Chapitre 9 : Morphée

Naïa se décida à quitter son saule pleureur lorsqu'elle sentit que Camus avait commencé à endormir les Hippeuos. La cosmo-énergie du jeune homme augmentait d'heure en heure depuis qu'il avait pénétré le royaume d'Aphrodite et des Dieux. C'était comme si lui-même était devenu un être divin. Cette idée soudaine frappa Naïa de lucidité. Elle se rendit, aussi vite qu'elle le put, jusqu'à la petite île de Lemnos où résidait Hypnos, dieu du Sommeil. Elle s'arrêta devant une grande immense et brumeuse. Elle entra timidement dans la pénombre de ce lieu de rêves et de repos. Hypnos surveillait le sommeil des hommes, une fleur de pavot à la main. Comme Hadès, comme son frère Thanatos, comme tous les dieux vaincus par Athéna trois ans plus tôt, il était revenu pour veiller sur l'humanité ainsi que les dieux l'avaient toujours fait. Il n'y avait plus eu de conflits depuis trois ans, et il fallait que cette idiote d'Aphrodite déclenche une nouvelle guerre !

Hypnos regarda la naïade s'avancer timidement vers lui. Il se demandait ce qu'elle pouvait bien faire là. La dernière fois qu'il l'avait vue, c'était dans les Enfers, peu après la réapparition des Champs Elysées. Qui aurait veillé les âmes des morts sans cela ?

— Que fais-tu là Naïa ?

— Hypnos, l'esprit de Morphée est-il toujours en sommeil ?

— Non, il a disparu de cet endroit depuis quelques heures. Donc…

— Je ne suis encore sûre de rien. Peut-être qu'il a enfin trouvé le corps qui devait l'accueillir. — Je le souhaite. Il me semble que tu dois retourner en Grèce. Aphrodite ne t'a pas donné le droit de quitter son royaume.

La jeune fille acquiesça d'un bref mouvement de tête avant de quitter la grotte. Elle retourna dans le royaume de la déesse de l'Amour pour tenter d'y retrouver Camus. Quelques heures à peine s'étaient écoulées. Heures durant lesquelles, comme Naïa put le sentir, tous les Hippeuos à l'exception d'Eros avaient été plongés dans un profond sommeil de cristal. Mais le dieu de la Passion, où était-il ?

Quelques heures plutôt.

Les genoux de Milo se dérobèrent. Il tomba au pied des corps de trois chevaliers. Malgré la trahison d'Aldébaran et Dohko, le chevalier du Scorpion ne pouvait s'empêcher de pleurer leur perte. Shaka gisait tout près, superbe dans la mort. S'il avait seulement pu retourner en arrière, les choses auraient été si différentes. Le jeune homme se releva et reprit son chemin. Il ne fallait pas s'apitoyer sur les morts. Il devait à présent retrouver Aphrodite et sauver Athéna de la fin que l'hilote avait annoncée. Dans sa course, il aperçut le corps sans vie d'Aioros sur lequel pleurait encore Aioria. Milo se dirigea vers le chevalier du Lion et l'entraîna rapidement avec lui, lui faisant comprendre qu'il ne vengerait pas son frère en le regrettant. Les deux chevaliers virent Pothos et Himéros, allongés dans l'herbe drue. Ils les crurent heureusement morts, sans quoi ils les auraient sans doute tués par eux-mêmes. Ils n'avaient de cesse de courir, cherchant désespérément les autres chevaliers d'or et le palais de la déesse. Soudain, Aioria s'arrêta. Il regarda Milo un long moment avant de lui demander d'une voix tremblante de rage :

— Où est Shaka ? Lequel l'a tué ?

Le chevalier du Scorpion hésita un instant avant de répondre.

— C'est Dohko qui a eu raison de lui, mais Shaka l'a tué en même temps. Le violent choc d'or… J'ai dû me battre contre Aldébaran. C'est injuste Aioria, et pourtant les choses sont ainsi et l'on ne peut pas les changer.

Les deux amis reprirent leur chemin en silence. Ils savaient que Shura, Deathmask et Aphrodite des Poissons étaient vaincus. Mü, Saga et Camus étaient encore quelque part et ils voulaient les retrouver.

Ils arrivèrent dans une clairière calme et silencieuse, au fond de laquelle se tenaient leurs amis, le chevalier du Bélier et celui des Gémeaux. Non loin encore, trois Hippeuos attendaient. Milo eut un regard perplexe, Aioria fut pris de méfiance. Ils s'approchèrent. Avant même de pouvoir rejoindre les autres chevaliers d'or, ils furent arrêtés par deux ravissantes jeunes femmes en armure. Callis et Méthès souriaient avec grâce aux beaux jeunes hommes qui venaient à leur rencontre. Elles se présentèrent ; ils en firent autant. Chacune des deux jeunes filles regarda profondément un chevalier. Leurs grands yeux clairs devinrent envoûtants ; en sortirent alors des rais de lumière rose et blanche. Les deux chevaliers n'avaient rien vu venir, éblouis par la beauté fatale de leurs adversaires. Leurs têtes se renversèrent. Lorsqu'elles se redressèrent, Milo était ivre d'amour et de bonheur et Aioria ne voyait qu'esthétisme et beauté autour de lui. Ils étaient tombés en amour pour Méthès et Callis sans pouvoir rien y faire.

Les Hippeuos s'approchèrent un peu plus pour venir susurrer à l'oreille des deux chevaliers les idées d'Aphrodite. Il fallait qu'ils rejoignent la cause de la déesse de l'Amour. Tout serait si pur après la défaite d'Athéna, ils pourraient vivre ensemble pour toujours, sans conflits. Petit à petit, Milo et Aioria se laissaient convaincre et persuader.

Peitho, en voyant que son attaque avait également réveillé de bons souvenirs, décida de la porter à nouveau. Cette fois-ci, des faits plus noirs encore revinrent à l'esprit de Mü et de Saga. Athéna n'avait-elle pas un jour assassiné le chevalier des Gémeaux ? Les chevaliers n'avaient-ils pas dû s'affronter, des amis n'avaient-ils pas dû s'entretuer pour Athéna ? Le mal que causaient les hommes, l'assassinat des parents de Saga, la mort de ceux de Mü, l'atrocité de leurs vies antérieures…tout leur était rappelé. Mü versa une larme, Saga tomba à genoux. Ils se tenaient désespérément la tête comme pour effacer les visions d'horreur dont ils étaient habités. Et, au milieu du tumulte, ils virent les moments d'amour que leur avait offerts Aphrodite et la mort à laquelle leur qualité de chevaliers d'Athéna avait mené leurs belles. Tous leurs bons souvenirs n'étaient à présent plus liés qu'à la déesse de l'Amour. A leur tour, ils passaient peu à peu du côté d'Aphrodite qui, dans son palais, savourait déjà sa victoire.