Paradise Chapter — Partie 46

Les bras croisés dans son dos, Sigyn se tenait maintenant aux côtés de Deimos de Télamon. Il tourna le dos à l'assemblée et leva les yeux vers sa Sphère. Le Domaine de Tortose était une gigantesque prairie ressemblant aux Jardins suspendus de Babylone (4). Au niveau du sol, une herbe magnifique poussait sous l'action des rayons du soleil qui filtraient au travers de la voûte de roche claire du plafond. Quelques colonnes effondrées figuraient ça et là, au milieu des fleurs et des affleurements rocheux. Un premier étage taillé à même la roche granitique trônait à quelques mètres du sol. Presque régulier, il semblait constitué d'une multitude de petites piscines où poussaient des plantes aquatiques et des fleurs d'eau débordant sur les murets de pierre. Par endroit, l'irrégularité des piscines créait un débordement et de l'eau courait en silence sur la paroi de roche brillante.

Les étages se succédaient ainsi les uns après les autres sur autant de niveaux aux couleurs fantastiques. De loin, la Sphère pouvait ressembler à une rizière de Chine, mais de près, c'était un jardin botanique merveilleux. Des fleurs incroyables poussaient dans certains bassins, et d'autres, sans eau, abritaient des arbustes et des arbres de toutes tailles. Cette magnifique construction à étages à flanc de roche semblait avoir été créée de la main de l'homme comme un gigantesque jardin japonais. Elle était parfaite. Certains arbres au longues branches et aux feuilles denses protégeaient les fragiles cultures des piscines du dessous, celles-ci débordant sur les arbustes des étages inférieurs qui donnaient ainsi des fruits magnifiques. Ça et là, des bancs et des vasques de granit étaient savamment disposés sur de petits passages permettant de se rendre d'un étage à un autre. « Est-ce lui qui cultive et entretient cette merveille ? », se demanda Shun.

• Si je comprends bien ce que tu dis, recevoir du sang divin sur son Armure ne veut rien dire... déclara Canon.

• Bien sûr que si, Chevalier, mais ce n'est pas déterminant. Recevoir du sang divin montre qu'un dieu ou une déesse accorde à son Chevalier un grade supérieur. C'est une preuve de reconnaissance divine qui se traduit par une avancée dans la hiérarchie de la Chevalerie, comme une décoration.

• Mais si c'est un accident...

• Il ne se passera rien, bien entendu. Lorsque ton frère a tué Athéna avec la Dague Dorée, ses mains étaient couvertes de sang. Son Armure a-t-elle pour autant évolué ? De même pour Sion du Bélier...

• Je pensais que c'était parce qu'ils portaient des Surplis et non des Armures d'Or.

• Pas du tout. Telle n'était simplement pas la volonté de leur déesse. N'est-ce pas, Athéna ?

• Je... Je ne sais pas... avoua Saori.

• Je vois. Vous n'avez toujours pas retrouvé entièrement la mémoire. Peu importe. Vos Chevaliers vont maintenant devoir mourir...

• Ne sois pas si sûr de toi, lâcha Ikki comme un avertissement. Tant que nous tiendrons debout, personne ne touchera la Princesse...

Sigyn de Tortose n'avait l'air ni agressif, ni haineux. Il faisait son travail de manière martiale, comme le code de la Chevalerie le lui imposait, tout simplement. Jamais il n'avait discuté un ordre, aussi stupide ou affreux soit-il. Telle n'était pas sa place. Il répondait de ses actes à son Prince, de même que lui à son tour répondait des siens à d'autres puissances célestes. Telle était l'origine de la Chevalerie : les Chevaliers étaient des soldats, quel que soit leur rang : généraux, espions, assassins ou simples fantassins. Pour gagner une guerre, un Chevalier devait obéir à sa hiérarchie. Pour gagner celle-ci, Sigyn devait obéir à son Prince, et Baal avait été très clair sur ses ordres : personne ne sortirait d'ici vivant, sauf Athéna.

