Paradise Chapter — Partie 12
L’Armure de la sculpture était parfaitement fidèle à l’originale. La protection de la poitrine semblait identique dans ses moindres détails et réussissait à donner l’illusion d’être articulée. Les longues plaques d’Or qui formaient la jupe semblaient elles-aussi pouvoir se désolidariser tellement le niveau de finition frisait l’impensable. La jeune femme dans l’Armure Céleste d’Athéna se tenait debout avec les deux mains posées sur le bouclier. Ce dernier était parfaitement droit à la verticale du sol et la position de la statue rappelait celle des gravures du Moyen-Âge montrant des Chevaliers qui posaient de la même façon, avec les mains sur leur épée. Les détails du bouclier reflétaient un travail d’orfèvre et le visage de la femme était si beau qu’il aurait pu s’animer à chaque instant. Le souffle coupé par tant de beauté, Saori mit du temps à remarquer que la femme représentée dans l’Armure d’Athéna n’avait pas de ressemblance frappante avec elle.
• C’est… commença Hypnos, pour la première fois à court de paroles. C’est incroyable…
• Merci, dieu du Sommeil, dit en souriant l’homme mystérieux. Je ne me serais jamais attendu à un tel compliment venant de vous. Il est plus que le bienvenu.
L’homme souriait chaleureusement lorsqu’il se releva en essuyant la sueur qui perlait sur son front d’un revers de main. Il porta une main tranquille jusqu’à la joue gauche de la statue et la caressa du bout des doigts. Shun crut qu’il allait presque la casser rien qu’en l’effleurant.
• Oui… Je suis presque satisfait. Encore un peu de travail et elle sera prête, reprit le sculpteur.
Il souriait toujours avec affection. On aurait dit Andromède parlant avec son frère. Il s’agenouilla devant Saori et inclina la tête.
• Bienvenue, mon Amour. Je vous ai attendue si longtemps. Me permettez-vous ?
Il avait levé la main droite en direction de la robe de l’Armure de Saori, comme pour demander s’il pouvait la toucher. La Princesse était totalement subjuguée par la beauté et la sensibilité de cet homme. Elle inclina doucement la tête. Le sculpteur posa alors sa main sur l’Armure Céleste, essayant de sentir chaque détail des ciselures de la robe. Il approcha son visage un peu plus près.
• Oh… J’avais oublié qu’il y avait autant de détails… regretta-t-il en se retournant doucement vers sa statue, toujours à genoux. Je pensais me rappeler correctement, mais il me semble bien que j’avais présumé de ma mémoire.
Il avait un sourire triste ; le sourire d’Orphée lorsqu’il jouait pour Eurydice en Hadès. Hyoga n’avait même pas tenté de s’interposer. Un fou était à genoux devant la Princesse, la main posée sur son Armure Céleste et il n’avait rien dit ou fait pour l’en empêcher. L’absurdité de la situation lui sauta aux yeux, mais il ne ressentait rien de mauvais émanant du sculpteur. C’était même tout l’inverse. De plus, Saori l’avait laissé faire après qu’il ait demandé la permission et Hyoga savait qu’il n’avait pas à intervenir. Mais pourquoi son cœur était-il aussi rempli d’agressivité ? L’homme se releva.
• Merci, mon Amour. Je ne saurais vous dire combien votre présence m’honore. Notre dernière rencontre n’avait été que trop brève, déclara l’homme.
• Nous nous sommes déjà rencontrés ? demanda Saori.
• Oh, je vois… Vous ne vous souvenez pas encore… Mais cela ne fait rien, dit-il un peu peiné. Vos souvenirs vous reviendront vite, maintenant.
• Quand avons-nous… commença la Princesse.
• C’était il y a environ deux mille ans… Je crois, ajouta-t-il à basse voix. Vous étiez si belle…
Un léger froid tomba sur la pièce. Hyoga commençait à mieux comprendre la situation.
• Qui êtes-vous ? demanda le Cygne. Vous semblez bien nous connaître, mais l’inverse n’est pas vrai.
