Paradise Chapter — Partie 27
Esméralda n’entendit même pas Ikki s’approcher et s’asseoir à coté d’elle. Son masque argenté était constellé de microgouttelettes d’eau de mer, et ses cheveux étaient en bataille contre le vent. Ce dernier gagnerait certainement la partie. Ikki respira lentement l’odeur des pierres chauffées par le soleil et écouta le crépitement du sable léché par les vagues. L’air chaud était collant et la mer commençait à se déchaîner progressivement. Esméralda posa sa tête sur l’épaule d’Ikki et une main sur sa jambière droite, en prenant garde à ses blessures. Les cheveux d’Ikki avaient poussé et sa peau était devenue très mate. Il avait très étonnamment gagné en masse musculaire, et les jambes de son Armure Céleste brillaient comme un soleil. Il en portait également les bras et les avant-bras, comme Shaka. Sa chemise de coton salie était déchirée au niveau des épaules.
• C’était une belle journée, commença Esméralda.
• Oui, c’est vrai, répondit Ikki.
• Seiya a de la chance de t’avoir à ses côtés.
• Non… Il a de la chance de tous nous avoir à ses côtés. Quand je m’entraînais ici dans ma réalité… Je…
• Oui, je sais, Ikki. Tu m’as déjà tout raconté. Ce n’est pas la peine de rouvrir de douloureuses blessures.
• Vivant maintenant dans cet endroit, elles sont ouvertes en permanence. J’ai des souvenirs affreux qui me reviennent tout le temps. Mais… l’avantage est que lorsqu’ils auront disparu, ils ne reviendront jamais. Je pensais à raison avoir enfoui toutes ces choses dans mon esprit, mais elles n’avaient pas été gérées. Maintenant, elles le sont, petit à petit…
• C’est bien… répondit une Esméralda songeuse et détendue.
• Oui… C’est surtout grâce à toi.
• Ah oui ? Moi qui pensais n’être qu’une source de souffrance pour toi… s’amusa Esméralda avec cynisme.
• Ne dis pas de bêtises.
Ikki tourna le Chevalier d’Argent vers lui, et prit sa main gauche dans la sienne. Esméralda ne bougea pas. Il effleura le masque de métal de sa main libre, caressant le contour des lèvres et des yeux. Il avança sa main vers le côté droit du masque afin de le détacher avec délicatesse.
• Non… Je… Je ne suis pas la Esméralda dont tu étais amoureux…
• En effet. Tu n’es pas celle que j’ai aimé il y a bien longtemps. Tu es celle que j’aime aujourd’hui, plus que ma propre vie. Je ne veux pas que mon passé avec celle qui portait le même prénom que toi nous empêche d’être…
• Vas-y, dis-le, se moqua Esméralda. Je suis certaine qu’avec un peu d’efforts, tu peux prononcer ce mot.
• Heureux, sourit Ikki.
• Quel soulagement ! Il est capable de parler de bonheur ! se moqua-t-elle à nouveau.
Elle détacha son masque avec précaution, et Ikki eut l’impression que ces quelques secondes allaient durer des années entières. Elles ne durèrent que trop peu de temps. Esméralda abaissa son masque, et laissa les rayons descendants de ce qui restait de soleil dans le cieléclairer son visage parfait. Elle était si belle et si différente de celle qu’Ikki avait connu, que toute gêne par rapport au passé disparut en un instant. Ses yeux verts illuminaient un visage déjà insoutenable, du fait d’un sourire gêné qui aurait fait pleurer un ange. Ses cheveux tirés en arrière et plaqués sur son crâne par le sel paraissaient plus mats que d’habitude. Leurs pointes retombaient sur les épaules d’Esméralda, dans des tons allant du blond au châtain clair.
