Terre des Hommes — Partie 2
Malgré toute cette douleur qui nous étreignait, le bonheur avait quand même doucement repris ses droits sur nos vies. Shunreï était, dès l’annonce de notre survie, accourue au Sanctuaire et, pour la première fois depuis de très longs mois, Shiryu put enfin se laisser aller librement à lui accorder le temps qui leur avait jusque là toujours cruellement fait défaut. Hyoga quant à lui passait ses jours avec Camus, car il est vrai que le retour des Chevaliers d’or était miraculeux, et, à défaut d’avoir perdu une part de lui, il avait retrouvé un ami, un maître, un père… Ils s’étaient pardonnés mutuellement pour tout le mal qu’ils avaient pu se faire et à présent ils se sentaient tous deux d’avantages libérés de leurs péchés. Les voir ensemble me sidérait toujours. Ils se parlaient si peu mais leur affection transparaissait pourtant à travers leur comportement glacial. Quant à moi, peu à peu je reprenais goût à la vie, passant beaucoup de temps avec Niisan, mais pour mon plus grand bonheur aussi avec June, qui, à l’annonce de mon retour, avait abandonné sa solitude pour venir me voir. J’avais avec moi ceux qui m’avaient toujours protégé : June lors de mon entraînement, et Ikki lors de mon enfance et après nos retrouvailles. N’eut-ce été la déchirante absence de Saori, mon bonheur aurait été total. Je soupçonnais d’ailleurs Ikki et June de s’être rapprochés de par leur affection commune à mon égard. J’étais ravi de voir que deux êtres solitaires comme eux étaient encore capables d’aimer.
La vie avait finalement repris le dessus et les survivants réapprenaient à vivre, lentement, mais sûrement. Malgré tout, chaque fois que mon regard se portait sur les hauts sommets du Sanctuaire, je la revoyais, Athéna, cette effigie de pierre dominant le Domaine Sacré pour le protéger, pour nous protéger, la Terre, l’Humanité… Mon cœur doucement cicatrisait mais je savais qu’à jamais, tout comme celui de mes frères et de mes aînés, il serait meurtri, de par son éternelle absence. Ainsi je ne pouvais me résigner, car si elle nous avait encouragés pendant toutes ces batailles, c’était bien pour nous démontrer que l’espoir existait et existerait toujours.
Terre des hommes
Une réalité sans elle
Vide, le vide était à présent la seule chose qui résonnait en moi. Je ne pouvais concevoir la vie sans cet être, doux, chaleureux, plein d’espoir, qui, à chacune de nos batailles, se sacrifiait pour nous, pour les hommes, pour l’Humanité, car elle avait foi en ces valeurs et surtout, elle avait foi en ce que nous étions. C’était sa force qui nous avait, à maintes reprises, maintenue en vie. Partie, disparue, éteinte, la flamme qui brûlait en moi s’était étouffée alors que notre déesse disparaissait dans cette urne marquée de son propre sceau.
Depuis que je m’étais éveillé au Sanctuaire, un sentiment d’amertume m’envahissait peu à peu. Je ne parvenais plus à raisonner logiquement. Tout était embrouillé dans ma tête, plus rien n’avait de sens pour moi. J’étais comme perdu parmi des fantômes errant vers leur tragique destin. Pourquoi ? Cette éternelle question revenait sans cesse en mon esprit tourmenté. Je ne pouvais croire à sa disparition après tous les combats insensés que nous avions menés à ses côtés, après tous nos efforts qu’elle avait invariablement soutenus de sa divine aura, après toutes nos luttes pour défendre la Justice dont elle était le symbole. Comment était-il possible qu’après tout cela elle disparaisse ainsi !
