Paradise Chapter — Partie 39
Le Dragon voulut écouter le conseil du dieu du Sommeil, mais ne le put. Il croisa le regard de Bélisiandre, et vit que son visage était triste. Il prenait tout son temps pour lever son bras, le regard vague. Shiryu sentit une vague de douleur indescriptible lui brûler les avant-bras, le dos et le thorax. Il tomba à genoux, foudroyé sur place. Il vit apparaître sur son Armure Céleste, à chaque endroit où il avait encaissé un coup de Bélisiandre, une double entaille en forme de croix, dont chaque segment devait faire environ vingt centimètres. Il vomit du sang et sentit plusieurs petites hémorragies internes. Cela ne le tuerait pas, mais il n’avait plus la force de bouger.
Le souffle court, le Dragon Céleste, fauché en plein vol, regardait le filet de sang qui reliait sa bouche à la roche noire du sol. Il sentit la structure de son Armure fragilisée, ainsi que la poussière d’étoiles se déposer sur le sol en-dessous des impacts. Son bouclier arborait une dizaine de coupures en forme de croix.
• Im… Impossible… Je n’ai pas arrêté autant de coups… avec mon bouclier… cracha Shiryu en s’étouffant presque.
• Je suis navré, Chevalier. Lorsque j’ai employé les techniques du Voile à Fendre l’Esprit et de l’Arbre Céleste à 5 Branches, j’étais toujours dans celle du Sabre à l’Infini…
• Je n’ai… rien vu...Tu as pourtant employé la technique de mon Maître… à chaque fois…
• Ne t’en veux pas, Dragon. Personne ne m’avait jamais résisté comme tu viens de le faire… Je regrette… La Mort Rouge…
Pointé vers le ciel, le bras de Bélisiandre devint incandescent. Il ouvrit la main, laissant s’échapper la poussière minérale qui s’enroula autour du corps de Shiryu dans une spirale colorée. Le poing droit serré, Hypnos regardait la scène. Le Dragon pouvait encore lui être utile, et a fortiori pour sortir de la Sphère. Si Bélisiandre l’enfermait pour toujours dans un cercueil de diamant rouge, il devrait alors mettre la main à la pâte beaucoup plus tôt que prévu. Le dieu savait ce qui l’attendait derrière cette Sphère, et qui il allait retrouver dans la Sphère de Cristal. Lorsqu’il les retrouverait enfin, il devrait être au sommet de sa forme pour avoir une chance de vaincre. Non, le Dragon ne devait pas disparaître maintenant.
Le corps à moitié pris dans un minéral d’une beauté indescriptible, Shiryu était en train de s’endormir en admirant malgré lui les méandres de lumière dansant sur la surface du diamant. Il avait sommeil… Très sommeil. Ses yeux se fermèrent. Il ne luta même pas. C’est à ce moment précis qu’un cosmos noir comme les Prisons du Tartare (3) s’enflamma à proximité. Il ne savait pas où, ni de qui il pouvait bien provenir. Il voulait simplement dormir et ne jamais plus se réveiller…
Finissant son cercueil de diamant rouge, Bélisiandre de Kargamis eut à peine le temps de voir Hypnos se jeter sur lui. Il vit le dieu au Surplis constellé approcher à une vitesse dépassant sa capacité de compréhension, et prendre appui sur le haut des marches du Palais de Diamant. Il vit la chevelure dorée d’Hypnos tirée en arrière par la vitesse et le poing du dieu ramené près de son corps. Rien d’autre. Il ne vit pas ses yeux d’Or jaune briller comme deux étoiles, ni son cosmos noir fusionner avec son poing. La dernière image qu’il perçut avant d’être totalement paralysé, fut celle d’une multitude d’yeux de femmes gigantesques le fixant dans toute la pièce, leurs paupières parfaitement maquillées d’un jaune safran. Leur pupille était bleue comme le saphir le plus pur, et des éclats émeraudes les rendaient encore plus perçants.
• Les Yeux de Circé (4)… murmura Hypnos, préparant déjà la suite de son attaque.
