Terre des Hommes — Partie 13

De tout temps l'on m'avait jugé sur ma frêle apparence, combien de fois depuis ma plus tendre enfance avais-je entendu dire " Tu n'es pas fait pour être Chevalier " ? Trop de fois ces mots avaient heurté mes oreilles ! Et pourtant j'étais à présent Chevalier, défenseur de l'Humanité… Je ne me cachais pas d'avoir dû tuer. Combien de songes m'avaient par la suite éveillé la nuit, en sueur, me rappelant ces horribles meurtres que j'avais commis ? Combien de fois encore repenserai-je à tous ces guerriers morts sous mes coups ? Je ne le savais, et je devinais que toute ma vie j'allais devoir vivre … Mais une chose était sûre : j'avais toujours combattu pour la bonne cause, du côté de la justice et de l'amour, du côté d'Athéna. J'avais un jour discuté avec Shaka qui me confia ressentir les mêmes sentiments que moi à ce sujet : pour lui chaque vie constituait un précieux don divin qu'il était impardonnable de massacrer. Malgré tout, et même si sa philosophie le lui interdisait, parfois la mort était la seule issue, car si personne ne se battait pour le bien, le mal opprimerait la juste cause, et alors la voie de la vérité serait inaccessible… Il avait toujours été indispensable, et ce de tout temps, que des guerriers se battent pour le bien d'un peuple, car seule la victoire permet de déterminer si l'équilibre est parfait. J'avais donc la preuve que si nous étions encore là après toutes ces épreuves c'est que nous étions du bon côté, oui, du côté de la Déesse de la Sagesse : Athéna.

Ouvrant les yeux, je ne compris pas tout de suite ce qu'il se passait : je pouvais voir mon cosmos se déployer tout autour de moi comme lors de mes combats passés. Cependant quelque chose me semblait différent, mon aura était d'une autre teinte, comme si elle n'était pas de nature offensive, ni même défensive. Quel était donc cet étrange phénomène ? Je la vis soudain, s'approchant doucement de moi, d'un pas royal. Comment était-ce possible ? Alors que cela faisait bientôt plus de trois jours que je n'avais de cesse de vouloir l'approcher, que je n'avais de cesse de l'avoir comme but premier en ma pensée, voilà qu'en cet instant où je l'avais complètement oubliée, elle réapparaissait pour enfin daigner me rejoindre… Mon corps était comme engourdi, hypnotisé par cet animal qui vint doucement vers moi, l'œil vif, l'air non plus hagard, mais confiant. Elle posa sa tête contre mon torse, alors que je retenais même ma respiration pour ne pas l'effrayer. Elle aussi dégageait un cosmos, un cosmos d'une pureté incroyable, un cosmos d'un bleu pâle, comme le ciel que nous apercevions du haut des cimes de l'Himalaya mes frères et moi. Soudain, je fus comme délivré des liens invisibles qui me maintenaient en son pouvoir. Je glissais ma main en son soyeux pelage, la fixant à présent droit dans les yeux. Quelle douceur en son regard, quelle pureté recelait son âme…

Son cosmos se mit soudain à croître de manière stupéfiante, devenant tellement éclatant que je ne pus m'empêcher de fermer les yeux… Quand je les rouvris, quelle ne fut pas ma surprise : devant moi se tenait une magnifique et enchanteresse jeune fille, vêtue d'une légère robe dorée mettant en valeur ses exquises formes. Elle me sourit, des larmes plein le regard.

" Je ne sais qui vous êtes, Chevalier au cœur pur, mais je vous suis reconnaissante à jamais. " " Qui…qui êtes-vous ? " " Je suis la nymphe Taygète. Artémis pour me sauver des envies de Zeus me transforma en biche aux cornes d'or. Malheureusement, Zeus m'ayant retrouvée malgré ma forme animale, me punit de ne pas avoir cédé à ses avances. Il me condamna à rester à tout jamais sous cette forme, en ne me laissant comme seule et unique possibilité de retrouver ma forme humaine que l'espoir d'un jour trouver un être au cœur pur comme l'éclat du diamant, et aux intentions justes comme celles qui vous animent… " " Ainsi vous seriez donc la biche de Kérynia ? " " Oui, le seul homme ayant pu un jour m'approcher fut Hercule. Héra par le passé, avait déjà distillé le poison de la folie en son cœur, le rendant impur à mes yeux, aux yeux de Zeus : ainsi je ne pus être délivré de ma terrible malédiction. Merci à toi, merci mille fois Chevalier… "

Elle se jeta à mon cou, m'embrassant le visage, quand délicatement, alors que je virais au pourpre, je l'écartai de moi pour lui demander :

" Mais pourtant, cela fait plus de trois jours que je suis ici, et jamais vous n'avez fait le moindre geste pour vous approcher de moi ? " " Dès ton arrivée tu n'avais qu'un objectif : me capturer par n'importe quel moyen. Je te prenais pour un banal chasseur, avec toutefois des atouts majeurs je dois bien l'avouer "

Un magnifique sourire éclaira son visage.

