Terre des Hommes — Partie 8

C’est alors que je m’éveillai dans une chambre inconnue, allongé sur un lit couvert de soie. Avais-je rêvé ? Que m’arrivait-il ? Où étaient passés Shun, Shiryu, Ikki, Hyoga et les autres ? M’avaient-ils accompagné… ou était-ce également un rêve ? Je me levai brusquement de ce lit que je ne connaissais pas et me précipitai à la fenêtre lorsque… non… Je n’en revenais pas du spectacle qui s’offrait à mes yeux… impossible… je… non…

La Gardienne du sommeil des dieux

-Qui êtes-vous vieille femme ? - Je reconnais bien là l’impatience de la jeunesse humaine. Sache, jeune fille, que je ne vous veux aucun mal, ni à toi, ni à tes compagnons. - Vous voulez dire que… Mais où sont-ils ? Dite-le moi immédiatement ! - Bien fougueux restent les hommes, parfois plus encore les femmes… hé hé. Viens avec moi mon enfant.

Je ne discernais en cet être aucun sentiment d’hostilité, pourtant c’était bien son arrivée à mon chevet qui me tira de ce sommeil lourd de conséquences. Je priai pour que le temps ne se soit pas écoulé trop rapidement durant cet étrange repos auquel la mystérieuse vieille femme avait mis un terme. J’aurais pourtant juré être en la présence d’un Chevalier au cosmos très puissant lorsque, quelques secondes plus tôt, j’avais ouvert les yeux. Mais où étaient donc les autres Saints ? Je la suivis (avais-je réellement d’autres choix ?) et nous arrivâmes devant une lourde porte de chêne dont l’imposante stature aurait rebuté tout brigand, aussi téméraire fût-il, qui aurait voulu pénétrer en ces lieux.

- Dites-moi ? Depuis combien de temps suis-je ici ? - Depuis des milliards d’années, et pourtant je n’aurais pas eu le temps d’émettre un battement de cils.

Elle me dit cela un sourire aux lèvres, d’un ton que je trouvais totalement déplacé étant donnée la situation actuelle. Je ne pus m’empêcher de serrer mon fouet sous l’effet de la frustration.

- Reste sereine mon enfant.

Elle dit cela d’une voix si douce… Par Athéna ! Son regard… Ses yeux étaient de couleur verte comme l’émeraude la plus pure qui soit, elle ne possédait pas de pupilles. Soudain une tâche brune apparut au centre de cette étendue verte intensément hypnotisante pour s’étendre, telle des racines, sur toute la superficie de son regard. Les portes s’ouvrirent violemment et là, tel un reflet mirifique, je remarquai simultanément dix issues semblables étendre leurs battants dans cette colossale pièce ronde où je vis arriver tous mes compagnons accompagnés chacun de… Mais ! Comment ? C’était physiquement impossible ! Je devais probablement être sous l’emprise d’une illusion… Et pourtant chaque Chevalier arrivait en cette salle avec la même vieille femme si étrange qui m’accompagnait. Comme je la regardais de façon interrogative, elle laissa s’échapper un mot sous forme de brise légère.

- Patience.

On eut dit son dernier souffle… Réellement, elle me semblait si avancée dans l’âge. Ses cheveux, tels la terre aride de l’île d’Andromède, étaient semblables à des racines de couleur ocre, descendant le long de son corps en une multitude de cascades, semblables à des lianes suspendues le long d’un arbre plus que centenaire… Mais qui pouvait bien être cette mystérieuse femme ? Et pourquoi ses sosies accompagnaient-ils aussi les Chevaliers en ce lieu étrange ? Soudain, alors que j’allais la sommer d’enfin répondre à mes questions, elle disparut en même temps que tous ses semblables, s’évaporant en un instant pour réapparaître ensuite sous une unique forme, au centre de la salle.

- Approchez, preux guerriers.