Tenant fermement mon frère Shun dans mes bras lorsque notre Princesse nous jeta un ultime regard, j’ai senti au plus profond de moi une étrange sensation, comme si elle avait crée une formidable illusion autour de sa disparition, comme si Saori voulait, par son sacrifice, protéger la Terre et les hommes d’une menace encore plus terrible. J’essayais de chasser ces idées de mon esprit, mais en vain. Sa voix douce vibrait au plus profond de moi :
Je vous aime, chacun d’entre vous…
Je sentais encore sa présence, mais le Sanctuaire mourait de jour en jour, l’atmosphère devenait terne. Tout me paraissait gris, sans âme. Nous avions perdu notre déesse. Saori emplissait incontestablement de son aura cette Terre qu’elle chérissait tant. Plus jamais sa voix ne nous porterait au-delà de nos limites…
Reclus, loin de mes frères, je devenais livide, j’avais abandonné tout sentiment… mais… mon frère… mon ami… Seiya. Le voir en vie parmi nous m’emplissait d’un infime espoir. À présent c’était à mon tour de douter, mais il était là, malgré tout. Ils étaient tous présents : les douze Chevaliers d’or ainsi que les autres Chevaliers de bronze. J’allais souvent méditer avec Shaka et il parvint en peu de temps à m’apprendre énormément de choses sur moi-même et sur le sens de la vie.. Grâce à lui, je réussis à canaliser beaucoup mieux ma colère, cette haine qui était toujours présente. Néanmoins, ce fort sentiment d’impuissance demeurait malgré tout encore ancré en moi. Peu à peu, après ces quelques mois de convalescence dans le temple d’Athéna, je retrouvai ce flux brûlant, rempli d’amour pour mes frères, même s’il était encore gangrené par l’infinie douleur d’avoir perdu un être cher à mes yeux, ainsi que par ce sentiment de n’avoir rien pu faire, toujours aussi présent en moi. Plus encore qu’à l’accoutumée, j’avais besoin de mes frères, de leur affection et… d’elle. Je ne pouvais me résoudre à sa mort. Jamais je ne renoncerai. Je voyais la vie en chacun de nos Chevaliers, même Masque de Mort respirait la vie, sentait cette odeur si enivrante. Nous étions, nous sommes, et nous resterons Chevaliers : les Chevaliers d’Athéna. Notre existence a pour seul but la vie, la lutte, la Justice. Nous ne sommes que les humbles serviteurs de l’Humanité et aucune autre destinée ne nous est permise.
Alors que je me promenais dans les splendides allées du jardin jouxtant le Temple des Poissons, je sentis une aura, un cosmos, un être qui possédait la même peine, la même douleur et la même solitude que moi. Elle me troubla. C’était June. Étrangement je me reconnaissais en elle. Lorsqu’elle me jeta un regard, j’eus l’impression qu’elle pouvait lire en moi, me sentant instinctivement ridicule. D’un mouvement brusque je fis demi-tour et, en un bruit fracassant, m’étalai de tout mon poids dans les roses. J’entendis alors une dizaine de rires éclater : cela faisait bien longtemps que nous n’avions pas ri ainsi. Mon frère Shun m’aida tant bien que mal à me relever. Je sentais, malgré ce moment de détente, toute la tristesse dans le cœur de mes pairs. Je ne pouvais pas, nous ne pouvions pas laisser la vie reprendre son cours sans notre déité. Cela était impossible.
Sans pouvoir comprendre pourquoi, je ne voulais pas partir Moi, Ikki, le Chevalier solitaire, j’avais la sensation qu’une chose me retenait au Sanctuaire, un lien invisible. Petit à petit je sortais de mon retranchement, commençant à participer aux activités du Sanctuaire. Comme pour rattraper les instants de bonheur perdus avec mon petit frère Shun, je lui offrais une perpétuelle coulée d’affection. Je le voyais reprendre goût à la vie. Dans ses yeux, comme dans ceux de Hyoga, Shiryu et surtout dans ceux de Seiya, je lisais tout l’espoir de retrouver un jour notre Princesse. L’espoir, voilà ce qui nous raccrochait à cette vie.
