Terre des Hommes — Partie 12

J'appelai mon armure qui, dans les secondes qui suivirent, vint me revêtir. D'un pas décidé j'allai me placer sur la cime d'une colline : le moment était venu d'agir enfin ! Je saisis fermement les castagnettes et, d'un mouvement brusque, les ramenai l'une vers l'autre. Je ne fis teinter les castagnettes qu'une unique fois. Par tous les diables quel bruit assourdissant ! Jamais je n'aurais cru que de si petits instruments pouvaient générer autant de puissance !! Un vacarme étourdissant résonnait dans toute la région… C'est alors que du fond des bois sortit une nuée sombre de volatiles. Ils daignaient enfin me faire face ! Je n'avais pas le temps de réfléchir… Je devais rapidement les exterminer

" Que les ailes du Phénix vous emportent ! "

Une seule attaque… la nuée d'oiseaux venait de s'abattre tel un château de carte. Cela me paraissait vraiment trop simple ! J'eus un monstrueux doute. Non, je ne pouvais laisser la moindre chance à l'incertitude… Ils étaient bien moins nombreux que je ne le pensais… Je repris les castagnettes et, comme pour me rassurer, les fis teinter à nouveau. Il me fallait rester prudent. Un spectacle extraordinaire alors se dessina devant mes yeux ébahis. Ils étaient innombrables… Oh ! Que pouvais-je faire contre de telles forces de la nature ? Il ne fallait pas que je reste immobile : je pris vite une décision, elle me semblait être la bonne. J'intensifiai ma cosmoénergie jusqu'à son paroxysme… Ils allaient goûter à ma plus terrible attaque poussée au comble de sa puissance.

YAAAAAAAAAAAAA…

L'un après l'autre ces machines de guerre tombaient à mes pieds : j'avais réussi, enfin ! Je les voyais, gisants à terre, râlant d'agonie et rendant l'âme… Mais, de mon front s'écoulait du sang… M'avaient-ils touché ? Comment ? À l'instant même, ma vision se troubla, tout autour de moi se mit à tournoyer, que se passait-il ? Lourdement je m'évanouis dans ce lit de cadavres métalliques.

Quelques heures plus tard près du lac Stymphale…

- Réveille-toi Chevalier… Ce n'est plus le moment de dormir ! - Où suis-je ? Qui êtes-vous ?

Une charmante jeune fille ressemblant à s'y méprendre à Esméralda se tenait devant moi.

- Tu n'en as pas eu assez de mes charades ? Héhé. Tu as réussi, tu as enfin débarrassé la région d'Arcadie des ces oiseaux de malheur !! - Que m'est-il arrivé ? Oh ! Mais c'est toi Morphose ?… Je te préfère comme cela ! - Merci pour tout preux Chevalier… - Mais tu rougis ?

Elle s'approcha de moi et me donna délicatement un baiser sur le front, me disant qu'il me porterait bonheur en me permettant de guérir plus vite. Je fus agréablement surpris par les effets de ce baiser… A peine deux minutes après qu'elle eut tendrement posé ses lèvres sur ma peau, ma plaie s'était refermée.

- Merci pour tout Morphose…

Je n'eus pas le temps de finir ma phrase que, sortie de nulle part, une large ombre vint se placer au-dessus de moi… Quelle est cette ombre ? Je levai alors les yeux au ciel… mais… non… Je n'eus le temps de crier gare qu'un énorme volatile, probablement dernier vestige de sa race, m'agrippa violemment aux épaules de ses griffes acérées. Je me débattis farouchement, mais rien n'y fit… Je ne pus me défaire de ses serres. Il m'emporta au loin. Qu'allais-je devenir ?

Terre des hommes

Cela faisait maintenant plus de deux heures que je courais à perdre haleine derrière cette créature enchanteresse… Rhéa m'avait mis au courant de la tâche qu'il m'incombait d'accomplir : apparemment je devais réussir à capturer une certaine biche à la ramure d'or. Cette mission me paraissait des plus faciles, surtout pour moi, détenteur de la plus merveilleuse arme qu'il fût permis à un Chevalier de porter : la chaîne nébulaire. Malheureusement, je ne me doutais pas un seul instant de ce qui m'attendait… Je l'avais aperçu au coin de ce bois, elle se désaltérait au bord d'un torrent : jamais il ne m'avait été donné d'apercevoir plus somptueuse créature animale que cette biche aux ramures faites d'or et de vermeil. Elle était d'une toison argentée, et ses yeux ! Des yeux d'un bleu pur, hypnotisant, profond, encore plus profond que les yeux de l'ex général de Poséidon, Sorrente. Soudain mon pied heurta une vieille souche de bois qui craqua non sans rompre le charme de ce féerique instant. Mince alors, quel maladroit je faisais ! Elle tourna son regard vers moi, et au moment même où elle m'aperçut, elle se mit à détaler par delà le ruisseau et les buissons qui le bordaient.

