Chapitre 8 : le sommeil de glace

Pothos et Himéros se postèrent face à Camus. Le jeune homme, qui les avait sentis arriver, ne fut guère surpris de cette intervention soudaine. Il regarda un long moment les deux frères : de parfaits opposés, qui se ressemblaient presque autant que des jumeaux. Un courant d'air vint agiter les longs cheveux bleus du chevalier du Verseau. Ses grands yeux étaient fermés, comme pour aider son énergie à se concentrer en un point unique. Il attendait avec patience l'attaque prochaine que les Hippeuos s'apprêtaient à lui porter. La main droite de Camus était levée, la paume au ciel, le bras plié, prête à accueillir une sphère glacée en son sein.

Pothos attaqua le premier. Une flèche ardente vola jusqu'au chevalier d'or qui les protégea d'une main tout en envoyant de l'autre sa poussière de diamant. Pothos fut projeté contre un arbre au loin. Himéros se manifesta à son tour. Ses whims of Love touchèrent Camus en plein cœur, du moins son adversaire le croyait-il. Le jeune homme avait gelé l'attaque de l'Hippeuos d'un simple regard. C'était la première fois qu'il se battait vraiment ; la première fois qu'il réalisait l'étendue de ses pouvoirs nouveaux ; la première fois qu'il sentait en lui une telle puissance. Il était parfaitement serein. Himéros, voyant son attaque ainsi arrêtée, se mit dans une colère noire. Il attendit que son frère le rejoignît et tous deux unirent leurs forces pour tenter de vaincre le chevalier d'Athéna. Mais Camus était bien trop concentré pour se laisser surprendre. Il n'était plus un simple chevalier d'or à présent. Les deux attaques se mêlèrent l'une à l'autre pour former une flèche de cristal qui se dirigea tout droit vers le chevalier, qui d'une seule main arrêta la menace. Il rouvrit alors les yeux et murmura dans un souffle : « o t o u k r u s t a l l o u u p n o V » (o tou crustallos upnos – le sommeil de glace). Pothos et Himéros vacillèrent un moment, leurs yeux se fermèrent et ils restèrent ainsi sans bouger, endormis, leurs esprits emprisonnés dans des rêves cristallins. Le jeune homme se détourna et reprit son chemin.

Un sourire enchanté aux lèvres, Aphrodite contemplait le corps sans vie de Diaphtora que lui avait apporté Eros. Elle fit signe à une nymphe d'aller chercher Athéna. La jeune fille dormait dans la chambre aux myrtes. Son souffle saccadé annonçait déjà l'effet ravageur du parfum capiteux de l'encens. Elle eut la plus grande peine à se relever, mais après de maints efforts, elle y parvint. Une fois encore, elle se laissa conduire, superbe et méprisante.

— Que veux-tu Aphrodite ?

— Oh, mais peu de choses. Regarde simplement. Voici Diaphtora, la personnification de la Séduction sur Terre. L'un de tes chevaliers l'a tuée. Il n'y a donc plus de séduction parmi les hommes. Tu as commis une faute dans la protection de la Terre et tu dois payer, ne crois-tu pas ? Un de tes chevaliers a voulu prévenir l'assassin, mais il n'a pas écouté et la faute te revient donc tout de droit.

— Mais, que…c'est une autre de tes ruses ? Sache que je ne me laisserai pas manipuler par tes beaux discours…

— Mes beaux discours ? s'étonna Aphrodite. Mais, penses-tu que j'éprouve du plaisir à voir mes Hippeuos morts lorsqu'ils doivent assurer leur fonctions terrestres ? J'ai tout comme toi un cœur Athéna. Mais, à présent, ce n'est plus à moi que tu dois rendre des comptes, mais bien à notre père…Zeus.

Saori demeura interdite face à sa sœur. Si telles étaient les choses, alors Aphrodite avait gagné. Tout était de sa faute, elle n'avait pas mis ses chevaliers en garde. Et si déjà tant d'entre eux étaient morts, cela n'était rien par rapport à la disparition d'un Hippeuos. Les chevaliers n'assuraient pas la naissance de sentiments dans le cœur des hommes.

Mü et Saga n'avaient plus qu'une idée en tête : venger la mort injuste de Shura. Ils n'osaient cependant pas attaquer les trois Hippeuos qui au loin les regardaient paisiblement. Méthès, Callis et Peitho quant à eux, étaient bien décidés à se battre. Ils s'avancèrent vers les chevaliers d'or d'un air de défis, certains dans le fond de leur victoire prochaine. Mü avait perdu son calme légendaire ; Saga sentait un besoin de justice l'envahir. Les deux chevaliers attaquèrent simultanément. Callis tomba, blessée au bras ; Méthès s'écarta juste assez pour éviter le coup ; Peitho reçut toute la puissance de l'attaque dans le ventre. Il tomba à la renverse, encore sous le choc. Méthès aida Callis à se relever. Un instant plus tard, Peitho se redressa à son tour.

— Voyez ce qu'est le monde sous la gouverne d'Athéna et ce qu'il pourrait être si Aphrodite le dirigeait, chevalier. Révélations !

Autour de Mü et de Saga, le paysage changea. Les guerres de tous les âges défilaient sous leurs yeux, les enfants pleuraient, mouraient ; les femmes étaient battues et les hommes ivres. Puis, Peitho montra aux chevaliers leurs enfances, ce qu'ils avaient dû endurer pour où ils étaient. Tous les malheurs oubliés dans les eaux du Léthé refaisaient surface : la dualité de Saga avec son frère, la mort de Shion pour Mü. Le chevalier du Bélier vit alors Kiki, son jeune apprenti, souffrir mille morts durant les guerres avenir. Saga regardait avec horreur le repentir qu'infligeait Milo à son frère. Puis vinrent les chevaliers de Bronze. Combien d'entre eux avaient risqué leur vie ? Seiya avait brûlé son cosmos, était longtemps resté inerte. Shun et Ikki avaient été tant de fois séparés pour Athéna, Hyoga avait dû renoncer à sa mère pour protéger sa déesse. Et combien de chevaliers d'Or étaient morts pour des guerres inutiles ?

Peitho montra alors la diversion d'Aphrodite, il montra comment la Terre était à présent, ravagée par des conflits amoureux. Mais tout ceci n'était que diversion ! Bientôt les hommes s'aimeraient les uns les autres, et amour et beauté règneraient. Pour parfaire son illusion, Peitho révéla à Mü et Saga leur avenir. Si Aphrodite protégeait le Terre, le petit Kiki n'aurait plus à se battre, les chevaliers de Bronze auraient une existence tranquille, et eux, les chevaliers d'Or, ne seraient plus sous le joug de personne. L'illusion s'acheva sur les visages heureux de Saori, libérée de l'esprit d'Athéna et de Seiya, courant entre les cerisiers en fleurs.

La foi de Mü et de Saga était plus qu'ébranlée. Mensonge ou vérité ? Quelle était la véritable nature de ces images ? Saga surtout, à qui la vie n'avait rien épargné, semblait tenté par l'idée d'un monde calme et serein…éternellement. L'illusion avait également réveillé en eux des souvenirs gais qui, malgré les efforts de Peitho, commençait à leur revenir en mémoire. Des souvenirs qui peu à peu ramenaient Mü et Saga à la raison.