Paradise Chapter — Partie 49
Hypnos regarda la petite traînée de lumière retourner tristement à sa place pour jouer avec celles qui se déplaçaient beaucoup plus vite. On aurait réellement dit des âmes errantes, mais le dieu qui commande au Sommeil savait que ce n'était pas le cas. Il ne sentait aucune présence humaine, aucune ancienne incarnation. Pourtant, en se concentrant assez, il pouvait presque sentir une légère trace de vie au coeur de ces flammes insolites. « Je me demande quelle longueur fait ce couloir et combien de temps je pourrais survivre dedans si j'y pénétrais... Qui a bien pu poser un tel piège ? Les Chevaliers Célestes et même les 4 Vents doivent bien passer par ici de temps en temps, ce qui veut dire qu'il y a un moyen de franchir ce piège, mais lequel ? »
Perplexe, Hypnos regarda Athéna pénétrer dans le couloir. Il eut à peine le temps d'arrêter le Chevalier d'Andromède en saisissant son bras droit, que Saori était déjà au milieu des flammes. Médusé, Ikki regarda sa Princesse en prendre une dans ses mains jointes en coupe, puis tourner vers lui son masque énigmatique aux étranges reflets.
• Je pense que vous pouvez avancer, dit alors Saori.
• Princesse, sentez-vous une quelconque chaleur ? demanda Ikki.
• Non, Chevalier.
• Eh bien, une chose est maintenant certaine...
• Laquelle ? demanda la jeune femme.
• Vous pouvez poursuivre votre route, mais il semble que nous ne soyons pas invités...
Le stade supérieur du septième sens était presque enivrant. Canon se sentait un avec l'univers. Il était partout et nulle part à la fois. Il pouvait étendre son champ de perceptions à toute la Sphère et même presque sentir la faible présence du cosmos de Shiryu dans la précédente. Il vit Athéna pénétrer dans le couloir de flammes, sentit la colère mêlée d'étonnement d'Ikki, la douceur de Shun teintée d'inquiétude, mais ne perçut rien des dangereux calculs d'Hypnos...
Deimos se demandait quant à lui si cet assaut allait être le dernier. Canon était fermement campé sur ses appuis face à Sigyn, dont le corps était entièrement parcouru de petits arcs électriques jaunes qui irisaient la surface bleu-nuit de son Armure du Dragon-Pégase. Deimos n'avait plus énormément de forces. Il ne l'avait pas dit à Canon, mais plusieurs de ses blessures s'étaient rouvertes sous l'action de la vitesse et des impacts gagnants de Sigyn. Il goûtait le sang dans sa bouche et même si les rayons de son frère n'avaient touché aucun point vital ni aucun organe, ils avaient entraîné une belle hémorragie externe. La couleur rouge des vêtements que portait Deimos sous son Armure camouflait le sang qui les trempaient, mais petit à petit, sa vie s'écoulait. Il n'aurait certainement de force que pour un dernier effort et c'est pourquoi il essayait de savoir si l'attaque des deux hommes serait déterminante. Il ne devait pas gaspiller ses forces...
• Tu t'es bien battu, Chevalier des Gémeaux, concéda Sigyn.
• Oh... J'imagine que tu penses me vaincre facilement, c'est bien ça ?
• Pas facilement, non, mais je vais te vaincre. M'occuper de Deimos ne sera pas très long, ensuite.
• Je vois... Quelle belle assurance, pour un simple soldat qui obéit aveuglément aux ordres...
• Hum... Libre à toi de me voir ainsi si cela t'est plus facile.
• Cela ne m'est pas plus facile, Gardien, mais plus insupportable...
Presque en colère, Sigyn leva les deux bras au ciel, mains ouvertes, paumes tournées l'une vers l'autre. On aurait dit la position du Verseau mais sans que les mains se joignent. Une quantité incalculable de filaments jaunes reliait les deux bras du Chevalier Céleste. Dans son dos, la constellation du Dragon et celle de Pégase apparurent très distinctement, l'une en face de l'autre, comme si elles s'affrontaient. Le bras gauche de Sigyn commença à être baigné par une énergie vert émeraude et son bras droit par une énergie bleutée.
Toutes les planètes et les étoiles spectrales qui plongeaient vers le creux de la main de Canon faisaient danser sur son Armure des images blanches, presque transparentes. Il voyait plus de planètes et pouvait laisser voyager son esprit au-delà des limites d'un simple Chevalier d'Or. Il visita des recoins de la Voie Lactée qu'il ne connaissait pas, recherchant toujours plus de pouvoir. Il trouva des étoiles de cristal, des géantes gazeuses, des naines blanches, et les fit siennes. Son excitation augmenta, avec sa fatigue.
Deimos pouvait voir l'étrange visage sourire dans le dos de l'Armure d'Or, mais n'avait aucune envie de s'attarder sur son regard perdu. L'expression de ses yeux contrastait avec celle de sa bouche, les premiers étant tristes et la seconde souriante. Observer cette... curiosité, rendait Deimos mal à l'aise. Les cheveux de Canon ondulaient à chaque passage d'un nouveau corps stellaire. Il fit appel au pouvoir des planètes, des soleils et des autres étoiles, et pour la première fois des comètes, des nébuleuses, des constellations tout entières... Son souffle était irrégulier et de la sueur perlait sur ses tempes. Son coeur battait à en déchirer sa poitrine. Sa vue se troubla à mesure que le pouvoir affluait en lui comme un courant infini. Il essaya de se concentrer afin de poursuivre son voyage onirique.
