaque thoracique dorée en déchirant son cœur. La douleur fut semblable à celle provoquée par une crise cardiaque. Les yeux d’Ikki s’ouvrirent en grand en même temps que sa bouche, mais aucun son n’en sortit. Il tomba à genoux et sombra dans l’inconscience sans entendre les paroles de Phobos.

• Ton attaque était dévastatrice, Chevalier. J’ai caché mon image avec une Lance d’Arès volontairement large afin de pouvoir te surprendre. Si j’étais resté sur place, je me demande ce qui se serait passé. Tu ne mourras pas, Phénix. Pas maintenant. La blessure de ton cœur va être soignée, très bientôt. Je ne souhaite pas abattre ce simulacre de Phénix. Je veux affronter le vrai : le Ikki d’autrefois. L’assassin plein de haine et de cruauté, sans aucun sentiment. Pour cela, je vais laisser ton cœur guérir, avant de le déchirer à tout jamais. Je reviendrai dans quelques jours, ou dans quelques semaines, lorsque tu ne t’y attendras plus. Et là, le Phénix renaîtra réellement de ses cendres, je te le garantis.

Phobos tira sa cape de la main droite et s’enveloppa dedans. Il s’avança vers l’océan d’un pas mesuré, la tête droite et le regard vide. Il marcha sur l’eau pendant quelques mètres et finit par disparaître sans aucun spectacle, graduellement, tel un spectre.

• Bientôt, Chevalier du Phénix… Très bientôt, tu comprendras pourquoi j’incarne la Crainte et mon frère la Terreur.

Quelques poignées d’heures passèrent, durant lesquelles toutes les improbables failles ouvertes dans la plage se refermèrent. La vapeur se dissipa rapidement, et l’eau retrouva le calme relatif de cette partie inhospitalière du Pacifique. Observant le corps inanimé du Phénix depuis dix bonnes minutes depuis l’océan, un enfant vint s’agenouiller avec prudence à côté d’Ikki. Encore tout mouillé de sa baignade forcée, il toucha l’épaule droite de l’Armure Céleste très rapidement, comme s’il avait peur de recevoir une décharge électrique. Il ne se passa rien, alors il renouvela l’opération. Toujours aucune réaction. L’enfant à peine âgé de sept ans gratta une petite tête brune aux cheveux courts et les remit en place. Son petit pantalon serré et lacé aux chevilles était tout sale et sa chemise trempée arborait fièrement de grands trous où on aurait pu passer la main d’un adulte. Le nez gouttant sur l’épaule blanche et dorée du Chevalier, le petit homme rassembla ses esprits. Son Armure était la plus belle chose du monde et il était difficile d’arrêter de la fixer.

• Est-ce que t’es un ange tombé du ciel ? demanda l’enfant avec une assurance totalement simulée.