" Chaîne nébulaire, capture cette biche ! Thunder Wave "

Ma chaîne se mit à zigzaguer entre les arbres dans un mouvement que je connaissais par cœur. Ça y est, elle était captive de ma chaîne ! Mais…nonnnnnnn ! Elle glissa entre les maillons comme seule Thétis la Sirène avait su le faire à ce jour. Je lui courais après, à une allure folle. Décidément cette biche n'avait rien de commun. Sa vitesse atteignait largement la vitesse de la lumière quand elle le décidait.

Un jour plus tard

Courir, courir était mon seul but, l'atteindre, la ramener enfin, pouvoir surmonter cette épreuve, retrouver Athéna. Par Zeus, pourquoi était-ce si dur de capturer une biche ? Ne nous étions-nous pas révoltés contre des Dieux aux ambitions démesurées ? N'avions-nous pas vaincu de terribles guerriers ? Et là, pourquoi le simple fait d'attraper une biche me paraissait-il si difficile ? Non, pas une biche, une créature divine… Après tout, selon ce que je me souviens de mon maître Albior, la biche de Kérynia est réputée comme étant des plus insaisissables. Il aurait même fallu au grand Hercule lui-même, fils de Zeus, plus d'un an pour y parvenir : alors comment pourrais-je y arriver en si peu de temps ?

" Aie la foi, la foi en Athéna, la foi en nous tes frères ! Ne désespère pas ! Chacun de nous est en proie à des épreuves plus terribles les unes que les autres. J'ai confiance en toi mon frère, tu as toujours vaincu, je sais que tu peux y arriver, crois-moi. Va et vaincs ! " " Niisannnnnnnnnnnn ! "

Mon frère, mon frère s'était adressé à moi, touché sûrement par la force de mon désarroi. Il est vrai que le soleil allait se coucher pour la deuxième fois depuis mon arrivée en ces terres merveilleuses. Si je n'avais eu à attraper cette biche, cet endroit aurait été idéal pour un pique-nique, avec Ikki, Shiryu, Seiya, Hyoga bien sûr, et Saori… Saori, je l'attraperai pour toi. Cette intervention m'avait redonné force, j'étais à présent capable d'une détermination inébranlable : bientôt cette biche serait entre mes mains. Cours Shun, cours, ton destin t'attend ! Je l'aperçus à nouveau, un éclat de malice au fond de ses yeux. Elle était très intelligente pour une biche, mais il ne faut pas oublier qu'elle était dotée de qualités extraordinaires. Je décidai alors d'adopter une toute autre technique, recherchant dans mon esprit une solution à ce problème.

Je me revoyais dans un des plus terribles combats de ma vie, un de ceux qui laissent toujours un goût amer au fond du cœur, Io de Scylla… Moi faisant face à tous ses monstres : le dard de l'abeille, les serres de l'aigle, les morsures des chauves-souris, l'étranglement du serpent, les crocs du loup, et la griffe de l'ours ! À ce moment là aussi j'étais totalement désemparé, et puis j'avais fait confiance à mon instinct, à mon esprit : c'est tout naturellement que j'avais trouvé une parade à chacune de ses attaques. Le destin m'avait doté d'une chaîne fantastique, mais sans moi, elle n'était d'aucune utilité. Depuis l'épreuve sacrificielle qui m'avait permis d'obtenir mon armure sacrée, elle et moi ne faisions plus qu'un, elle était la prolongation de mes bras : elle était moi, j'étais elle. À présent j'avais enfin compris, compris que si cette biche était si spéciale, il me fallait avoir recours à des méthodes bien spéciales, pour enfin la voir captive de mes chaînes. Je devais toutefois avoir la maîtrise parfaite de mon arme, car je ne voulais pas la blesser, ça il en était hors de question. Jamais je n'ai voulu blesser un être humain, alors un animal divin… Cela m'était impossible.

Le lendemain

Voilà ça y est, j'ai posé mon piège. Obligatoirement elle sera contrainte de passer par-là. En effet, j'avais coupé par des bois pour me poster à la sortie des gorges qu'elle venait de prendre entre deux falaises. Mon plan était parfait, je ne doutais pas un seul instant qu'elle tomberait dans mon traquenard comme une feuille tombe de son arbre à l'arrivée de l'automne. La voilà ! " Casting Net ! " Un rideau de maille se forma alors devant elle, de même que lorsque je parais les serres de l'aigle du général Scylla. Le regard effrayé par cette soudaine apparition devant elle, elle tenta de rebrousser chemin lorsque ma deuxième chaîne adopta la même structure, seulement un peu plus en écart dans le dos de la biche sacrée. C'est alors que non sans me jeter un certain regard malicieux elle prit de l'élan et se mit à sauter d'un mur à l'autre, prenant appui non seulement sur la roche de la falaise, mais aussi sur les maillons de ma chaîne. Arrivant en haut, elle claqua des sabots et s'enfuit à nouveau… Sacré animal ! Si de sa capture n'avait pas dépendu la libération de ma Déesse, j'aurais pu en rire, mais là le découragement à nouveau pénétra mon cœur. Soudain je repensai aux paroles de mon frère, et à ce que Hyoga et les autres devaient subir, et puis June… Seule femme de notre terrible périple, c'était la première fois qu'elle allait vraiment avoir à se battre. Comment pouvais-je me plaindre alors qu'ils devaient probablement tous faire face à de terribles défis, de terribles ennemis ? Je n'avais que cette biche à capturer, pas un seul guerrier à vaincre, et pourtant, pourtant la tâche n'en était pas moins ardue… Je me devais de donner l'exemple ! Moi Shun, Chevalier d'Andromède, j'arriverai au bout de mon épreuve !