Toutes les paupières spectrales se fermèrent, cachant ainsi l’hypnotique beauté de leur pupille. Puis, comme autant de miroirs de cristal, elles volèrent en éclat en répandant sur le sol une poussière incolore et cristalline. Saori vit cette pluie s’abattre lentement sur la salle, comme autant de magnifiques flocons de lumière. Elle tendit la main pour en récupérer quelques uns qui pénétrèrent sa peau et son Armure, et s’endormit profondément, tout comme le Dragon à-demi pris dans le diamant. Son bouclier céleste heurta le sol.
• L’Assassin de l’Ombre ! cria Hypnos devant Bélisiandre, les ailes déployées.
Paralysé, le Chevalier Céleste sentit une décharge d’énergie canalisée dans un seul coup de poing lui vriller le ventre. Il vit le poing cuirassé du Surplis d’Hypnos tordre son abdomen, et laisser sur lui une marque noire. Il sentit un organe se rompre ; probablement sa rate. Ne montrant aucun sentiment, Hypnos venait de relâcher un fragment de sa puissance réelle, sous la forme d’un coup de poing pourpre faisant penser au Poing du Titan.
Le corps de Bélisiandre, enlevé par l’impact, éventra une colonne de diamant et atterrit en contrebas dans un fracas effroyable. Vomissant du sang à son tour, presque totalement paralysé, le Gardien se retourna avec difficulté sur le sol, et regarda la marque de poing noire laissée sur sa peau. Sentant la brûlure, il chercha le regard du dieu du Sommeil avec des yeux pleins d’incompréhension, se demandant s’il venait de rêver. Dans la Sphère de Jupiter, on pouvait entendre des plaintes et des pleurs, comme dans la Maison du Cancer, mais en bien plus terrifiant. Une odeur de mort et de cadavre remplit les narines du Gardien, qui eut un haut-le-cœur.
• Bien, Gardien… lança Hypnos de toute sa hauteur, le visage caché dans l’ombre. Je vois que j’ai toute ton attention. Tu m’obliges à révéler une partie de ma vraie nature, mais peu importe. Maintenant que tout le monde a été endormi par Les Yeux de Circé, toi et moi devons avoir une petite discussion…
Ravalant une gorgée de sang, Bélisiandre ne savait pas quelle était la vraie nature du dieu du Sommeil, mais n’avait aucune envie de la découvrir. Sa Sphère semblait plus terne et avait perdu une bonne partie de sa lumière. Dans certains coins, le Gardien crut apercevoir des ombres étranges, peut-être vivantes. L’odeur devint presque insoutenable, et des cris d’enfants horrifiants lui percèrent les tympans. Du sang s’écoula de ses oreilles et il porta ses mains à sa tête.
• J’ai dit que nous devions parler tous les deux, Chevalier… M’as-tu entendu ? demanda Hypnos comme une menace, avec une voix d’outre-tombe.
• Oui… répondit Bélisiandre. Oui, j’ai entendu…
• Bien…
Hypnos satisfait, la douleur s’arrêta comme elle était venue.
Notes de l'auteur :
(1) Le "Sen no Sen" est une technique, ou plus exactement une tactique d'arts martiaux japonais. Cela signifie "Initiative dans l'Initiative", ou bien "Action dans l'Action". Cette technique basée sur la rapidité consiste à laisser l'autre commencer à attaquer pour profiter de son mouvement et contre-attaquer à l'intérieur de celui-ci, pourquoi pas en utilisant sa force ou sa vitesse. Exemple : attendre que son adversaire abatte son sabre afin de pouvoir le détourner et remonter vers sa gorge. Le "Sen no Sen" recherche le moment parfait où la contre-attaque est imparable.
(2) Yang Bao n'existe pas en Chine. C'est simplement une chanson du dernier album de Faye Wong : Jiang Ai. Très difficile à traduire en français, Yang Bao signifie "My Dearest Sunshine" en anglais, non pas dans le sens du lever de soleil, mais plutôt "Mon Trésor Adoré" ou "Mon Rayon de Soleil"...
