Paradise Chapter — Partie 16
Un cosmos blanc commença à se dégager de l’Armure Céleste de Hyoga. Il ondula vers les quatre coins de la pièce, lentement, progressivement. Comme une nuit constellée d’étoiles, le cosmos de Hyoga passa par de multiples couleurs. Du blanc, il évolua vers le bleu polaire pour enfin devenir entièrement doré lorsqu’il eut rempli toute la pièce. Puis il disparut. Le Chevalier du Cygne avait toujours la tête renversée, les yeux fermés. Il leva ses bras lentement jusqu’à ce que les deux forment une ligne droite, mais à la diagonale de son corps. Cette étrange position faisait penser à une croix christique dont la barre destinée à porter les bras serait mal fixée. Plus aucun cosmos, ni aucune présence.
• Fo, reprit Hyoga. Je dois te ramener à la raison à tout prix. Cette Armure est toxique. Elle respire le mal et t’a déjà fait commettre des actes atroces que tu regrettes du plus profond de ton âme, je le sens maintenant. Je vais te frapper de toutes mes forces. Si ta volonté de vivre dépasse celle de retrouver Myliana, tu survivras. Sinon, j’aurais désobéi à ma déesse. Je laisse ma promesse entre tes mains, Chevalier de la Chimère. Arcane secret du Cygne : La Flèche Éternelle.
Un arc de glace commença à se former dans la main droite de Hyoga. Ou bien peut-être était-ce du cristal. Les molécules s’amoncelèrent les unes sur les autres à la vitesse de la lumière et un arc de plus d’un mètre apparut totalement. Il était constitué d’une multitude de facettes de cristal gelé, et irrégulier comme l’épée d’Albérich de Mégrez. Transparent par endroits et blanc comme la neige par d’autres, il arborait fièrement des ciselures magnifiques au niveau de la poignée. Une corde apparut, mais d’un aspect tout particulier. On aurait juré un fil d’araignée baigné dans la rosée du matin. Iridescent, ce fil conférait à l’arc des subtilités de brillance qu’un homme comme Fo aurait pu apprécier.
Dans la main gauche de Hyoga, une flèche de cristal glacé apparut à son tour, des plumes de Cygne gelées à la pointe taillée dans la glace éternelle. Le Chevalier du Cygne déploya ses ailes, toujours sans aucun cosmos. Il était le cosmos. Il banda l’arc, alors que de rage, Fo reprit la danse de Pégase. Son cosmos rouge bouillonna de plus belle et dégoulina par les paires d’yeux de l’Armure de la Chimère et par ses jointures. Ses yeux étaient presque révulsés et c’était à présent le cosmos de Fo qui emplissait la Sphère de Mercure. Un filet de sang coula de sa narine droite alors qu’il tendit son corps empoisonné vers l'avant, prêt à bondir à une vitesse supérieure à celle de la lumière, mais Hyoga ne le vit pas. L’arc du Cygne se tordait sous la pression exercée sur sa corde, comme si la glace n’avait pas été rigide. Il commença à dégager une fumée blanche qui descendait presque jusqu’au sol, comme pour démontrer la température de la pointe de la Flèche Éternelle.
• Pour revoir Myliana, Chevalier ! s’écria Hyoga.
Il lança sa flèche à une vitesse défiant l’imagination d’un dieu. Fo était pourtant déjà à quelques mètres de lui, perdu dans une comète si rouge et si brillante qu’il était difficile de la regarder sans être ébloui. Il hurlait de rage dans un dernier assaut. Quand la Flèche Éternelle traversa la tête du Lion démoniaque entre les deux yeux, Hyoga pensa que Fo hurlait plutôt de désespoir, comme pour se libérer. Les images se bousculaient dans l’esprit du Guerrier. Il revit le visage de Myliana lui sourire et rire aux éclats, et la seconde d’après sa tête heurter le sol, dans un bruit de robe froissée. Fo sentit un éclair lui traverser la tête et son cosmos s’éteignit totalement. Son hurlement fut étranglé par la flèche qui traversa sa gorge, juste dans l’alignement des yeux du Serpent qui sortait de la gueule de l'animal blessé. La langue monstrueuse fut brûlée par le froid. Fo fut foudroyé sur place et tomba en arrière, comme au ralenti.
L’arc de Hyoga disparut dans une sublimation discrète, comme si un mirage venait de s’effacer au cœur de sa main. Des larmes montèrent au bord de ses yeux. Ses ailes se replièrent d’elles-mêmes et vinrent toucher ses jambes en enveloppant ses épaules, comme une cape de Chevalier d’Or. Il avança doucement vers Fo, assez maladroit, avec la peur de découvrir le visage du Chevalier. La tête de Chèvre était gelée au Zéro Absolu, tout comme presque l’intégralité du haut du corps du Guerrier. Les yeux du Lion et du Serpent étaient brisés et reposaient sur le sol comme des joyaux d’Asgard. L’horrible blessure de Fo était totalement gelée et le sang ne coulait pas. Hyoga s’agenouilla devant la tête du Chevalier fauché par sa flèche et découvrit un visage heureux, les yeux entrouverts. Fo essaya de parler alors que Hyoga faisait tout pour ravaler ses larmes.