Nous nous dirigeâmes tous d’un même pas pour arriver jusqu’à elle. Mais quelle étrange salle s’offrait à ma vue ! Les murs étaient ornés de fresques représentant, pour le peu que je pouvais en apercevoir, les différents dieux olympiens. Par ailleurs, une flore luxuriante, s’accordant à merveille avec ce lieu insolite, grimpait le long des murs jusqu’à la coupole cristalline, laissant apparaître ce qui ressemblait à un ciel pourpre. Shun m’avait parlé de la couleur de ces dimensions vides… Mais où étions-nous ? Mais qu’était-t-elle donc ?

- N’ayez crainte, je peux à présent répondre à toutes vos questions, Chevaliers d’Athéna.

Mais comment savait-elle qui nous étions ?

- Je sais que vous êtes en quête de votre déesse et que vous n’avez que très peu de temps pour la retrouver. Demeurez tranquilles, vous êtes dans un lieu à l’abri de toute contrainte spatiale et temporelle. Maintenant que je vous sens moins pressés, héhé, je vais vous raconter mon histoire et tout ce que vous vouliez savoir. Mon rôle actuel prit forme lors de l’avènement suprême des dieux. À cette époque, le monde était encore pur, en paix, tout comme l’Olympe. Le monde, comme vous le savez, fut alors partagé entre les détenteurs de la Big Will. En cette ère, l’amour régnait encore en maître, même si j’aurais dû me douter que, comme toujours, la spirale de la haine reprendrait ses droits, tôt ou tard… Peu à peu, les dieux se mirent à s’envier mutuellement, et Zeus, conscient de la valeur de la Terre, la légua à sa fille préférée, la sachant dénuée de vices et de haine, forte et sage. Ce choix fut fait non par lâcheté, mais Zeus décida qu’en tant que dieu suprême, il ne s’abaisserait pas à de vulgaires conflits familiaux. Il avait alors d’autres priorités que la guerre, ce qui lui valut souvent le courroux d’Héra, sa femme. Mais cela est encore une autre histoire… Enfin, excusez moi je me répète, cela fait bien longtemps que je n’ai eu de visiteurs. Reprenons. Puis, ce qui devait arriver arriva, la première guerre sainte éclata, opposant alors Athéna à Poséidon, qui revendiquait les terres émergées qui, selon lui, n’aspiraient qu’à redevenir océans. C’est à l’issue de cette guerre fratricide que Zeus secrètement vint me voir pour me confier une tâche essentielle pour maintenir l’équilibre des dieux : la surveillance des essences meurtries des divinités défaites au combat. En effet, lorsqu’une déité se fait vaincre par l’un de ses pairs, la coutume veut qu’il se fasse enfermer dans un objet sacré pour un laps de temps prédéterminé. À l’issue de cette période, je peux laisser l’artefact libre de ma protection, son sceau divin étant souvent sur le point d’être rompu. En effet, le seul moment où un dieu est vulnérable et théoriquement susceptible de disparaître est lors de sa convalescence post-défaite. Athéna, en tuant son oncle Hadès, a réellement accompli ce qui normalement n’est applicable qu’aux humains : un miracle. Probablement les précédentes guerres saintes et l’amour qu’elle vous porte ont fait naître en elle une puissance incommensurable qui, au moment de la mort d’Hadès, devait être largement supérieure à la force d’un immortel, qui pourtant est censée être illimitée… Si Athéna n’est pas rentrée en son domaine, c’est probablement qu’une puissance divine a dévié l’ordre naturel des événements instauré par les lois universelles. Mon rôle est de veiller à son repos, et je ne peux interagir pour déplacer l’urne à nouveau. Cela n’est pas dans mes attributions. Mais, malgré la pureté de vos intentions, je ne peux vous laisser accéder à l’urne. Mes descendants se sont déjà trop entretués : l’un a disparu, l’autre est à présent totalement annihilé, et le troisième erre entre deux univers, ni réellement captif de son sceau, ni réellement libre en votre monde. Zeus, Hadès, Poséidon, jamais mes larmes ne pourront tarir tant la peine que je ressens quand je pense à vous est inguérissable… Mes autres enfants, où êtes vous ? Athéna, qu’est-ce qui te donne tant de puissance ? Aurais-tu été la seule à comprendre que même pour les dieux l’amour fait toute la différence ?