Gênée de présenter son visage nu à l’homme qu’elle aimait, elle osait à peine le regarder. Ikki posa un index sous son menton et la força à le regarder. Ses yeux n’étaient pas humains tellement leur vert sans fond était veiné de pépites bleutées. Elle ferma les yeux et s’approcha des lèvres du Chevalier du Phénix. Ikki l’embrassa avec amour, sachant bien ce que représentait le choix délibéré d’une femme Chevalier de tomber son masque. Il avait passé trois mois à essayer de se convaincre que tomber amoureux d’elle était malsain car elle n’était pas l’Esméralda de son adolescence, mais rien n’y avait fait. Plus il essayait de ne pas la regarder, et plus il en tombait amoureux.
Ils avaient été très proches durant les dernières semaines, ce qui n’avait pas manqué de soutirer des sourires amusés à Shaka et de grands éclats de rire au jeune Seiya. Il y a quelques jours, la façon dont ils s’étaient retrouvés au corps à corps lors d’une passe d’armes, roulant à terre, Esméralda finissant sur le Phénix en s’excusant de la douleur occasionnée à sa jambe, avait décidé Ikki. Il avait passé sa vie à se renfermer sur lui-même, à se forcer à rester seul, à s’interdire le bonheur qui était une faiblesse, et à rejeter les autres afin qu’on ne puisse se servir d’eux pour l’atteindre. Mais ces derniers mois, la vie d’Ikki avait changé et ne serait plus jamais la même. Goûtant les lèvres de sa bien-aimée, le Chevalier trouva sa réponse avec certitude : jamais il ne quitterait plus cette réalité.
La tempête se déchaînait déjà depuis plus d’une heure lorsque l’orage éclata réellement, dans un fracas épouvantable. Plusieurs petits cyclones étaient à prévoir, et Seiya priait pour que ses réservoirs de pierre destinés à recevoir la rare eau de pluie tiennent le coup, contrairement à la dernière fois… il y avait presque un an. Le petit homme était à l’entrée de la grotte, regardant dans le maelström de pluie si Shaka se trouvait quelque part. Il n’était pas sensé revenir avant plusieurs heures et était de surcroît rarement à l’heure à cause de ses responsabilités. Fronçant pour surveiller ses ingénieux réservoirs à eau de pluie faits d’une vasque de basalte polie et d’un système de parapluie inversé, avec les quelques feuilles trouvables sur l’île, il vit une de ses créations s’envoler, arrachée par le vent.
• Nom de nom ! jura le petit avant de s’enfoncer dans la tempête.
Esméralda devinait l’Armure Céleste du Phénix en train de reposer dans la lave du volcan. La cavité était presque vivable lors de la semaine de grands orages, puisque sa température chutait énormément et que ses dangereuses émanations cessaient totalement. La luminosité faiblissait elle aussi, afin de conférer à l’endroit les allures mystérieuses d’une caverne aux trésors. Ikki sourit à Esméralda, tirant sur sa jambe afin de la faire toujours travailler un peu.
• Où se trouve Seiya ? demanda Ikki.
• Je ne sais pas… Il était là à l’instant.
• J’espère qu’il n’est pas sorti. Il est devenu très fort, mais la tempête arracherait un buffle du sol…
• Je vais aller voir. Reste ici et repose ta jambe.
• Très bien. Quand tu le trouveras, félicite-le encore pour son ingénieuse invention. L’eau de pluie nous sera très précieuse.
• Je le ferai. À tout de suite.
Ikki se plongea dans une transe curative, en se concentrant sur les battements de son cœur encore un peu fragile. Esméralda arriva à l’entrée du couloir de basalte qui donnait sur l’extérieur. Le vacarme était étourdissant et un véritable cyclone balayait la zone comme pour la punir d’avoir été aride toute l’année. Le Chevalier fit quelques pas dehors, appelant pour son élève, sans succès. Sa voix devait bien porter à trois ou quatre mètres seulement. Elle vit un des systèmes de récupération des eaux et s’en approcha. Le couvercle avait été arraché, mais n’avait de toutes façons aucune utilité avec les abondantes nuées qui frappaient l’île depuis presque dix minutes. Esméralda était trempée jusqu’aux os, mais la pluie chaude était agréable. Seuls le vent et le bruit rendaient cette ballade forcée pénible. Presque entièrement tombée, la nuit allait vite rendre toute recherche impossible. Esméralda se concentra sur le cosmos de son jeune apprenti et ne trouva rien du tout.