• Pour… revoir… Myliana… Chevalier… murmura Fo de Tirynthe en s’endormant pour toujours.
Lorsque Hyoga prit sa décision, Fo était allongé avec les bras croisés, un morceau du visage sculpté de la Princesse Myliana dans ses mains. Le Chevalier du Cygne jura qu’il ne tuerait plus jamais. Lorsqu’il était arrivé en Sibérie trois semaines auparavant après avoir appris que Jacob était malade, il était déjà trop tard. Le petit homme était couché de côté, une vieille photo de lui et de Hyoga dans ses mains jointes. Le feu de la cheminée s’était éteint et Jacob avec lui. Le Cygne s’était entraîné comme un Diable avec le cœur déchiré pendant des semaines, dans le froid, seul avec son chagrin. Il avait juré de devenir plus fort, comme Ikki du Phénix pouvait l’être, pour ne plus jamais laisser ceux qu’il aimait mourir.
En regardant Fo reposer sur le sol, gelé pour l’éternité, il comprit que c’était impossible. Il se leva et se dirigea vers la Sphère Lunaire. Il n’irait pas plus loin. Il retournerait en Sibérie, s’occuperait des enfants de son village et ne porterait plus jamais l’Armure Céleste du Cygne…
Paradise Chapter
Des particules de lumière blanche s’agitaient devant les yeux du Dragon. Shiryu courait à en perdre haleine dans ce qui n’était plus un couloir sans fin, mais une pièce sans côtés, sans bordures, en dehors de tout cadre et de toute proportion. Partout où il tournait la tête, il ne voyait que du blanc à perte de vue. Pourtant, il courait dans la bonne direction et il le savait. Son instinct le savait. Ses sens aussi. Pas un seul instant, il ne pensa qu’il était tout simplement guidé par son cosmos… Lorsqu’il vit le blanc immaculé évoluer en nuances de gris, il comprit immédiatement que la sortie était toute proche. Il discerna une arche de pierre si lugubre qu’il dut en ralentir sa course, et finit par s’immobiliser avant de se décider à examiner l’inquiétant vestige.
Cette arche en ogive était ornée de figures déformées de gargouilles et de loups aux crocs acérés. Shiryu se remémora quelques passages malheureusement inoubliables de son combat contre Fenrir d’Alioth et il jura qu’un des loups posant avec agressivité sur le côté droit de l’arche était Jing, le fidèle compagnon du Guerrier Divin d’Epsilon. Même cicatrice en forme de croissant de lune et mêmes yeux vitreux lançant pourtant des gerbes d’étincelles. Réprimant un frisson désagréable, le Dragon se força à poser la main sur l’étrange porte. La pierre était très ancienne et n’avait rien du marbre blanc. C’était une pierre grise et poreuse, comme si elle avait été frappée depuis toujours par une averse.
• C’est froid comme la pluie… murmura Shiryu avant de franchir l’étrange accès.
Lorsque le Dragon pénétra dans la Sphère de Vénus, il fut d’abord surpris par la nature de l’endroit. Shiryu venait de franchir la porte d’un vieux château gothique faisant penser à la cathédrale d’Alba Julia (1), en Roumanie. La pierre qui constituait les murs immensément hauts était la même que celle de l’arche, et des colonnes de cathédrale centenaire venaient renforcer ces derniers tous les cinq ou six mètres. Des vitraux aux couleurs fades et ternes de mauvais hiver éclairaient la pièce depuis le milieu de chaque paire de colonnes, sur les murs gris et humides. Certains représentaient des scènes de chasse très tragiques où l’animal tombait dans une position théâtrale, et d’autres dont l’un était brisé, des vues extérieures de ce qui semblait être un manoir très fin s’élançant vers le ciel, avec de petits toits en ardoise noire salie et des gargouilles qui crachaient de la pluie rouge. Ou bien était-ce…
Les représentations du manoir avec ses multitudes de petites tours tordues et à demi effondrées cherchant à percer les nuages menaçants, faisaient songer à une main crochue tentant d’éventrer l’orage pour faire pénétrer les rayons du soleil dans la morne campagne. Shiryu songea que l’endroit semblait fort déplaisant et que même le Masque de Mort n’en aurait pas voulu. La pièce dans laquelle il se trouvait était un hall d’entrée westphalien (2) occupé par un gigantesque escalier évasé à sa base. Il menait au premier étage et il n’y avait aucune porte visible à son extrémité. Shiryu arrivait à voir d’inquiétantes corniches qui couraient autour de la pièce pour se rejoindre en haut de l’escalier. Celle de gauche semblait à peu près droite, et passait juste au-dessous des vitraux. Celle de droite par contre, avait dû être travaillée par le temps. Son niveau oscillait ça et là, et il était impossible de savoir comment elle n’était pas encore tombée sur le sol du rez-de-chaussée. Ces corniches avaient pour garde-fous des barreaux assez élégants de fer forgé dont certains étaient encore dorés. Tous les dix mètres environ, une tête de loup ou de chauve-souris en bronze venait orner ces rangées de fins barreaux sur un écusson.