Le Chevalier Céleste développa un cosmos très particulier. Il parcourait son corps comme des arcs électriques dorés, comme si son Armure était une source intarissable de cosmos. Les arcs d'énergie pure circulaient assez lentement sur tout son corps pour accélérer et devenir bleutés autour de son bras gauche, et verts autour de son bras droit, comme les cosmos respectifs de Seiya et de Shiryu. Le bruit qui se dégageait du corps de Sigyn était également caractéristique : on aurait dit celui d'un courant à haute tension. Le vent se leva et l'emblème d'un Dragon avec des ailes de Pégase Noir apparut dans le dos de Sigyn, comme un obscur présage. Les pupilles du Chevalier devinrent bleues comme des saphirs, pour évoluer vers le blanc éclatant.

• Deimos... Tu seras le premier à disparaître, mon ami...

• Non ! Nous serons tes adversaires, déclara Andromède, supportant toujours son frère.

• Mon frère a raison, Deimos, tu es encore capable de progresser, contrairement à moi. Shun est en pleine possession de ses moyens. Poursuis ta route avec Canon, Hypnos et la Princesse. Nous retiendrons le Chevalier Céleste.

• J'ai bien peur que vous n'ayez pas compris ce que je vous disais à l'instant, alors je vais être plus clair : personne ne sortira d'ici vivant à part Athéna. Personne... déclara Sigyn d'une voix menaçante.

Deimos connaissait mal le Chevalier de Tortose. Il savait seulement à quel type de pouvoir il faisait appel pour se battre, et connaissait son niveau. Il lui était en tous points supérieur, sauf en ce qui concernait la vitesse. Shun n'était pas assez rapide, et Ikki ne pouvait même plus bouger sans aide. La force démesurée de Shun depuis qu'Hadès avait quitté son corps serait-elle suffisante ? Alliée à la vitesse de Deimos, cette puissance parviendrait-elle à créer assez d'opportunités pour être décisive ? Celui qui inspirait autrefois la Crainte en doutait fortement, mais n'avait aucune intention de mourir.

Sigyn n'avait aucun sentiment. Il faisait ce qu'on lui ordonnait, sans états d'âme. Peu importait l'ordre ou la manière. Si on lui ordonnait de tuer un enfant innocent, il le ferait sans aucun regret, ni aucun sentiment. Si on lui ordonnait de mettre fin à sa propre vie, il le ferait sans aucun regret, ni aucun sentiment. La seule chose qu'on ne pouvait lui ordonner, c'était de ressentir quelque chose. Les dieux l'avaient ainsi créé.

Le Guerrier n'était pas doué d'entendement. Il ne connaissait pas la haine, ni la joie, ni la peur, ni le remord. Les idées mêmes de bonheur ou de malheur n'était pour lui que concepts inaccessibles, à part par l'examen clinique. Cela faisait de lui un adversaire redoutable. Il ne prenait aucun plaisir à tuer, mais n'avait pas de réticences à le faire. L'arme parfaite pour défendre la dernière Sphère gardée du Réseau Céleste. Son cosmos explosa dans un déluge d'énergie tricolore. Il joignit ses deux bras devant lui comme aurait pu le faire Hyoga, des arcs de cosmos pur plongeant vers le sol et d'autres cherchant le ciel. L'énergie bleutée fusionna avec la verte. Lorsque Sigyn écarta les bras, une quantité incalculable de filaments d'énergie reliaient les protections de ses avant-bras comme les pôles d'un aimant. Les ailes du Dragon-Pégase s'ouvrirent en grand.

• L'Ennemi des Dieux ! lança le Chevalier Céleste.

Deimos était déjà perdu dans le cosmos violet qui recouvrait le sol par nappes successives. Il était prêt à esquiver à la vitesse de la lumière, et même au-delà s'il le fallait. Dans son dos, l'image du heaume d'Arès scintillait comme un soleil. Il enfonça son pied gauche dans le sol, prêt à jaillir, le bras tendu. Ses blessures n'étaient rien. Son Armure n'était pas importante. Ce qui lui restait d'énergie non plus. Plus rien n'avait d'importance. Si Sigyn le touchait, il le tuerait probablement. Alors, Deimos donnerait tout ce qu'il avait dans cet échange, quitte à y laisser sa propre vie, mais au moins, il laisserait au Chevalier Céleste un souvenir qui l'handicaperait pour poursuivre le combat. À la vitesse de réflexion de Deimos, tout passait devant ses yeux au ralenti. Il eut le temps de voir le léger changement d'appui de Sigyn, tout comme la rotation de son pied gauche. Tournant la tête avant même que le Gardien n'ait relâché totalement son attaque, il hurla à l'intention d'Andromède...