Alors qu'il faisait le tour d'un amas gazeux gigantesque aux formes multicolores, il aperçut un recoin de la Galaxie qu'il ne connaissait pas et se dirigea vers lui. Il vit au loin, tout au fond d'une zone où régnait l'obscurité la plus totale, un point blanc se détacher. En s'approchant encore plus, à une vitesse purement subjective, il vit que c'était une étoile particulière. Il essaya de progresser davantage, mais ne parvint pas à se rapprocher du corps stellaire. Il paraissait pourtant tout près de lui ! Il fit quelques efforts supplémentaires et tendit le bras en avant pour estimer la distance. Il se rendit alors compte que l'étoile n'était qu'à quelques mètres de lui et qu'elle devait faire la taille d'un petit fruit. Les brumes de l'inconscience commençant à l'envelopper, il revint à la réalité avant qu'il ne soit trop tard.
• La Décharge Corona ! lança Sigyn de Tortose en abattant ses deux bras vers Canon.
• L'Explosion Galactique ! lui répondit le Chevalier d'Or en levant la main droite.
Le souffle dégagé par le départ des deux attaques suffit à faire reculer Deimos comme s'il n'était rien. Ses bottes de métal céleste lacérèrent le sol sur plusieurs dizaines de mètres et il lutta pour conserver son équilibre, caché derrière ses avant-bras.
• Cette puissance... C'est phénoménal ! constata-t-il.
Aux portes de l'inconscience, cette fois-ci non simulée, Canon regardait la quantité infinie d'images dorées projetées par sa main. Jamais il n'en avait relâché autant. Tout son corps trembla alors que ses forces l'abandonnaient. Une colonne d'électricité cosmique, jaune comme l'Or le plus pur, rencontra l'Explosion Galactique. Les deux Chevaliers reculèrent sous la pression dégagée mais aucun d'eux ne vacilla. Le sol se fissura, vomissant du cosmos. Des morceaux de terre et de roche montèrent vers le ciel. Au loin, Hypnos, Saori et ses Chevaliers furent écrasés par la puissance des deux hommes.
Canon renforça son étreinte et redoubla d'efforts, quitte à y laisser sa vie. Son attaque accéléra et quelques planètes dépassèrent la colonne d'énergie de Sigyn, fonçant vers lui à une vitesse impossible. Le Chevalier Céleste eut le temps de joindre ses deux mains en serrant les dents tellement fort qu'il ne sentit plus sa mâchoire inférieure. La Décharge Corona se sépara en plusieurs vagues comme autant de dragons d'électricité dorés, et se fraya un chemin au milieu des images spectrales. L'attaque avait commencé comme une Comète de Pégase surpuissante et évoluait à présent vers une forme proche de celle des 100 Dragons de Rozan. Les longs serpents brillants esquivèrent un nombre incroyable de planètes et d'étoiles, certains se faisant atomiser par l'attaque de Canon et d'autres poursuivant leur route vers le Chevalier d'Or. Tout comme ce dernier, Sigyn savait qu'aucune esquive n'était possible...
Deimos vit le corps de Canon se tordre à chaque impact, les terribles morsures électriques irisant l'Armure des Gémeaux aux endroits où elles rencontraient l'Or et le métal céleste. Quand le Chevalier d'Or quitta le sol pour être emporté par la multitude de serpents dorés, il était déjà inconscient. Sigyn encaissa plusieurs coups et recula de plusieurs mètres avant d'être emporté à son tour en hurlant à la mort. Deimos dut s'agenouiller pour ne pas être arraché du sol comme un brin de paille, toujours abrité derrière ses bras. Lorsque la tempête se dissipa et qu'il put enfin se relever, l'air était rempli de poussière et de flocons de cosmos bleus, verts et dorés. Des débris retombèrent ça et là et l'arène naturelle du combat redevint petit à petit visible. Un cratère gigantesque défigurait ce qui fut une verte prairie habillée de fleurs et de ruines de marbre blanc. Tout comme Andromède avant lui, Sigyn était profondément encastré dans le mur de sa Sphère, immobile. À l'exact opposé, Canon était retenu par la roche dans la même position, à la même altitude. La distance qui séparait les deux hommes était gigantesque.
Le Berserker se mit à courir en direction du Chevalier d'Or, mais s'arrêta lorsqu'il entendit le Chevalier Céleste de Tortose tousser. Osant à peine se retourner, Deimos de Télamon aperçut, au loin, son ancien allié debout sur ses deux jambes, dans la poussière. Il essuya le sang qui coulait de sa lèvre inférieure et regarda Deimos droit dans les yeux avec un sourire inquiétant.
• Je pense... que c'est ton tour, Deimos.