• Pardonnez-moi, Chevaliers. Je suis Fo de Tirynthe, Chevalier Céleste de Mercure et Gardien de cette Sphère.
• Alors… Tu es bien notre ennemi… dit Hyoga avec regret.
Shun n’en croyait pas ses yeux ni ses oreilles. Comment un homme d’une telle gentillesse et d’un tel talent, d’une telle sensibilité, pouvait-il être un ennemi ? Cela n’avait aucun sens. Et pourquoi appelait-il Saori « Mon Amour » ? Hypnos, quant à lui, semblait presque triste. Il arborait ce visage qui disait « C’est dommage, j’aurais préféré éviter cela… » Hypnos commença à avancer vers le Chevalier et Hyoga voulut dire quelque chose, mais ne savait pas encore très bien quoi. Il fallait avancer, mais il souhaitait aussi en savoir tellement plus ! Qui était exactement la femme de la statue ? Pourquoi Fo ne portait-il pas d’Armure ? Pourquoi était-il ici ? Que s’était-il passé, ici, dans cette pièce, il y a deux cent cinquante ans ? Et il y a deux mille ans ?
• Oui… Je suis bien votre ennemi, dit Fo avec le regret et la lassitude des guerriers épuisés.
• Avons-nous déjà été ennemis dans le passé ? demanda Saori en arrêtant Hypnos par la main.
Hypnos fut si surpris que son cœur faillit s’arrêter. Saori l’avait pris par la main. Pour l’arrêter bien entendu, mais il contempla sa main durant ce qui sembla durer des heures. Hésitant entre tous les sentiments qui défilaient devant ses yeux, Hypnos ne retint que la colère. Il dégagea sa main rapidement.
• Ne me touchez pas, Athéna. Je fais ce que bon me semble.
Saori regarda Hypnos avec incompréhension, puis abandonna de chercher toute parole agréable ou même protocolaire. Elle ferma les yeux et les rouvrit pour regarder Fo de Tirynthe.
• Chevalier… Pourquoi êtes-vous notre ennemi ? Nous empêcherez-vous de passer ? demanda Saori.
• Non, pas vous, mon Amour. Je n’en ai ni le droit ni le souhait. Vous êtes libre de circuler dans le Réseau Céleste, par ordre de notre Prince, jusqu'à la Sphère de Cristal. Il souhaite s'entretenir avec vous, sur conseil d'Altéa. Mais vos Chevaliers ne sont pas admis ici. Et le dieu qui vous accompagne non plus. Ils représentent une menace.
• Votre Prince ? Mais je…
• Vous semblez ne pas comprendre. Pardonnez-moi cette audace, mais vos Chevaliers sont les envahisseurs. Nous ne sommes pas allés déclarer de guerre chez vous, ni ne menaçons de détruire le monde. C’est vous qui venez en notre Sanctuaire afin de vous opposer à l’ordre des choses…
Comme Shiryu avant elle, mais elle l’ignorait, Saori fut frappée en plein visage par cette déclaration. Elle était l’envahisseur ? Elle n’y avait même pas réfléchi avant de suivre Hypnos. Ou plutôt si, elle y avait déjà réfléchi mille fois durant ses trois semaines d’attente, mais n’avait jamais considéré la question sous cet angle. La perspective de n’être pas dans son droit et de ne pas servir la justice ne l’enchantait guère. Avait-elle été trompée par Hypnos ? Après tout, ils n’avaient que sa parole que ramener Seiya à la vie enrayerait le cycle éternel des Guerres Saintes. Et pourquoi son coeur se serrait-il à chaque fois que Fo l’appelait « Mon Amour » ? Saori voulut en avoir le cœur net.
• Fo… Est-il exact que si nous arrivons à récupérer le corps de notre ami, le Chevalier Pégase, le cycle des Guerres Saintes sera interrompu ?