Cela faisait cinq mois qu’elle nous avait quittés. Partie pour notre bien, elle ne pouvait se douter que, ce matin là, après cinq mois de peine et de douleur, nous, ses Chevaliers, avions décidé, d’une seule voix, unis, de partir à la quête de cette urne … Notre destin n’était pas celui de simples hommes Notre destin était de nous battre encore et toujours auprès de notre déesse… à jamais !
La flamme de l’Espoir
Cette lueur d’espoir qui brûlait en moi, alors que tout semblait indiquer qu’y croire encore était vain, trouvait enfin écho à ses attentes. La vie avait continué de s’écouler et ce matin, tout s’était précipité.
Je venais tout juste de m’éveiller lorsque Kiki était apparu en trombe, me sommant de me diriger au plus vite vers la salle du Grand Pope où celui-ci tenait conférence. Le regard encore empli de sommeil je pris rapidement une douche, toujours glacée, éveillant alors subtilement mon cosmos pour me rappeler ce lieu où mon âme perpétuellement réside : la Sibérie. Mon cosmos, toujours glacé, me rappelait aussi que mon maître Camus était vivant, après même l’avoir tué de mes mains… À présent j’étais pardonné, et le savoir près de moi comblait partiellement ce vide dû à l’absence de Saori.
J’arrivais à présent dans la salle du Grand Pope où était installée une immense table à laquelle Dohko rapidement nous convia. Je m’installai entre Shun et Shina, tous apparemment aussi surpris que moi d’être en ce lieu à une heure si matinale. Ce fut soudain comme si un sabre me transperçait l’âme… Je me rendis compte que nous n’avions jamais été tous ainsi réunis, tout les Chevaliers d’or, bel et bien saufs, Shina, Marine, ainsi que tout mes frères, Chevaliers divins et de bronze ; même June et Kiki étaient présents. Il avait donc fallu que se produise la disparition d’une déesse pour que nous soyons tous réunis en paix en ce même lieu sacré… Cette pensée m’emmena encore une fois vers ces immensités glacées où, par la force des événements, j’avais dû tuer le Chevalier de Cristal, cet être qui m’avait tant appris. Je me souviens encore de ses dernières paroles, alors que la vie doucement l’abandonnait et qu’il me demandait d’accepter sa mort comme lui l’acceptait, de m’en servir comme d’une expérience, d’aimer l’Humanité, de la respecter à tout instant et de toute mon âme. J’avais à présent accompli son ultime souhait, et en regardant tout autour de cette table tous ces êtres qui m’étaient si chers, je réalisai à quel point lui, Isaak et Maman me manquaient cruellement…
À cet instant je fus sorti de mes songes par cette voix si douce et familière qui m’appelait par mon prénom. Shun. Heureusement que je l’avais lui aussi. Sans lui je n’aurais plus été de ce monde. C’est réellement le seul qui avait su briser la glace dans laquelle mon cœur s’était figé, à l’abri de toute émotion. Je lui rendis son sourire, quand Dohko, fraîchement nommé Grand Pope, se leva et nous demanda d’un ton grave de l’écouter.