• Attention, Shun ! Ce n'est pas pour moi ! Protège-toi !

Le Chevalier de Bronze ne réfléchit même pas. Il brûla un cosmos d'un rouge très pâle en un éclair, ses cheveux emportés en arrière par l'explosion de puissance. Serrant sa prise autour du dos d'Ikki, il jeta sa Chaîne Nébulaire à l'instinct, sachant qu'elle assurerait le reste.

• Chaîne Nébulaire ! Protège-nous ! lança-t-il.

La chaîne de Shun créa une spirale de protection bien connue tournant à la vitesse de la lumière, entraînant le cosmos du jeune Chevalier vers le ciel dans un tourbillon d'énergie. Exactement dans la même position que celle de Shiryu lorsqu'il lançait La Colère du Dragon, Sigyn envoya son poing en avant, créant une comète électrisée tournant sur elle-même comme une balle de pistolet dans des tons verts et bleus. Entouré d'énergie dorée, Sigyn regarda son attaque éventrer la Chaîne d'Andromède et la faire exploser en des milliers de dangereux éclats, avant de rencontrer l'épaulière du jeune Chevalier.

L'Ennemi des Dieux la brisa comme de la craie pour exploser contre la protection thoracique d'un Shun qui n'eut pas le temps de comprendre. Son Armure explosa au niveau de la poitrine et la puissance du choc le projeta en arrière avec une violence telle qu'il en lâcha son frère et vola vers le mur de la Sphère en répandant dans l'air de la poussière rosée d'Armure Céleste. Quand il s'encastra dans la roche granitique tellement profondément qu'il ne retomba pas sur le sol, il crut qu'il allait mourir. Du sang coulait de sa bouche sur son Armure fracturée. Ikki heurta le sol et roula sur plusieurs mètres avant de s'immobiliser.

• Shun ! Shun, réponds-moi ! hurla-t-il.

• Il ne peut pas, Chevalier du Phénix, répondit Sigyn de Tortose.

• Quelle violence... murmura Deimos. Voilà donc la puissance du dernier Gardien...

• Avant que tu perdes connaissance, Andromède, saches que cette attaque puise son énergie dans le coeur du magnétisme de la Terre... Pour être plus clair, je viens de te frapper avec la planète.

La tête de Shun tomba en avant, inanimée. Canon lut la rage dans le regard d'Ikki, mais sut que cela ne suffirait pas. Deimos ou lui allaient devoir se battre...

Notes de l'auteur :

(1) L'ozone est constitué de trois atomes d'oxygène contrairement au dioxygène que nous respirons. Sa formule s'écrit O3 contrairement à l'O2. C'est le fameux "oxygène actif" que nous vantent les publicités contemporaines. C'est en effet le deuxième agent désinfectant le plus efficace du monde : il oxyde les virus et bactéries et crée ainsi du dioxygène. L'odeur de l'ozone peut être sentie à la surface de la Terre pendant la pluie ou après un orage. C'est cette odeur de propre et de frais naturel. L'ozone est produit en grande quantité par les éclairs et les phénomènes électromagnétiques, mais aussi par certaines bombes modernes ou certains types de réacteurs. On crée de l'ozone en laboratoire à l'aide d'une méthode dont le nom est celle de la deuxième attaque de Sigyn : la Décharge Corona, qui reproduit le phénomène des éclairs.