• C’est étrange… Seiya ! Seiya ! s’inquiéta le Maître de l’enfant.
Lorsqu’elle arriva en vue de la plage, la pluie lui giflait tellement le visage qu’elle fut presque obligée de retirer son masque pour y voir quelque chose. Un coup de tonnerre déchira le ciel en illuminant la plage de couleurs bleutées. Elle crut voir un homme debout, dans la pénombre, mais songea à un simple jeu de lumière. Au deuxième éclair, elle crut croiser un regard rouge comme les flammes de l’Enfer. Elle s’approcha doucement, la main au-dessus de son masque pour essayer d’y voir plus clair. Au troisième coup de tonnerre, elle vit très distinctement un homme dans une Armure démoniaque, tenant un enfant par la nuque. Les pieds du petit ne touchaient plus le sol et sa tête penchait vers la gauche. Elle approcha en courant à la vitesse de la lumière et dérapa sur quinze mètres pour se retrouver devant un Chevalier presque connu. L’enfant qu’il tenait comme un vulgaire chiffon avait le regard vide, et la nuque brisée.
• Bonjour, Chevalier du Triangle Austral, lança Phobos. Ce soir, tout se termine…
Fixant avec impuissance les yeux éteints de son petit apprenti, Esméralda avait du mal à intégrer ce qui se passait. Ruisselant de pluie, dans le fracas des vagues gigantesques, Seiya n’était plus. Phobos le laissa tomber sur le sable, comme une masse inerte n’ayant jamais possédé d’étincelle de vie. Quand le visage de l’enfant tomba face contre sable sur la plage balayée par la pluie battante, Esméralda eut un mouvement instinctif : celui de courir vers lui afin de le retourner et lui permettre de respirer. Elle fit un pas en avant et s’arrêta d’instinct, comprenant qu’il ne respirait plus depuis déjà de longues minutes. Ses yeux s’emplirent de larmes et un frisson lui déchira les reins.
Quand Phobos fit un pas en avant en ouvrant la bouche pour apostropher Esméralda de nouveau, celle-ci avait déjà disparu de son champ de vision dans une explosion de sable. Le Gardien cacha ses yeux derrière son bras, avant de ressentir une telle douleur derrière le crâne qu’il faillit en perdre connaissance. Son corps s’enfonça dans le sable en creusant un cratère de plusieurs mètres de profondeur. Debout à l’extérieur du cratère d’impact, Esméralda dévisagea son adversaire essayant de retrouver son souffle. Phobos tourna la tête vers elle et eut simplement le temps de la voir arracher son masque et le jeter à la mer. Elle disparut à nouveau en même temps que la foudre frappa un arbre de l’île, à quelques dizaines de mètres de la scène. Phobos se releva avec un sourire intrigué, avant de cracher du sang sous l’effet d’une douzaine de coups de poing dans la colonne vertébrale, le thorax et la gorge.
• Intéressant, cracha Phobos en posant un genou à terre. Ta vitesse égale celle de mon frère… Mais tu n’es qu’un simple Chevalier d’Argent. Il faudra bien plus que ça pour venir à bout de moi.
Phobos se releva et développa un cosmos roux comme la lune d’une nuit pleine de mauvais présages. La plage se mit à vomir une énergie écarlate dont elle se souvenait encore, et une Lance d’Or apparut dans le dos du Guerrier. Ses yeux commençaient à s’acclimater à la vitesse d’Esméralda et il put enfin la voir, presque à portée de main. Il lança une attaque dévastatrice dans sa direction, déchirant le voile de la nuit et arrêtant momentanément la tombée de la pluie.