Elle écarta les larges mèches de devant ses yeux encore humides de pleurs, quand Shiryu lui demanda:

- Ainsi vous seriez donc Rhéa, mère de tous les dieux, celle à qui Zeus lui-même doit la vie ? - Oui, ainsi vous avez devant vous Rhéa, celle qui chaque jour assiste impuissante à la folie meurtrière et à la soif de pouvoir de ses descendants… - Alors pourquoi ne pas nous permettre de libérer Athéna ? Vous-même avez dit qu’elle était la seule à avoir compris le véritable sens de l’existence : l’amour, s’exclama Jabu. - Malgré cela Athéna n’échappe pas aux règles universelles : qui connaît la défaite connaîtra la temporaire réclusion. Nul n’est en droit de se soustraire à cette obligation. Lorsque Athéna s’est constituée captive, elle était en pleine possession de ces informations. - Alors c’est qu’il existe un moyen de la ramener ! Sinon jamais elle n’aurait exécuté cet acte suicidaire. Pendant la bataille d’Hadès, elle a pleinement pris conscience de sa nature divine et ayant toujours fait passer ses devoirs sacrés avant le reste, jamais elle ne se serait sacrifiée ainsi. - Seiya, repense à mes sages paroles : Athéna est déesse d’amour, envers l’Humanité toute entière. Mais ce qui la distingue des autres divinités, c’est qu’elle ne possède pas le corps d’un être humain, elle choisit de se réincarner en ce corps, voilà aussi pourquoi, à l’inverse de Poséidon, une fois son essence divine captive, son corps a suivi… Ainsi, par cet acte, elle accepte non seulement les faiblesses, mais aussi les forces que possèdent les hommes. Tel est ce qui la distingue réellement de ses pairs : ce respect et cet amour. Car finalement les immortels, restés trop loin des hommes, ont fini par oublier ce doux sentiment. Peut-être que lors de son sacrifice final s’est opérée la parfaite harmonie reliant la femme à la déesse : la symbiose idéale. Ce n’était plus l’Humanité qui était en jeu, mais ce qu’elle ressent pour vous, pour toi Seiya. - Justement ! Après ces révélations comment pourrais-je encore la laisser ! Dites-moi, dites-nous, Rhéa, comment la retrouver ? - Je vous le dis Chevaliers, si vous voulez récupérer votre déesse, vous allez devoir accepter l’épreuve ultime attenante à la loi du repos divin. Celle-ci stipule que quiconque cherche à éveiller un dieu de son sommeil subira le châtiment imposé par Eurythrée à Hercule : douze tâches à accomplir, toutes plus éprouvantes les unes que les autres. Je sais que vous n’aviez que sept heures pour retourner sur Terre, mais ici la perception temporelle est d’ordre divin : une heure sur Terre est égale à un jour ici. Vous disposez donc de sept jours pour accomplir votre destinée, celle de votre déesse. Juge suprême de cette épreuve et gardienne du sommeil des dieux, je regrette d’avoir à vous infliger ce terrible sort, mais si les Parques sont avec vous, vous triompherez. Êtes-vous prêts à accepter ce destin ?

Pas un Saint ne répondit par la négative, tous étant prêts à aller jusqu’au bout.

- Alors je ne peux que vous souhaiter bonne chance, Chevaliers. De toute manière, si votre cause est réellement justifiée, comme vous le pensez, votre réussite ne fait aucun doute.