Certains manquaient à l’appel ou étaient tordus, voire déchirés comme si une bête furieuse avait cherché une sortie improvisée. Des portes de cuir bouilli marquées au fer blanc d’étranges signes cabalistiques étaient visibles derrière chaque tête d’animal en bronze. Certaines étaient vermillon, et d’autres d’un vert assez trouble. Les symboles ressemblaient à des runes (3) écrites en lituanien ou en polonais, et prenaient presque toute la largeur des épaisses portes du premier étage. Shiryu avait l’impression de pénétrer dans un musée gothique d’Europe de l’Est ; il ne manquait plus que les briques rouges pour donner totalement dans le registre de la Mer du Nord et des Flandres.
Des tentures rouges et vertes pendaient ça et là au rez-de-chaussée entre les têtes d’animaux naturalisées. Une bonne dizaine d’Armures reposaient avec cérémonie de chaque côté de la pièce, juste au dessous des vitraux. Elles étaient comme gardées par les très épaisses tentures qui les encadraient et il fallut un moment à Shiryu pour deviner la vérité.
• Ce sont… des Armures du Zodiaque ? demanda le Dragon, comme s’il se parlait à lui-même.
Il y en avait bien une ou deux puisque Shiryu reconnut avec certitude celle de la Voile, mais les autres étaient des Armures parfaitement inconnues. Pourtant, impossible de les confondre avec des armures médiévales purement terrestres. Il y avait ici une Armure qui ressemblait aux gravures que Shiryu avait vues de Quetzalcóatl (4) et là-bas ce qui ressemblait à un Surplis du Loup-Garou… Shiryu remarqua que les Armures en question étaient recouvertes de poussière, ce qui pouvait indiquer qu’elles étaient là depuis plusieurs années comme depuis plusieurs siècles. Elles étaient ternes et manquaient cruellement de vie.
• Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire, se demanda Shiryu, encore à haute voix. Comment une Armure pourrait-elle accepter de rester ici pour toujours ?
Puis le Dragon vit très clairement les deux marques de morsure dans l’épaulière droite du Surplis du Loup-Garou. Il se retourna vers l’Armure de Quetzalcóatl, et aperçut avec difficulté les deux petits trous remplis de poussière sur la protection du col. Idem sur cette Armure semblant représenter un incroyable Dragon hexacéphale, qui possédait des dents impressionnantes sur ses deux jambes, ses deux bras, son torse et son casque. Idem sur celle-ci qui arborait fièrement une tête d’Oiseau de Paradis sur son casque, ainsi que sur la plus proche de Shiryu qui devait être une Armure de l’Araignée, mais cette fois-ci au niveau de la cuisse. Une odeur de renfermé et de poussière emplissait l’étrange salle et l’humidité de l’air ambiant trempait Shiryu jusqu’aux os. Des gouttes de pluie tombaient d’un trou dans le plafond en ogive très particulier vers lequel toutes les colonnes des murs convergeaient. On pouvait voir au travers le ciel obscur d’une averse qui ne finirait sans doute jamais.
Pas de tapisseries, pas de tables ni de meubles. Rien d’autre que les Armures, les rideaux, les vitraux et ces portes inquiétantes pour toute décoration. Un tapis rouge incroyablement long courait des pieds de Shiryu jusqu’au premier étage en couvrant presque tout le majestueux escalier en arc brisé. On pouvait clairement distinguer les barres de cuivre qui maintenaient le tapis plaqué au sol, dans le creux de chaque marche. Certaines étaient elles-aussi tordues, et d’autres avaient disparu. Lorsqu’une goutte d’eau glacée tomba dans son cou, le Dragon frissonna et reprit ses esprits, chassant les images de l’horrible bâtisse de sa tête. Il découvrit un Shun terriblement mutilé, allongé devant les premières marches de l’escalier, son sang mêlé à la pluie dans des méandres macabres.
• Shun ! s’exclama Shiryu en accourant vers son ami.
• Shi… ryu… balbutia Shun.
Sa main droite fut prise de spasmes et il cracha du sang dans un accès de toux. Andromède était couché en position fœtale, une plaie impensable découpée dans son Armure Céleste au niveau du ventre. Les épaulières surdimensionnées de l’Armure d’Andromède avaient été brisées comme de simples vitres et les couleurs argentées des arabesques de ses chaînes ne brillaient plus. Les jambes de Shun étaient elles-aussi lacérées, mais pas de blessures hémorragiques mortelles. Seule la pluie leur conférait cet aspect dégoulinant. Les yeux de Shun étaient vitreux et Shiryu comprit immédiatement qu’il ne pouvait plus voir.
• Mon dieu, Shun… Mais qu’est-ce qui s’est passé ici ? demanda Shiryu, la gorge remplie de peine.
• Je… commença Shun. Je…