• La Lance d’Arès ! hurla Phobos comme une malédiction divine.
Esméralda accéléra sa course. Elle vit que si elle recevait ne serait-ce qu’un rayon de son ennemi, de ce tueur d’enfant, elle finirait comme Ikki trois mois plus tôt, ou pire encore. Phobos serra son poing droit et le ramena vers sa taille. Son attaque explosa en une nuée de rayons de lumière qui fondirent vers leur cible. Esméralda entama un virage serré à lui en faire perdre connaissance, handicapée par la surface du sol qui entravait sa mobilité. Elle perdit la moitié des rayons sur cette prouesse technique et physique et courut droit vers Phobos. Arrivée à quelques mètres de lui, elle disparut dans un mirage. Le Gardien dut écarter tous ses mortels rayons pour ne pas s’occire lui-même et les rediriger vers Esméralda qui venait de réapparaître sur sa gauche. Elle eut le temps d’enfoncer ses ongles dans une jointure de l’Armure Céleste et de trouver la chair de Phobos. Puis elle redisparut instantanément, pour resurgir de l’autre côté, tentant de lui briser le genou avec un coup de talon imparable. Phobos était dépassé par les événements, mais trop résistant. Sa jambe n’accusa aucun dégât, et il envoya toute sa puissance en direction du large.
• Incroyable… Espèce de sale petite… Tu peux modifier ta vitesse d’une à trois fois la vitesse de la lumière en un battement de cils. Jamais je n’aurais pensé qu’un Chevalier d’Argent pourrait dépasser la vitesse d’un Chevalier d’Or ou d’un Berserker. Mais tu es bien l’égale de mon jeune frère…
Le cosmos de Phobos se concentra dans sa main droite. Les quelques rayons partant vers le large grossirent jusqu’à créer une comète surdimensionnée, de la taille d’un grand requin blanc. Le dangereux projectile inversa sa course en amorçant une boucle complète et revint vers la plage. Lorsqu’il se sépara en des millions de rayons acérés et chirurgicaux qui allaient balayer tout l’endroit, Esméralda se demanda où elle allait bien pouvoir se cacher. Ses larmes de rage mouillaient tellement ses yeux irrités qu’elle s’en moqua. Le visage déformé par la douleur et des grimaces de meurtrière, elle se jeta sur Phobos à trois fois la vitesse de la lumière. Elle n’était plus qu’à une trentaine de mètres de lui. Il la regardait droit dans les yeux, acceptant son défi. Elle ne changerait pas de trajectoire et lui ne modifierait pas celle de ses rayons qui allaient défigurer une partie de l’île. Si elle arrivait jusqu’à sa gorge avant que l’attaque de Phobos ne la crible de balles de lumière solide, elle aurait gagné. C’était une course contre la lumière. C’était la course de sa vie.
Fondant tout son être dans le cosmos, Esméralda vit toute la scène au ralenti et sentit son corps se disperser dans l’essence même de l’île. Elle était chaque arbre, chaque pierre, chaque goutte de pluie, chaque grain de sable, et chaque cellule du corps de son jeune apprenti. Elle vit tous les rayons arriver sur la plage et commencer à la cribler d’impacts blancs. Elle esquiva plusieurs milliers de rayons en modifiant sa trajectoire de quelques degrés, mais revint toujours sur la même. Lorsqu’elle en eut évité un million, elle se trouvait à dix mètres de Phobos, au milieu d’un vacarme déformé par la bulle temporelle qu’elle déplaçait avec elle et où la pluie ne pénétrait même pas. Elle dévia trois dangereux rayons avec sa main gauche, qui se brisa instantanément en six endroits différents. Arrivée sous la gorge de Phobos qui souriait comme un assassin, elle vit qu’elle n’aurait pas le temps, à quelques centimètres près, d’enfoncer sa main dans le cou du Guerrier d’Arès et de prendre sa vie.