Sur ces derniers mots, je vis ses yeux verts se teinter à nouveau de cette couleur ocre qui m’était si familière, puis, étrangement, je me sentis mue par une force colossale : une bulle me recouvrit, tout comme mes amis. Nous étions chacun dans une sphère opaque, en pleine lévitation. Soudain, levant ses bras elle fit exploser son cosmos. Ses cheveux flottaient au-dessus d’elle, électrisés par cette puissance titanesque (c’était le cas de le dire), et la faisaient ressembler à un magnifique vieil arbre robuste qui étendait son branchage majestueusement. Puis elle eut l’air de se concentrer de plus en plus, fronçant les rides de son front, les yeux clos à nouveau. Instantanément elle ouvrit grand les yeux, comme spectatrice d’un événement qu’elle seule pouvait apercevoir. Deuxième onde de choc. Cette fois elle me propulsa loin de mes compagnons vers un lieu dont j’ignorais tout. Aaaaaaah ! La puissance de son cosmos et la vitesse à laquelle j’étais transportée étaient trop intenses. Je n’en pouvais plus ! Si cela était la puissance d’un être divin, j’étais encore loin d’être au niveau de Shun. Shun !!!

Je m’évanouis en pensant à ce que mon destin me réservait : la mort probablement, pour la sauvegarde d’Athéna, pour la vie de milliers d’innocents ...

Terre des hommes

Je faisais face à une aura si douce mais à la fois si puissante, je n’en revenais pas… Nous nous retrouvions encerclés chacun dans une bulle transparente et cependant palpable : des souvenirs lointains et si proches pourtant ressurgissaient alors en ma mémoire qui, jusqu’à présent, ne m’avait encore jamais fait défaut. Athéna… Elle avait essayé de nous éloigner du danger, de cette bataille sanglante face à son oncle, le dieu des Enfers. Elle nous avait enfermés dans cette même bulle vitale qui avait pour but de nous ramener vers ce que nous pouvons appeler notre terre natale. Elle pensait ainsi nous libérer de nos chaînes, d’un fardeau que nous avions porté si longuement. Elle voulait enfin nous délivrer d’un destin de Chevalier et, par conséquent, de sacrifices. Tant de sacrifices… Mais aucun regret. La perte de la vue ne m’avait en rien affecté. Au contraire, cela m’avait permis de développer mes autres sens. De retour sur Terre, laissant derrière nous les ruines d’Elysion et notre déesse, je n’avais pas recouvré la vue. Mais un miracle inopiné se produisit alors que je suivais cet entraînement surhumain avec mes frères sur les cimes de l’Himalaya : une chance, imprévue, presque inespérée, m’était une ultime fois offerte. Depuis mon éveil momentané au neuvième sens et ce surpassement de moi-même en Himalaya, petit à petit je m’étais aperçu que mes yeux à nouveau recouvraient leurs facultés.

La bulle prenait de la vitesse mais je me sentais étrangement protégé : c’était comme si je me trouvais tout à coup dans les bras de cette mère que jamais je n’avais eue auprès de moi. J’eus l’impression que cette dame âgée prenait soin de moi, je me sentais tendrement soutenu par l’aura de Rhéa… Aucune crainte ne subsistait alors en moi en ce moment : j’étais redevenu un petit enfant dans les bras de sa nourrice. Il existait un échange invisible entre elle et moi : je faisais comme partie d’elle, elle me berçait en son sein, maternellement, étrange sensation de béatitude… Je ne savais pas jusqu’où j’allais être emmené. Les décors autour de la bulle étaient flous, je ne discernais rien de plus que des couleurs éparses, un patchwork de teintes plus vives les unes que les autres, rien de reconnaissable. Je décidai alors de me concentrer : les yeux clos, je canalisai mon énergie afin de faire face aux pires dangers qui se dresseraient sur ma route. Je me sentis léger. Aucune contrainte physique ne pesait sur moi. Mon armure avait le poids d’une plume. C’était comme si mon âme s’élevait vers les cieux.