(3) Bref rappel : le Tartare est ce lieu souterrain, fond des Enfers, que sépare de la surface du sol une distance égale à celle qui sépare le Ciel de la Terre. Abîme insondable, obscur, il est la prison des dieux de première génération vaincus par Zeus, des Titans et des Géants, puis par extension de toutes les divinités qui ont enfreint les lois de l'Olympe. C'est un lieu étouffant, fin de toute chose, où les dieux subissent des châtiments éternels.
(4) Circé est la plus célèbre magicienne de la mythologie grecque. Fille d'une Océanide, elle était douée de pouvoirs extraordinaires, capable entre autres de faire descendre les étoiles du ciel. Elle excellait dans la préparation de filtres, de poisons et de breuvages altérant les hommes, ce qui est tout à fait approprié pour un pouvoir d'Hypnos
Paradise Chapter
Le corps meurtri, Bélisiandre se releva avec la plus grande peine, cherchant son souffle. Les tympans crevés, une hémorragie interne bénigne l’empêchant de se tenir droit, il regarda le dieu du Sommeil approcher de lui, comme une ombre. Lorsqu’Hypnos marchait, chaque pied posé sur le sol arrachait à ce dernier une plainte angoissante, comme si la Sphère elle-même était à l’agonie. Bélisiandre vit les reflets de visages tourmentés courir imperceptiblement sur la surface de l’Armure d’Hypnos, comme si des âmes en peine en étaient prisonnières. Enfin, il put plonger ses yeux dans le regard du dieu quand celui-ci s’immobilisa, dans un cosmos noir, tel un envoyé du Mal. Le Guerrier fut horrifié par sa vision.
Hypnos, légendairement beau avec son visage parfait et sa chevelure dorée, était totalement défiguré. Un nombre inquantifiable de cicatrices parcouraient son visage jusqu’à le rendre méconnaissable, et les rétines de ses yeux étaient opaques comme si le dieu avait passé des siècles entiers dans le noir. Les mêmes marques abominables couraient sur son cou, pour disparaître dans son Surplis constellé d’étoiles. L’image évanescente d’un visage de femme passa comme un fantôme sur son thorax, puis disparut sur son épaule gauche. Il parla d’une voix de ténèbres, répercutée par la sonorité particulière de la Sphère de Jupiter.
• Es-tu satisfait de ce que tu vois, Chevalier ? demanda Hypnos sur un ton monocorde.
• Votre visage… Vous êtes… commença le Gardien.
• Oui… Tu es le premier à voir ma réelle apparence depuis aussi loin que je puisse me souvenir.
• Que… Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
Hypnos dut faire un effort inhumain pour se contenir et ne pas exécuter sur place le Chevalier Céleste pour avoir posé cette question. La candeur et la gentillesse presque palpables de Bélisiandre incitèrent le dieu à ne pas l’égorger comme il le méritait pourtant. Hypnos se contenta de lever une main en direction du Gardien, comme s’il lui faisait signe de ne plus bouger. Son cosmos noir se développa de manière imperceptible, et Bélisiandre retomba à genoux, ne pouvant plus respirer.
• Qui es-tu donc pour me poser une question, humain ? Ne recommence jamais, ou tu mourras étouffé par ton propre sang…
• Ex… Excusez-moi… cracha Bélisiandre en cherchant de l’air.
• C’est mieux… dit Hypnos en éteignant son cosmos. Mon frère et moi portons… portions… les même stigmates, reprit le dieu. Nous avions pris l’habitude de modifier notre apparence physique pour nous présenter comme nous étions il fut un temps, notamment afin de ne pas effrayer Pandore.
• Je comprends…
• Bien sûr que non, mais peu importe… J’ai plusieurs questions pour toi.