(2) Pollux : Fils de Zeus et de Léda issu d'un premier oeuf, reconnu comme le fils de Zeus avec sa soeur Hélène. Immortel. Il partagea sur accord de Zeus son immortalité avec son frère Castor blessé à mort, et ils vécurent ainsi chacun un jour sur deux. D'autres prétendent que lorsque Pollux abandonna son immortalité, Zeus les réunit dans la constellation des Gémeaux. Pollux était un héros des Argonautes avec Jason, un ami d'Orphée avec qui il voyagea... Il vaincu le géant Amycos à mains nues, fut disciple de Chiron...

(3) Castor : Issu du deuxième oeuf de Léda et de Zeus, reconnu comme un mortel avec sa soeur Clytemnestre. Frère de Pollux et excellent cavalier. Il le suivit dans presque toutes ses aventures.

(4) Les jardins suspendus de Babylone étaient situés à Babylone, en Irak. Ce fut Nabuchodonosor 2 qui fit aménager ces magnifiques jardins en l'honneur de son épouse Amytis, fille d'Astyage, roi des Mèdes, au VIè siècle avant JC. Il aurait fait aménager ces jardins pour qu'ils rappellent à son épouse la végétation des montagnes de son pays d'origine. Aucun historien grec n'a vu les jardins suspendus ; il s'agit en fait de récits ou d'histoires racontées par les soldats. Ces jardins étaient composés de plusieurs étages en terrasses, soutenus par des voûtes et des piliers de brique. Un immense escalier de marbre reliait ces terrasses, où l'eau, par des vis hydrauliques, était amenée depuis l'Euphrate. C'était un véritable jardin botanique où l'on cultivait les plantes et les arbres de Mésopotamie et ceux des montagnes de Médie. Les fouilles ont révélé les assises du jardin et ses voûtes puissantes dominant le fleuve.

Paradise Chapter

Hypnos était presque content. S'il avait pu se permettre de sourire, il l'aurait fait sans hésiter. Le Chevalier des Gémeaux n'avait pas compris qu'il simulait ses blessures et qu'il s'était laissé toucher pour avoir à éviter de se battre. Tout se déroulait comme prévu, ou presque. Les Chevaliers d'Athéna étaient vraiment des imbéciles. Cependant, ces imbéciles étaient en train de mourir. Hypnos avait besoin des autres pour avancer jusqu'à l'Esprit du Sagittaire, et ne pouvait donc pas continuer plus en avant. Le dieu du Sommeil songea que Shiryu aurait été bien utile pour combattre le Chevalier de Tortose.

Hypnos l'avait sauvé parce qu'il servait ses desseins, mais cela n'avait pas changé grand chose. Cette petite prétentieuse d'Athéna avait raison. Andromède ne risquait pas d'être d'une quelconque utilité dans cet affrontement contre le Dragon-Pégase, et son frère était plus mort que vif. Deimos semblait pouvoir tenir la distance un bon moment, et seul Canon était en pleine possession de ses moyens. Cet imbécile de Cygne n'était plus là, et le Dragon avait sombré dans un coma profond. S'il fallait la force combinée de Canon et de Deimos pour achever Sigyn, Hypnos se retrouverait seul avec la Princesse un peu trop tôt. Il pourrait certainement tuer les 4 Vents à lui seul, mais certainement pas Baal de Syracuse. De plus, seul, l'Esprit du Sagittaire ne le laisserait jamais passer...

Canon se retrouvait lui dans une impasse. Il était loin d'être à fond et n'avait rien montré de son septième sens pour surprendre le dieu du Sommeil, au moment où celui-ci s'y attendrait le moins. Mais un énorme problème empêchait encore le Chevalier d'Or de s'occuper de Sigyn de Tortose : s'il devait perdre la vie dans son combat, où seulement en sortir très affaibli, Hypnos continuerait seul avec la Princesse. Personne d'assez puissant ne resterait pour l'arrêter. Andromède ne risquait pas d'être très utile vu l'état dans lequel il se trouvait et Ikki était très handicapé. Hyoga n'était plus là et Shiryu avait sombré dans un coma profond. S'il fallait la force combinée de Canon et de Deimos pour achever Sigyn, Hypnos se retrouverait seul avec Athéna. Le Chevalier des Gémeaux ne le permettrait pas.