• Impossible... C'est impossible... Comment peux-tu te relever après un choc pareil ! N'importe quel Chevalier Céleste aurait péri sous les effets d'une telle attaque !
• Je ne suis pas n'importe quel Chevalier Céleste, traître. Je ne peux mourir avant d'avoir accompli ma mission...
• C'est impensable... Canon t'a frappé de toute sa force !
• Je dois bien avouer que je ne m'attendais pas à affronter un tel adversaire, mais sa maîtrise du stade supérieur au septième sens n'est que très récente. Il est encore enivré par lui et ne le possède pas au maximum.
• Serait-ce donc là les puissances jumelées des Chevaliers de Pégase et du Dragon ? Serais-tu réellement puissant à ce point ?
Sigyn esquissa un nouveau sourire pour toute réponse. Il avait du mal à respirer et son Armure du Dragon-Pégase était fracturée en plusieurs endroits. Une épaulière avait été totalement arrachée, sa jambière droite n'était plus que l'ombre d'elle-même et il ne restait plus grand chose de ses ailes. Son casque semblait presque intact, malgré une des deux cornes - ou antennes - qui n'était plus nulle part. Sigyn leva le bras droit et commença à charger de l'énergie bleutée au bout de son poing. À la naissance des premiers arcs électriques, il grimaça de douleur et tomba à genoux. Il porta ses deux mains à sa poitrine, cherchant son souffle. « Son coeur a été durement affecté... J'ai peut-être une chance d'en finir, quitte à utiliser mes dernières ressources... Je n'ai pas le choix... », songea Deimos de Télamon. Pour la dernière fois de sa vie, en songeant au doux visage d'Altéa, il fit appel à la Terre Obscure...
Naviguant au gré des courants stellaires, le corps de Canon voyageait dans l'infini de la Galaxie. Baigné par la lumière des étoiles, il souhaita ne jamais se réveiller. Il lui manquait plusieurs sens, et savait que ce voyage n'était que le fruit de son délire et le signe de la vie qui l'abandonnait. Il tourna la tête vers l'étoile de cristal qu'il avait vu quelques minutes plus tôt et comprit qu'il était très proche de la constellation des Gémeaux.
• Suis-je mort ? songea Canon. Je ne sens plus rien. Je ne peux plus bouger.
• Allons, mon frère, il n'est pas encore temps de venir me rejoindre, déclara une voix perdue dans l'univers.
• Saga ? C'est bien toi ?
• Oui, c'est moi, Canon.
Le corps de Canon flottait à l'horizontale, immobile. Un jeune Saga apparut à ses côtés, debout, les bras croisés, arborant ce sourire si caractéristique. Il portait un pantalon de coton blanc assez serré aux mollets et des bottes de cuir lacées sur toute leur hauteur. Sa chemise bleue, ouverte sur son torse, semblait animée par une brise légère. Il ne devait pas avoir plus de treize ou quatorze ans. Canon tourna son visage vers lui afin de croiser son regard, et lui sourit d'un air fatigué.
• Tu as l'air... jeune.
• Là où je suis, la jeunesse ou la vieillesse n'ont que peu d'importance. Tu me vois comme tu souhaites me voir.
• Je...
• Tu es fatigué, je sais. Mais ton chemin ne s'arrête pas ici. Il ne s'arrête pas maintenant. Il ne s'arrête pas dans cette salle.
• Je veux continuer... Je n'abandonnerai jamais. Mais mon corps ne m'obéit plus.
• C'est normal, car tu es mort.
• Qu'est-ce que tu dis ? s'inquiéta Canon des Gémeaux.
• Oui... La Décharge Corona a arrêté ton coeur comme elle a failli arrêter celui de son Maître. C'est une technique redoutable.
• Je vois... Je suis donc entre la vie et la mort, prisonnier car mon corps ne peut plus bouger.
• Exactement. Tu navigues dans la dimension dont nous tirons notre pouvoir. Tu voyages vers la constellation des Gémeaux. Si tu continues sur ce chemin, tu vas t'éteindre.
Canon avait maintenant le corps de l'adolescent de treize ou quatorze ans, et son frère était revêtu de l'Armure Divine des Gémeaux. Saga posa sa main sur le front se son frère.
• Tu dois poursuivre le combat. Ne laisse pas Hypnos s'en tirer comme ça. Tu as juré allégeance à Athéna.
• Je le sais bien... Mais où dois-je aller ? Où se trouve la suite de mon voyage ?
Saga se tourna et pointa du doigt une toute petite étoile, dans le lointain, puis disparut comme dans un rêve. Canon s'attarda sur l'image de son frère, la regarda s'éteindre, puis se mit en route avec toute sa volonté. Il revint où il était arrivé plus tôt, à quelques mètres de l'étrange petit corps céleste. Comment une étoile pouvait-elle être si petite, le Chevalier d'Or n'en savait rien. Ce qu'il savait, ce qu'il sentait, c'était qu'il devait l'atteindre. Il tendit la main et son corps, privé de plusieurs sens, se rapprocha encore. Il pouvait presque la toucher du doigt. Il ferma les yeux et laissa son cosmos brûler jusqu'à le consumer entièrement...