Bélisiandre se tendit inconsciemment, ce qui ne manqua pas d’amuser Hypnos. Qui était-il pour oser le torturer et lui imposer un interrogatoire comme s’il était son Prince ? Un dieu… et pas un dieu mineur… Le Chevalier Céleste n’avait aucune envie de se battre contre Hypnos, mais s’il fallait en arriver là, même sans grande chance de réussite, il ferait en sorte que le dieu du Sommeil sorte de sa Sphère avec quelques souvenirs de lui. Cela n’avait rien d’étonnant qu’Hypnos n’ait rien montré de son réel niveau à Elision, et se soit laissé battre. Il avait un plan, et visiblement depuis le début. Le problème était de trouver lequel, et de répondre à ses questions en conséquence.
• Je vous écoute, répondit Bélisiandre.
• Les 4 Vents sont-ils toujours vivants ? Et si oui, gardent-ils toujours la plaine qui mène au Palais de Cristal ?
Bélisiandre s’était attendu à tout sauf à ça… Tout d’abord étonné qu’Hypnos connaisse l’existence de ces quatre Chevaliers et qu’il pose une question à leur sujet, le Chevalier Céleste de Jupiter rassembla ses esprits et se concentra sur la conversation malgré la douleur.
• Oui… Les 4 Vents soufflent toujours sur la Plaine d’Hersilie (1)…
• Très bien… Zéphyre (2) est-il toujours leur chef ?
• Oui, si l’on peut dire.
• Parfait. Parle-moi maintenant de Sigyn de Tortose, le prochain adversaire d’Athéna. Je l’ai vu dans une de mes visions. Il porte une Armure bien particulière.
Devant les réticences du Chevalier à livrer plus d’informations, Hypnos n’eut pas d’autre choix que de rappeler qui était le Maître et qui était l’esclave… Plusieurs Yeux de Circé apparurent autour de lui, flottant dans l’air comme autant d’images à la fois magnifiques et inquiétantes. Bélisiandre dut se résoudre à parler, comme enchanté par les étranges prunelles, et paralysé par leur pouvoir.
• Les Yeux de Circé, la Sorcière Blanche, ont le pouvoir de couper ou d’accélérer les énergies. Ton corps est paralysé, tout comme ta volonté. Ne m’oblige pas à te montrer ce que cette technique peut infliger comme douleurs lorsqu’elle est utilisée avec ingéniosité et sadisme…
• Il… Il n’est pas ordinaire, reprit le Guerrier. Il porte l’Armure du Dragon-Pégase.
• L’Armure du Dragon-Pégase ?
• Oui, l’Armure légendaire de celui qui rassemble la force… de ces deux constellations…
• Je vois. Si je me rappelle bien la légende, il est dit qu’associé au Dragon, Pégase est presque invincible. L’association des deux Chevaliers peut créer de véritables miracles. C’est d’ailleurs pour cela que cet insecte était le meilleur ami du Dragon… Mais si les deux Chevaliers devaient un jour se tourner vers le Mal, il faudrait bien quelqu’un pour les arrêter.
• C’est exact. C’est pour cela que les dieux ont créé une Armure du Dragon-Pégase… Son porteur à la puissance suffisante pour arrêter les deux…
• Hum… réfléchit Hypnos, perplexe. Est-il aussi puissant qu’un Esprit ?
• Presque…
• Cela ne m’arrange pas du tout. Seiya est mort. Il n’y a plus de Chevalier Pégase, ou tout du moins plus sur Terre… Mais le Dragon est en train de gravir le Réseau Céleste, ce qui ne plaira vraisemblablement pas au Gardien de la Sphère de Saturne…
• Le Dragon ne pourra jamais… le battre seul.
• Bien sûr que non… Mais au moment où la question se posera, ce ne sera plus ton problème… Maintenant, ouvre-moi la porte de ta Sphère, conclut Hypnos avec une voix gutturale.
Les Yeux de Circé fixèrent le Gardien avec insistance. Hypnos vit à nouveau du sang s’écouler des narines de Bélisiandre. Réprimant une moue de pitié face à la faiblesse de l’avant-dernier Chevalier Céleste du Réseau, il relâcha un peu son emprise. Bélisiandre se leva, comme un pantin, et se dirigea vers son Mur de Diamant Rouge…