Chapitre 5 : révélations
Camus attendait toujours, il attendait, mais Naïa ne disait mot. Soudain, la jeune fille leva les yeux et plongea son regard dans celui du chevalier. Elle passa une main sur les plis de sa robe en poussant un soupir.
— Si tu m'as rencontrée aux Champs Elysées, commença-t-elle, c'est que tel était ton destin. Je suis une naïade, et en tant que telle, Hadès m'a chargée de purifier les eaux du Léthé, le fleuve de l'oubli qui berce le séjour des heureux dans le royaume d'Hadès. Tous les chevaliers y ont bu, sauf toi. Le jour de notre première rencontre, j'ai vu chacun des morts boire une gorgée de cette eau sacrée, mais toi, pour une raison que j'ignore, tu n'en a jamais bu. Pas la plus petite goutte. Sais-tu pourquoi il fut si facile aux chevaliers de vivre une nouvelle existence ? C'est parce qu'ils avaient oublié les malheurs autant que les plaisirs de leur ancienne vie. Ils se souvenaient tous de la façon dont ils devaient se battre et de leur mission sur terre, mais ils ne leur restaient rien des douleurs et des bonheurs éprouvés, toutes les émotions de leur vie renaissent à chaque instant et d'une façon nouvelle. Le passé est oublié, il n'existe plus pour eux.
— Comment savaient-ils que Dohko avait l'allure d'un vieillard auparavant ?
— Cela ne fait pas partie des émotions. Les personnes rencontrées alors sont encore dans leurs esprits, mais pas les batailles ni les amours car elles n'ont que trop affecté leurs âmes. Sans doute se rappellent –ils la puissance dévastatrice de Rhadamanthe ; ils ne savent pas que c'est lui qui les a tué en revanche. De même, ils ne souviennent aujourd'hui pas de leur séjour aux Champs Elysées. Mais toi Camus, toi tu n'as pas oublié, tout est resté gravé dans ta mémoire car les eaux du Léthé n'ont jamais frôlé tes lèvres. Alors, sentant la bataille nouvelle approcher, j'ai décidé de te faire évoluer vers une autre forme de puissance, égale, si ce n'est supérieure, à celle des Hippeuos car je savais que tu pourrais tirer parti des malheurs du passé et que mon souvenir ne te quitterait pas.
— Je comprends. Mais pourquoi ? A quoi tout cela me sert-il ?
— Tu veux que je fasse sombrer les Hippeuos dans un sommeil que moi seul peux rompre. N'est-ce pas cela que tu attends de moi ? Que j'use des techniques que tu m'as enseignées ? Soit, mais tu ne m'as parlé que de sept Hippeuos quand il en existe en réalité neuf. Et si mes craintes s'avèrent justes, il me semble que tu as omis de me parler des deux chevaliers d'or qui, envoûtés par Aphrodite, se sont mis à son service. Cela signifie-t-il que leur mort n'affectera en rien l'humeur de la déesse ?
— C'est juste, tu as bien compris mes intentions. Et oui, les deux chevaliers d'or qui ne vous accompagnent pas sont devenus des Hippeuos. Cependant, il te faut savoir qu'Aphrodite ne les a aucunement envoûtés. Ces signes sont sous la protection de Vénus, c'est pourquoi en voyant cette déesse, ils se sont senti naturellement le devoir de la protéger. C'est simple. Mais, ne nous attardons pas là-dessus. Il te faut partir maintenant.
Camus se leva, prêt à partir. Mais alors qu'il s'apprêtait à relever le rideau de feuilles de saule, Naïa lui attrapa le bras souffla à son oreille « Prends garde, une fois dans le palais d'Aphrodite, il restera un gardien, le plus puissant de tous. » Le jeune homme regarda une dernière fois Naïa avant de s'éloigner.
Mü, Shura et Saga arrivèrent ensemble dans une clairière dégagée et fleurie qui respirait la beauté et l'harmonie. Deux jeunes femmes, accompagnées d'un homme, y discutaient paisiblement. La première avait les cheveux courts, lisses, d'un joli rose vif. Elle était pleine de fraîcheur et d'ivresse. La seconde avait les cheveux relevés, des cheveux d'un blond cendré envoûtant. Elle était d'une beauté foudroyante. Quant au garçon, il était très grand, portait les cheveux courts et bouclés d'un noir bleuté magnifique. Il avait une aisance et un charisme impressionnants. Lorsqu'ils aperçurent les trois chevaliers, ils disparurent un instant avant de revenir vêtus de magnifiques armures d'argent, incrustées de pierreries et de gracieuses arabesques. Ils étaient des Hippeuos. Les chevaliers d'or osaient à peine croire ce que leur montraient leurs yeux. Avec un calme olympien, Mü s'approcha, suivi de près par Shura et Saga.
— Qui êtes-vous pour ainsi oser pénétrer cet endroit de calme et de paix ? demanda le jeune homme.
Il eut un sourire mesquin, et ajouta, ses deux amis riant avec lui :
— C'est donc vous, les fameux chevaliers d'Athéna ? Très bien, vous méritez un semblant de respect et de politesse. Je suis Peitho, Hippeuos de la Persuasion. Voici Méthès, Hippeuos de l'Ivresse, annonça-t-il la jeune femme aux cheveux roses.
— Et je suis Callis, la Beauté, termina la troisième Hippeuos d'une voix enchanteresse. Présentez-vous, chevaliers, c'est là la moindre des choses.
Les chevaliers d'or se lancèrent un regard perplexe. Ils n'avaient pas la moindre idée de ce qui les attendait. Leurs adversaires étaient loin d'être repoussants ou hostiles ; ils semblaient presque amicaux.