" Je peux bien dire que tes pièges étaient redoutables, et que ta chaîne est réellement prodigieuse. J'ai bien cru perdre à plusieurs reprises ma liberté. Malgré tout j'ai résisté, tant bien que mal, et cette nuit, alors que j'essayais de partir au loin, une force m'a attirée vers toi : la pureté de ton cosmos… Je ne sais par quel miracle, mais à ce moment là tu dégageais de toi un tel amour, une clarté d'âme telle qu'en des milliers d'années je n'en ai croisé une qui atteignait ne serait-ce qu'un centième de la tienne. Puis-je connaître le nom de cet homme merveilleux qui par sa bonté m'a délivrée des chaînes de ma malédiction ? " " Je suis Shun, Chevalier d'Andromède, au service d'Athéna. Et je suis heureux pour une fois de n'avoir pas eu à blesser ou tuer pour vaincre… " " Ne sois pas triste Shun. J'ai ressenti dans ton cosmos la peine que tu possèdes en toi, cette douleur qui chaque jour te ronge un peu plus… Pourtant, je puis aisément te dire que souvent les plus grands hommes ont dû se battre et tuer pour redonner au monde un nouvel éclat de pureté, car telle est l'ignoble tragédie qui souvent s'impose aux hommes les plus exceptionnels : l'obligation de se battre pour faire régner la justice de leur cause. J'ai su voir à travers tes batailles passées la bonté que tu portes en toi, aie confiance, tu ne dois rien regretter : je suis certaine que là où tes adversaires reposent, la grande majorité d'entre eux doit à présent reconnaître ses torts. Vois, j'ai eu vent de la récente guerre sainte opposant ta Déesse au Dieu des Enfers, et je sais que lors de cette sanglante bataille Poséidon lui-même vous est venu en aide : retiens comme même un Dieu a été touché par votre cause et s'est repenti de ses actes passés… Ainsi Chevalier tu constateras que même si tu as dû tuer, ta cause était juste, et avoir des remords comme tu en possèdes ne fait que me conforter d'avantage dans l'opinion que tu incarnes ce qu'il y a de plus pur en chaque être humain. À présent je te libère de ton épreuve, tu as triomphé : tu es le seul qui aura su me dompter, privilégiant la pureté à la brutalité, ayant usé de la vivacité de ton âme, sans violence ni périls, pour pouvoir finalement m'approcher, et même plus, me délivrer. Toi aussi pars le cœur libre, tu es un être exceptionnel, et il serait dommage que tu continues d'empoisonner ton être par la mélancolie et les remords qui souvent t'habitent. Merci Shun… "

Soudain ma vue fut comme embrouillée, le décor en face de moi se mit à tourner. Taygète devenait de plus en plus trouble, seul son visage était encore net en mon esprit. Je vis ce visage s'éloigner, ses magnifiques yeux bleus m'observer et dans un dernier sourire me souffler :

" Courage Shun, ta cause est juste, si tu gardes la foi en ta cause, tu sauras vaincre n'importe quel obstacle. Jamais je ne t'oublierai, toi qui m'as sauvée… "

Ses derniers mots m'arrivèrent tel un murmure à peine perceptible. Puis je fus attiré vers le néant…

Terre des hommes

Par les Dieux de l'Olympe! Cela faisait 3 jours que sans aucun répit je me voyais chevaucher des vaches affolées, courir après l'une et perdre les autres, me faire mordre sauvagement le derrière et me faire écraser par ces bovins à robe pourpre, tout ceci afin de les ramener à leur destin de captives auprès d'un berger dans cette région qui m'était par ailleurs inconnue. Pendant ces 3 jours j'eus affaire à des obstacles de tous les genres et à leur terme ma tâche n'était malheureusement pas encore entièrement accomplie. De forts pressentiments m'assaillaient de toutes parts, le moindre bruit à présent m'effrayait, je me trouvais néanmoins dans une situation assez cocasse : moi, le Chevalier Pégase, Chevalier Divin d'Athéna, me retrouvais berger par intérim. Voilà que je me devais de mener farouchement ce troupeau vers des contrées nouvelles. Le cheptel fuyait dans des directions opposées sans arrêt et je ne savais comment mener ces bêtes. Je ne suis pas un berger ! Cela me faisait doucement rire, moi le fougueux Pégase, gardant des vaches héhé ! Celles-ci étaient, je dois le dire, assez indisciplinées, furtives, elles m'énervaient sérieusement ! Mais comment avais-je pu atterrir dans cette drôle de situation ?

Il y a quelques jours de cela…

" Chevalier Seiya, qu'attends-tu pour te lever ? Veux-tu que je t'apporte de l'ambroisie ? Héhé. Je ne changerai jamais décidément ! " Je ne pus faire un geste. Mes membres restaient entièrement engourdis si bien que je ne cherchai même plus à me lever et que je tentai seulement de me concentrer tant bien que mal sur le sujet de cette intervention divine. Je ne la connaissais que très peu et pourtant je ressentais une douceur familière en elle… par moments elle me rappelait Athéna… Comment oublier cette douce aura qui à chaque instant nous berçait ? Jamais ! A présent j'avais pour seul but la réussite de cette épreuve imposée. Pendant que Rhéa m'expliquait ma tâche, je me souvins de mon enfance auprès de Marine. Je la revis me conter la mythologie grecque telle une mère berçant son enfant de doux contes avant que celui-ci ne s'endorme.