• Oui, mon Amour. C’est la vérité. Vous serez enfin « libres » et Hypnos aussi. Cela ne veut pas dire qu’Hadès ne reviendra jamais. Juste que le cycle sera brisé. Tout ce qui était inscrit dans le temps et figé ne le sera plus. Peut-être l’héritier du Scorpion naîtra-t-il demain, ou peut-être dans mille ans. Peut-être Hadès restera-t-il toujours prisonnier de votre sceptre, ou bien son âme retrouvera-t-elle un autre vaisseau…
• Et cela est-il une mauvaise chose ?
• Je ne peux répondre qu’en mon nom, et mon avis importe peu. Je ne fais qu’obéir à l’ordre des choses. Le Chevalier de Pégase a obtenu le sommeil éternel au Paradis, et l’a âprement mérité. Le ramener avec vous créerait un précédent. Cela n’a jamais été accompli et ne doit pas l’être. Je suis désolé.
• Moi aussi, admit Hyoga. Je serai donc ton adversaire…
• Je ne peux malheureusement me contenter de garder un seul d’entre vous ici avec moi. Vous devez tous rester. Seule Athéna a le droit de passer.
• Et tu penses pouvoir nous arrêter tous les trois ? Sans Armure ? se moqua Hypnos.
• Qui vous a dit que je n’avais pas d’Armure, Hypnos ? lança Fo, inquiet. Je ne souhaite pas la revêtir, c’est tout. Ne m’y obligez pas. Partez, je vous en conjure !
La Princesse fut très ennuyée par la tournure des évènements. Elle avait laissé Shiryu derrière elle et s’apprêtait à laisser Hyoga, ce qui la laisserait seule avec Hypnos dans la prochaine Sphère si tout se déroulait comme elle le pensait… Malheureusement. Cette idée ne la réjouissait pas le moins du monde. Fo semblait être un Chevalier vertueux et sensible et voir Hyoga le combattre lui fendait le cœur. Mais si elle avait le droit d’évoluer ici sans crainte, elle devait en profiter. Seiya était encore loin, mais sa quête lui paraissait juste. Rendre le libre-arbitre aux hommes et un peu de liberté aux prochaines générations de Chevaliers lui paraissait être la moindre des choses qu’elle pouvait faire pour eux. Elle se maudit de ce qu’elle allait faire, mais savait que c’était la seule solution pour éviter un bain de sang prématuré. Elle regarda le Cygne, qui acquiesça de la tête. Elle avança vers Fo, couvrant Shun et Hypnos en écartant les bras. Son imposant bouclier ne semblait même pas porter sur son bras droit.
• Fo, je suis désolée. Hypnos et Andromède doivent passer avec moi. Je souhaite pouvoir à nouveau discuter avec vous dans un monde meilleur, un monde où le destin de nos Chevaliers ne sera plus dicté et où vous serez libre d’être un sculpteur ou un Chevalier.
Saori avança, suivie par Shun qui échouait à réprimer un visage triste. Hypnos souriait sans aucune honte, fasciné par la stratégie de la Princesse. « Excellent, se dit-il. Elle utilise ses sentiments pour ne pas qu’il nous attaque dans son sillage… Excellent, vraiment. » Fo était décontenancé, perdu entre le respect et le désespoir. Il comprit alors que celle qui portait aujourd’hui l'Armure d’Athéna n’était pas celle qu’il avait aimée toute sa vie.
• Non ! Je vous en prie, Madame… Ne me forcez pas… Je ne veux pas…
Il serrait le poing droit de toutes ses forces, tellement fort qu’il brisa son petit couteau à ciseler. Il ne bougeait pas d’un pouce, incapable de choisir entre son devoir et le risque de toucher sa bien-aimée. Mais était-ce seulement bien elle ?
• Pourquoi m’imposez-vous ça, Madame ! Vous savez que je ne lèverai jamais la main sur vous ! Vous utilisez mes sentiments pour que je bafoue mon honneur de Chevalier ! Est-ce là, devant moi, la Athéna que j’ai connue ? Je ne puis y croire !