- Chevaliers d’Athéna, cela fait déjà cinq mois que notre déesse s’est sacrifiée pour nous offrir un meilleur destin que celui auquel nous étions condamnés. Mon cœur, comme le vôtre malheureusement, est aujourd’hui empli de désarroi. L’absence d’Athéna est un vide, non seulement pour nous, mais pour tout le Sanctuaire et cette Terre dont elle est l’ultime protectrice. Au cours de ces derniers jours un fait étrange m’est apparu : comment se fait-il que l’emblème de la toute puissance d’Athéna trône encore fièrement à sa place, alors que l’invasion du Sanctuaire par les spectres a conduit à la destruction de cette même statue ? Observez la statue et voyez comme elle diffère en un point essentiel de celle qui se tenait là il y a encore moins d’un an : à présent sont réunis sur l’effigie sacrée le bouclier de la Justice et Niké, représentation de la Victoire. Poussé par ma découverte, je me suis rendu dans les bibliothèques privées du treizième temple et, cette nuit, j’ai découvert un texte d’une importance capitale. En effet il est dit que lorsque la déesse Athéna disparaîtra vaincue par ses ennemis, son armure ainsi que ses attributs en son Sanctuaire réapparaîtront pour laisser toujours entrevoir une lueur d’espoir aux peuples opprimés. Cependant Athéna s’est enfermée sous l’action de son propre pouvoir, et si la statue ainsi complète est réapparue, c’est que la Terre n’est pas débarrassée de tous ses ennemis, car si elle demeure, c’est pour dissuader tout ennemi de vouloir s’emparer d’elle. L’armure divine aurait dû disparaître avec Athéna or ce n’est pas le cas, ce qui signifie qu’elle trouvera utilité prochainement. Malheureusement si Athéna n’est pas en mesure de se réincarner, l’armure ne pourra pas assumer sa fonction et la Terre sera asservie. C’est pourquoi nous nous devons de retrouver l’urne sacrée et de libérer notre déesse. Car si celle-ci demeurait captive, nous ne pourrions, sans son aide, être en mesure d’assurer la protection de notre planète. Reste à présent à savoir où l’urne se situe, car à ce sujet les textes sont bien obscurs… Je sais juste qu’il s’agirait d’un lieu où seuls les guerriers œuvrant pour une cause juste et pure peuvent espérer pénétrer sans perdre immanquablement la vie. La loi universelle veut que le territoire d’un dieu ne puisse être conquis par une autre entité que neuf mois au plus tôt après la disparition de ce même dieu. Ainsi il nous reste donc quatre mois… Je demanderai aux six Chevaliers de bronze ici présents de s’entraîner auprès du Chevalier d’or maître de leur signe zodiacal respectif, excepté June dont je confie à Shina la formation. Chevaliers, vous avez à dater d’aujourd’hui exactement trois mois pour vous entraîner afin d’être prêts pour la sauvegarde et la libération d’Athéna un mois avant l’échéance fatale. Nous autres, douze Chevaliers d’or, resterons garder le Sanctuaire lors de votre périple, afin de protéger ainsi les terres sacrées de tout envahisseur non divin et donc non informé de la clause divine des neuf mois. En tant que Grand Pope mon devoir est d’envoyer tous les Chevaliers de bronze ainsi que les Chevaliers divins à la quête de l’urne sacrée. Quant à Marine et Shina, une autre mission dont je vous informerai en temps voulu sera vôtre. Kiki, tu resteras auprès de ton maître Mû. Ton pouvoir est à présent grandi et maintes fois par le passé tu as démontré ta valeur de Chevalier d’Athéna : une armure te sera prochainement attribuée. Les recherches quant à l’emplacement exact de l’urne seront approfondies. Mes amis, je vous laisse avec regret sur ces paroles annonciatrices de nouvelles batailles, mais la pensée de revoir prochainement Athéna doit nous emplir de joie et d’espoir, en un avenir meilleur. Je ne doute pas que prochainement nous reverrons notre Déesse. Sur ce je déclare la réunion achevée, vous pouvez vous en aller. »
A maintes reprises on m’avait dit de glace, toutefois les paroles de Dohko venaient de raviver la flamme qui avait un instant vacillé en moi. Si une prochaine guerre était le prix à payer pour revoir Saori, alors nous étions tous prêts à faire ce sacrifice. L’espoir de la revoir prochainement avait empli de joie tous mes frères, mes aînés et mes pairs. Malgré tout, sur chaque visage se lisait la lassitude des affrontements perpétuels, cette lassitude envers ce passé qui avait fait tant de victimes, et envers ce futur, où la vision du sang se profilait déjà en nos pensées… Il nous restait à présent trois mois de préparatifs, trois mois de recherches pour savoir où se situait exactement l’urne, trois mois d’insoutenable attente…
Vers une autre destinée