" Seiya, je vais un peu t'enseigner la mythologie, je pense que cela ne te fera que du bien ! Tu ne peux rester ignorant ! C'est un peu l'histoire de nos ancêtres ! " " Mais Marine, je suis japonais ! " " Idiot ! La nationalité n'a vraiment rien à voir avec ce que tu peux être fondamentalement ! Un Chevalier d'Athéna reste un Chevalier, qu'il vienne de Grèce ou pas ! Allez, file dormir avant que ça ne barde pour toi ! Je vais te raconter l'histoire d'un homme qui n'avait rien de commun avec le reste des mortels, je parle bien évidemment d'Hercule, mi-homme mi-dieu ! … "

Et moi je l'écoutais attentivement, rêvant d'être Seiya Hercule le grand ! L'homme le plus fort du monde à qui rien ne pouvait arriver puisqu'il était plus puissant que tout ! Je me voyais chevauchant les plus belles montures et brandissant le drapeau du vainqueur… mais ce n'étaient pas de beaux destriers que j'allais devoir chevaucher à présent, mais bien d'imposants bœufs qui ne pardonneraient aucune faiblesse. Je me dis alors que cette épreuve ne pouvait être pire que toutes les batailles que nous avions déjà rencontrées lors de notre vie de Chevalier. Les yeux flamboyants de la Déesse Mère disparurent alors dans le ciel azur. Je me relevai et regardai autour de moi. La mer s'étendait à perte de vue. La stupeur m'envahit : ce n'était pas tant la beauté des lieux qui me surprit mais la substance de mon épreuve… Comment ramener ces bœufs ? La mère des Dieux m'avait ordonné de ramener ce troupeau à l'orée d'une clairière où m'attendait un berger… mais il n'y avait aucune clairière aux alentours ! Tant pis j'improviserai ! Il me fallait agir, et plus rapidement j'aurai achevé cette épreuve et plus vite nous retrouverions notre Déesse. Je me trouvais sur une île que l'on nomme communément le pays rouge : Erythéia. La terre sanglante s'étendait jusqu'à l'horizon. Étrange tout de même, quel troupeau pouvait bien venir brouter sur ces sols ? Enfin bon, plus rien ne pouvait me surprendre ! Nous avions vécu trop d'expériences surhumaines, aussi singulières les unes que les autres, pour que l'étonnement me submerge aussi facilement.

Je me mis à dévaler à toute vitesse ces vallées rougeoyantes quand, au bout de quelques minutes, j'atterris dans une plaine. Je décidai d'avancer à pas de loups pour ne pas faire fuir le troupeau qui se trouvait à présent face à moi. Les bœufs me semblaient bien fougueux. Je me cachais alors derrière un rocher imposant… Quelques minutes s'écoulèrent avant que je ne fasse le moindre mouvement. C'est alors que je sentis un étrange souffle me caresser le visage. Je ne vis rien. Très lentement je détournai le regard vers ma gauche… Par tous les Dieux !!!! Je me trouvas nez à nez avec l'une de ces bêtes. Ses yeux sanglants me fixaient résolument. Je restais immobile, le souffle coupé. Mais quel était ce monstre ? Son regard horriblement hargneux ne se détournait pas du mien. Que devais-je faire ? Sa respiration saccadée me glaçait le sang. Il décida enfin de faire le premier mouvement. Mais quel geste fit-il !!! Il me mordit dangereusement l'oreille. " Que les enfers te damnent sale … " hurlai-je. Je n'eus pas le temps d'achever mon injure qu'il me mordit à nouveau, le bras gauche. " Mais tu vas arrêter ? " Je me demandai au même moment pourquoi je lui parlais ? D'un bond je me retrouvai à un mètre de lui. Mais il m'avait mordu jusqu'au sang !! Je commençais sérieusement à m'énerver…

- Héhé… quel nabot !!

Un rire mesquin retentit juste derrière moi ! Je me retournai d'un mouvement sec mais n'aperçut personne me faire face. " Hummm… plus bas… " Je baissai alors les yeux … " Héhéhé et c'est moi que tu appelles nabot ? " Je pense qu'à cet instant je venais de titiller sa susceptibilité… il me sauta violemment au cou et me mordit. Je n'avais décidément pas de chance ce jour la.

- Mais par l'enfer qui es-tu ?

Je l'attrapai par la taille et le portai à mon regard. Fronçant les sourcils je lui redemandais alors qui il était.

- Je n'ai pas à m'expliquer voleur de bœufs ! - N'oublie pas que tu es à ma merci… - C'est totalement inexact… à présent c'est toi qui te trouves sous ma domination.

Agilement il se défit de mon emprise et se plaça sur les épaulettes de mon armure.