Saori était maintenant dos à Fo et Shun et Hypnos s’en étaient allés sans un regard pour Hyoga. Celui-ci savait très bien que Shun ne voulait pas être encore plus attristé en croisant peut-être pour la dernière fois le regard du Cygne. Il savait aussi qu’Hypnos n’avait que faire de son existence. Il aurait pu se retourner avec un regard moqueur signifiant : « Bien, Chevalier… Peut-être qu’avec un peu de chance tu vas périr dans ce combat… », mais même pas. Hyoga pouvait survivre ou mourir, Hypnos semblait s’en moquer totalement.
Fo serrait les dents de désespoir. Ses yeux étaient baignés de larmes. Il ne comprenait pas comment il avait pu attendre durant deux mille ans et comment Athéna pouvait s’en moquer. Saori était immobile, prête à franchir l’arche du couloir blanc qui la mènerait dans la Sphère de Vénus. Elle sentit une larme couler en silence sur sa joue et se retourna un peu afin de croiser le regard du Cygne.
• Je me souviens… dit-elle avec tristesse. Myliana… Myliana était cette Princesse qu’Athéna avait choisie comme avatar (3) il y a de cela presque deux mille ans.
• Oui… Celle avec qui Syrielle du Wyvern avait passé La Promesse de Sang, ajouta Hyoga.
• Exactement. Elle est venue jusqu’ici, seule, sans Chevaliers. Dès la fin de la Guerre Sainte. Elle est restée des jours entiers à parler avec Fo dans cette pièce. Je crois qu’elle l’aimait…
• Je… Vous vous souvenez ? dit Fo d’une voix tremblante.
• Oui… Les souvenirs me reviennent petit-à-petit. Mais ce n’est ni de moi ni d’Athéna que vous êtes amoureux, Chevalier. C’est de la Princesse Myliana. Je suis désolée, mais je ne suis pas cette personne chère à votre coeur. Combien de temps a-t-elle passé ici avec vous ? demanda Saori, le coeur pincé.
• Je ne sais plus, Madame. Plusieurs mois.
• Et vous l’avez attendue durant deux mille ans ?
• Oui, Madame, répondit Fo après un long silence.
Saori se demanda combien de gens étaient capables de tant d’amour et de dévotion envers la personne qu’ils aimaient. Fo avait passé deux mille ans à sculpter une image restée dans son cœur, en espérant la revoir à chaque Guerre Sainte. Mais chaque réincarnation était différente et plus aucune ne serait jamais la Princesse Myliana. Il avait attendu et attendu, sans qu’aucune autre réincarnation ne vienne jamais plus ici, jusqu’à aujourd’hui. Pour la première fois depuis deux mille ans, il revoyait l’image de sa bien-aimée, mais une image floue, troublée. Saori n’était pas Myliana. La Princesse fut prise de visions successives très rapides.
Elle vit Fo danser avec Myliana dans un champ de fleurs sauvages où régnait dans la brise une odeur de jasmin. Elle vit ensuite Myliana discuter avec Fo qui dessinait le visage de sa belle sur le sol avec un morceau de bois, à la lueur des flambeaux. Elle les vit rire, pleurer, s’embrasser et elle vit une dernière image. Celle de Fo lâchant le corps de Myliana couverte de sang, des larmes d’incompréhension plein les yeux. Elle le vit tomber à genoux, serrer la dépouille de son Amour contre son cœur et lever les yeux au ciel en hurlant à la mort.
Saori revint à elle, complètement troublée par des sentiments qui n’étaient pas les siens et par la crainte engendrée par cette dernière image. Seiya était là, quelque part, plus loin. Elle devait avancer de toutes façons, et plus elle resterait ici avec Fo, plus elle serait troublée. Repousser le départ ne ferait que le rendre plus difficile et elle n’était plus seule. Les pensées et sentiments de Myliana se bousculaient dans sa tête. Sa décision était prise.
• Ne le tue pas, Chevalier du Cygne, je t’en conjure ! Nous avons déjà trop souffert, déclara Saori avec une voix un peu plus grave et qui n’était pas la sienne. Adieu… mon Amour.