Crépuscule de ce 3ème jour

Une nouvelle idée avait germé dans mon esprit : et si, pour une fois, au lieu d'aller à la biche, c'était la biche qui venait à moi ? En effet, depuis trois jours que je la poursuivais maintenant, j'avais pu observer qu'elle ne se nourrissait qu'à l'aube et au crépuscule. Ne lui laissant que peu de répit, elle devait être à présent affamée… Je m'en voulais terriblement de devoir tant faire souffrir un animal qui n'était en rien fautif de la captivité d'Athéna. Une fois encore sur notre chemin se répandaient souffrance et désolation, et j'avais à présent décidé que je ne la traquerais plus comme un forcené, ne lui ayant laissé par le passé que les instants de répit où moi-même me permettais le repos. Même si par jadis j'avais échoué à maintes reprises à cause de ma sensibilité, cette fois-ci, elle ne pourrait que m'être d'une utilité majeure : plutôt que de l'attaquer, je l'apprivoiserai… Là voilà, elle m'avait vu, avait vu le panier de feuilles et de fruits que j'avais posé à quelques mètres de moi, avait vu que ma chaîne était bien rangée et que je n'étais pas debout, prêt à la capturer.

En effet, j'avais décidé de m'installer sous un chêne près d'un rocher d'où coulait une source fraîche, je m'en voulais de devoir traquer cet être dans son habitat naturel si merveilleux. Oui, j'ai bien dit un être, car depuis maintenant trois jours je ne cessais de m'étonner de cette intelligence dont elle faisait preuve, ayant évité maintes fois mes pièges, comme lorsque je tentais de l'attraper avec mon " Whirled Trap " et qu'à la vitesse de la lumière elle avait échappé aux mâchoires de mon piège en laissant tomber de son museau une brindille de cèdre. J'en fus bien heureux dans un sens, car cette technique aurait signifié pour elle une blessure que je ne souhaitais pas lui infliger volontairement.

Elle porta son regard sur moi, décidée comme à l'accoutumée à détaler au moindre de mes gestes : je ne bougeai pas. Méfiante, elle huma l'air de son délicat museau, probablement sentant les mets délicats que j'avais mis à sa disposition tout près de moi. Des éclats d'étoile passèrent dans ses yeux lorsqu'elle vit la nourriture que j'avais placée pour elle. Je devinais aisément dans le fond de son regard l'envie de céder qui la tiraillait, partagée entre l'instinct animal qui lui soufflait de fuir, et l'appel de la faim, qui lui dictait de se repaître. Malgré tout, sa volonté pris le dessus, et après m'avoir regardé tristement, elle s'enfuit de plus belle à une allure folle, me laissant l'impression d'avoir vu deux larmes couler le long de ses yeux… Quelle était cette loi ridicule qui me forçait à commettre de telles abominations ?

Pendant de longues heures je marchai sous ce ciel nocturne, la lune éclairant mon armure, la parant de milliers d'éclats que même le soleil n'arrivait à rendre. Je décidai de me reposer un peu, m'asseyant sous le branchage d'un vieil arbre touffu, à travers le feuillage duquel j'avais même du mal à discerner les cieux. La nuit, cette nuit… Je ne sais pourquoi, mais elle me rappelait une nuit que j'avais passé avec Saori, dans ce chalet isolé, alors que la maison Kido était en proie aux flammes. Une nuit où la mélancolie s'était emparée de mon être, alors que je croyais que jamais je ne reverrais mon frère, une nuit où mon esprit fut en proie aux doutes. Ainsi suis-je fait, étant peut-être le plus fragile d'entre mes frères. Mais j'avais dès alors décidé, dès cette nuit passée à veiller sur Saori et sur le casque de l'armure du Sagittaire, que je ne devais plus douter à l'avenir, que j'allais me montrer digne du Phénix, digne de mes compagnons d'armes. Depuis cette décision, j'étais encore en vie, malgré de terribles épreuves… Nous étions encore tous en vie, et si nous y étions parvenus c'était parce que nous étions devenus comme les maillons de ma chaîne, solidaires les uns des autres, unis à jamais, luttant les uns pour les autres, n'abandonnant jamais, raccrochés à la vie, non pas pour notre propre bien, mais car la perte de l'un d'entre nous infligerait trop de peine aux autres… Ainsi, si j'avais survécu jusqu'à maintenant, c'était pour mes frères, pour Athéna, et puisque toujours nous étions sortis victorieux, il en serait probablement de même aujourd'hui. Voilà où résidait notre force : en notre foi, en notre volonté.

Sans même s'en rendre compte, son cosmos s'embrasait, d'un magnifique éclat irisé, dominé par une teinte violacée. Il semblait être en harmonie avec ses sentiments, avec le monde qui l'entourait, avec l'essence même de son être…Andromède…